I. lia thèse el les objections
1^ L'Eglise protectrice des arts
Brunelière — ^'fl(/(/ Thomas — L'Egliae — L'art, " une teiulicsse " — Afftrtion de V Eglise pour l'art et /e.s artislefi.
E discouis de M. Brunetière, l'Art et la Morale, n'est pas réjouissant, tant s'en faut, et l'on peut se demander, rà et là, s'il ne serait pas un peu " original," au sens que l'illustre conférencier donne lui-même à ce mot, c'est-à-dire un peu paradoxal. " Dans la notion du grand art, ditil, un germe d'immoralité est toujours enveloppé." — " Toute forme d'art renferme un principe d'immoralité"... (Entre parenthèses: même l'art religieux?
10 I.A GRANDE ARnSTE
même les imagos de Xotro-Seigneur, de la Sainte-Vierge, de Notre-Dame de Lourdes ? Mais continuons).
Les théories des Platon sur " l'art idéal ", sur " le beau, splendeur du vrai ", malgré la vogue dont elles ont joui depuis vingt-cinq siècles, ne sont que des " divags^tions ", des " âneries immortelles ". 11 faudrait une bonne fois répudier " cette éternelle équivalence du bon, du vrai et du beau, lesquels. . . dans la réalité de l'histoire, nous apparaissent comme séparés l'un de l'autre par de profonds intervalles, d'irréductibles oppositions et de véritables corttradictions. "
Ce serait décourageant, mais — oh ! l'admirable honnêteté, pour ne pas dire l'admirable inconsistance humaine ! — dans le passage que nous venons de citer, il y a ces mots précieux : " Ces trois choses se rejoindraient peut-être si on pouvait en poursuiATe assez loin la recherche." M. Brunetière les a noyés dans son te.xte, peut-être pour le besoin de sa cause, c'est-à-dire pour mieux amortir leur effet ; nous les mettons en vedette pour les besoins de la nôtre, et cet aveu, car c'en est un, où qu'il soit, cet honnête aveu nous suffit. Encore un peu, nous croirions entendre saint Thomas : Donum et pulchruin sunl idem (le Bon et le Beau .sont une même chose), ou encore le gros bon sens anglais : Beauty is goodnes.'i mode vi!<ih(e.
En tout cas, pom* l'Eglise et dans l'Eglise, le Bon et le Beau, sans parler du Vrai, se rejoignent nécessairement, et se rejoignent si bien qu'ils sont inséparables. Au surplus, et pour marquer mieux encore nos positions
l'église PROTECTRICii DES ARTS 11
en toute cette étude, l'Eglise a toujours cru, comme l'Aiige de l'Ecole, que " la Beauté, parce qu'elle appartient à l'ordre transcendental et métaphysique, tend d'elle-même à porter l'âme au delà du créé."
Et voici tout l'objet de ce petit livre : Montrer que l'Eglise, aimant le Bien, puisqu'elle est divine, a d'un égal amour aimé le Beau, et conséquemment aimé en même temps l'art, le giand art, pour autant qu'il l'exprime ou du moins s'y exerce. Que le Beau existe ou n'existe pas : nous laissons les savants s'amuser avec cette question. Il e.xiste au moins à l'état d'Idéal, et c'est cet idéal que l'artiste, s'il n'y réussit pas d'ordinaire, il est vi'ai, tente au moins de rendre visible à nos yeux.
Conséquemment aussi, l'Eglise a toujours aimé les artistes ; elle a été au cours des siècles leur protectrice, protectrice inlassable malgré les déceptions qu'ils lui ont perpétuellement causées. Serait-elle responsable de leurs gaucheries, comme d'aucuns voudraient nous le faire croire ? Elle ne tient pas école d'art, et d'ailleurs l'art ne s'enseigne pas ; il ne s'enseigne pas, parce que, en fait, il ne s'apprend pas. " L'art est une tendresse," pensait très justement M. Guyot ; c'est une affaire de cœur, et vous entendez cet orateur qui s'écrie en se frappant la poitrine avec véhémence, tant il est convaincu : " On a de cela, ou on n'en a pas ! " Tel ou tel peut sourire, mais n'est-ce pas vrai quand même '.' Greuze disait : " J'ai trempé mon pinceau dans mon cœur, " et Ingres, à son tour : " N'étudie? le beau qu'à genoux ... On n'arrive dans l'art à un résultat honorable
qu'en pleurant. — Qui ne souffre pas, ne croit pas. " — En d'autres tenues moins lyriques, l'art suppose l'étincelle première, le don, le talent, encore mieux le génie, ou comme dit le poète,
... le beau dans l'âme et l'âme à la flour des doigte;.
I^ "beau dans l'âme", c'est le sens esthétique; " l'âme à fleur des doigts ", c'est l'exécution extérieure. L'Eglise ne peut donner ni esthétique, ni doigts — pas plus que du cœur à qui n'en a pas.
Elle rêve cependant toujours de beauté, et elle voudrait toujours que sa maison en fût comme le sanctuaire. A-t-on remarqué ce qu'une cathédrale, en un jour de fête, par exemple, ou même la moindre église de village quelque peu comprise et achevée, réalise dans ce sens, la somme de beauté et d'art qui y entre comme de force et sans quoi il n'y aurait ni église ni fête ? Voyez cette merveilleuse architecture, même si elle est très simple, merveilleuse parce qu'elle sait profiler sur le ciel bleu une belle ligne, et que c'est cela, la beauté, une belle ligne dans un édifice comme dans un corps humain ; une belle ligne, c'est-à-dire la parfaite proportion et harmonie des parties, l'effet à distance, " ce qui plaît à voir tout d'abord, " et saint Thomas, qui avait autant de simplicité que de sagesse, ne définit pas autrement le Beau : Id quod visum plocet. Quatre mots qui disent tout ce qu'il faut : une " vision ", c'est-à-dire une connaissance intuitive, et ime "joie." — Voyez ces sculptures des portails ou des intérieurs, et tout ce monde de statues au dehors, au dedans. — Voyez ces peintures, ces
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fresques, ces splendides verrières baignées de soleil. — Voyez dans le sanctuaire, à l'autel, ou encore mieux peut-être dans le trésor de l'église, cette orfèvrerie aux fines ciselures, ces vêtements sacrés qui font penser aux broderies dont parle la sainte Bible, " œuvre d'amour des filles d'Israël. " — Entendez la voix tour à tour Joyeuse et mélancolique des cloches, les accords majestueux et doux de l'orgue, les accents d'un peuple entier chantant à l'unisson les hymnes traditionnelles, et puis, dans le silence ému de tout ce peuple, le verbe éloquent d'un Bossuet ou d'un Lacordaire ; songez aussi aux âmes qui emplissent cette église, âmes croyantes, âmes toutes pures, un grand nombre au moins, âmes aimantes, généreuses, héroïques, œuvres de la grâce, œuvres du divin artiste, et, dites si l'église, sanctuaire de la religion, ne l'est pas en même temps de l'art et de la Beauté. Les arts que la maison du Seigneur convoque ainsi chez elle ad majorein Dei glortam, il nous serait bien doux de les faire entrer tous dans le plan de ce présent travail, mais ne serait-ce pas trop embrasser, et ne suffirait-il pas, du moins pour l'instant, de nous limiter aux arts plastiques proprement dits, quitte à leur adjoindre l'architecture, qu'ils supposent d'ailleurs et qu'ellemême a coutume d'entraîner avec elle ? Ce n'est pas sans regret que nous prenons ainsi congé de la poésie et de la musique, sans parler de l'éloquence, car il faut bien qu'il y ait de la vraie beauté, du divin en elles, pour que Baudelaire — si nous osons le nommer — Baudelaire, le " poète maudit ", comme il s'est lui-même appepelé, nous emporte à leur sujet, avec toute l'ardeur d'un
mystique et la sûreté d'un théologien, jusqu'à des sommets sublimes :
" C'est lui, écrit-il dans une page incomparable, c'est cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une cœrespondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre immortalité. C'est à la fois par la {)oésie, et à travers la poésie, par et à travers la musique, que l'âme entrevoit les splendeurs situées derrière le rideau ; et quand un poème exquis amène les larmes au bord des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d'un excès de jouissance ; elles sont bien plutôt le témoignage d'une mélancolie irritée, d'une postulation des nerfs, d'une nature exilée dans l'imparfait et qui voudrait s'emparer immédiatement, sur cette terre même, d'un paradis révélé. "
Revenons maintenant à ce que nous avons plus haut commencé de dire, à savoir que pour le décor de sa maison, l'Eglise a toujours rêvé, rêve encore toujours de belles images. (Faudrait-il avertir que nous prenons ce mot en son sens premier, lequel comprend gravure, peinture, sculpture, etc) ? Elle y tient, et à ce point que, pour les défendre, elle a fait écrire et parler ses docteurs, réuni ses conciles, donné le sang de ses martyrs. Elle y voit, elle qui est chargée de prêcher, ime prédication aussi efficace que sa parole : nous citons plus loin saint Basile à ce sujet. Elle y voit de plus pour ses enfants, un besoin, presqu'une nécessité, et vous savez la réplique de saint Jean-Damascêne à l'orgueil-
l'église protectrice des arts 15
leux qui prétendait s'en passer : " Toi peut-être, tu es haut et immatériel ; tu t'élèves au-dessus du corps et devenu sans chair, tu méprises tout ce qui se voit ; mais moi, je suis homme, entouré d'un corps ; je désire, même avec mon corps, rencontrer et contempler les choses saintes. Toi, qui es si haut, tiens compte de ma petitesse, et garde pour toi ta sublimité ^"
Et c'est pourquoi l'attitude vingt fois séculaire de l'Eglise vis-à-vis de l'art sacré se résume en ce décret du deuxième concile de Nicée (787) : " Que tout ce qui a été fait dans le monde pour la gloire de Dieu soit rendu visible aux yeux de tous, puisque, par la peinture, nous pouvons toujours penser à Dieu et que, dans les temples sacrés, lorsque la parole se tait, le spectacle des images fixées au mur nous raconte encore et nous enseigne, le matin, à midi, le soir, la vérité de ses actes ". "
C'est pourijuoi aussi, quand Léon l'Isaurien et Constantin Copronyine, pris de rage ou de folie sans nom, aveuglaient les artistes ou mutilaient leurs mains réputées sacrilèges; lorsqu'ils brisaient les images et emprisoimaient les prêtres qui ne se pliaient pas à leurs fantaisies brutales, le pape Grégoire IIÏ fulminait ce reproche sanglant mêlé, selon l'usage, à de paternels conseils : " Une chose m'afflige, c'est que, tandis que les sauvages et les barbares se civilisent, toi, l'homme de la civilisation, tu tombes dans la barbarie. "
Voilà donc la doctrine, et une demi-page que M. Emile Maie, un maître en la question, \nent d'écrire, la résume admirablement :
" Le christianisme, qui fut de bonne heure la religioa des races les plus fines de la Méditerranée, accueillit l'art en ami. Il semble que l'Eglise eût pu sans peine se passer de ce secours de la ligne et de la couleur : la beauté qu'elle apportait au monde était d'un autre ordre. Mais elle n'en jugea pas ainsi : elle vit dans l'art un allié. I/homme n'étant pas un pur esprit, elle pensa qu'elle devait l'atteindre par les sens aussi bien que par l'âme. Ses grands docteurs, d'ailleurs, montraient dans la beauté l'empreinte di\'ine, le pressentiment d'un monde plus haut. Condamner l'art eût été mutiler la nature humaine, étouffer un de ses plus nobles instincts. Aussi voyons-nous l'Eglise combattre les iconoclastes de tous les temps, soutenir la lutte de ia civilisation contre la barbarie toujours renaissante ^."
1. Pair. Grecque, t. xciv, col. 1264. — 2. Labbe, Con- ■ciles, t. VII, p. 833. — 3. Emile Mâle (membre de l'Institut), Le témoignage de l'art chrétien, dans la R.ex'ue den Jeums, 10 janvier 1922, p. 7.
2^ Les objections
Parenthèse sur le nu artistique. — " Hostilité ancienne des chrétiens contre les images.'' — Tertullien. — Le concile d'Elvire. — SaiiU Bernard. — Savonarole. — Le concile de Trente et Molanus.
TTTELLE est, disions-nous, la doctrine : l'Eglise a tou- -^ jours aimé l'art, le grand art, toujours protégé les artistes. Malheureusement, comme toujours en ce qui est de Dieu ou des choses de Dieu, il y a ici les objections, les accusations gratuites, parfois grossières. Pour plusieurs, ceux par exemple qui n'ont guère souci du style parlementaire, "l'Eglise n'est qu'un éteignoir". Ainsi, bien avant M. Viviani, elle a éteint toutes les étoiles du ciel. Pour d'autres, plus courtois, plus instruits apparemment, les griefs se précisent, se formulent à peu près de la sorte :
1° Les premiers chrétiens, eux au moins, ont été en masse des ennemis de l'art, de tout art.
20 TertulUen s'est fait leur interprète.
30 Des conciles, celui d'Elvire en particulier, ont proscrit les images.
40 Et saint Bernard tonnant contre ces pauvres moines de Cluny !
50 Et Savonarole, avec son panmiccio, son bruciamento — oh ! l'érudition ! — son horrible bûcher de treate brasses de hauteur I
60 Et le concile de Trente ! Et Molanus 1 Et et cœtera, et cœtera !
Il faudrait un livre, plus d'un livre, pour répondi-e à tout. Répondons au moins, et brièvement si possible, aux objections ci-dessus, la chose pouvant être utile, à ceux du moins qui n'ont pas encore " fait leur siège ".
Parenthèse sur Ou a reproché à la première édition le nu artistique. de ce chapitre, d'avoir éludé l'ob-
jection la plus fréquente et aussi la plus fondée contre le rôle artistique de l'Eglise, la proscription du nu — puisqu'il faut appeler la chose par son nom. Si délicate que soit cette question, il nous faudra bien l'aborder, l'effleurer plutôt en passant, au cours de ce travail, quand elle se présentera forcément d'elle-même. Pour le quart d'heure et au risque de laisser volontairement une lacune en ce petit livre, — il y en aura d'ailleurs beaucoup d'autres — nous livrons simplement à la méditation du lecteur sérieux les lignes qui vont suivre, empruntées à de bons auteurs :
Notre Père SertiUanges écrit dans son Art et Apologétique :
" Le nu, sublime en théorie, est dangereux en fait. S'il s'impose à l'artiste à titre d'étude, parce que si l'on ne sait cela, on ne sait rien à fond, et parce que à la figure drapée il faut une structvire organique sous-jacente, du moins l'œuvre, en sa signification générale et définitive, fera-t-elle mieux, peut-être, d'illustrer autre chose, de glorifier, au lieu de la chair traîtresse et tentatrice, des objets plus élevés, appartenant au plan supérieur de la vie, là où notre pente naturelle ne nous porte plus, et où tous le»
secoure humains, art compris, ont toute raison d'essayer de hausser l'homme" (p. 240).
Et encore : " Ce n'est pas pour rien qu'on néglige les parties inférieures de l'art ; c'est pour ouvrir plus grandes, au delà, les avenues de l'idéal. . . Qu'on prenne dans l'art païen et dans l'art chrétien des sujets parallèles, tels Apollon ou Eros et le Christ, la Vierge et Vénus, la Mère douloureuse du Stabat et Niobé, et qu'on dise où sont les plus hautes ressources esthétiques. On ne peut préférer les types antiques qu'après avoir méconnu les autres. En dépit de 06 que les données païennes ont suscité de chefs-d'œuvre, un juge désintéressé reconnaîtra que, tout compte fait et les droits du génie mis à part, les profondeurs d'humanité y cèdent trop souvent à la forme, le sujet au prétexte, et la richesse du sens à la calligraphie merveilleuse. " (p. 241-2) .
A son tour, M. Jacques Maritain nous fait lire dans un livre merveilleux auquelil donne ce titre significatif, étonnant, dirions-nous : Art et scolastique (1921), comme si ces deux choses pouvaient s'accoupler — et de fait elles s'accouplent :
"Le christianisme ne facilite pas l'art. Il lui ôte des moyens faciles ; il barre son cours en bien des endroits, mais c'est pour en hausser le niveau. En même temps qu'il lui crée ces difhcultés salutaires, il le surélève par le dedans, il lui fait connaître une beauté cachée qui est plus délicieuse que la lumière ; il lui donne ce dont l'artiste a le plus besoin, la paix de la crainte et de la dilection, l'innocence qui rend la matière docile aux hommes et fraternelle."
Nous n'hésitons pas à placer parmi " les bons auteurs " une jeune femme du pays, oui une Canadienne, — car pourquoi, même en ce pays, ne pourrait-on pas savoir penser, même savoir écrire, que ce soit, si l'on veut, beaucoup plus difficile ? Voici donc, très belles,
20 LA OKANDB ABTISTB
à notre humble avis, quelques lignes de MademoiseHe Marguerite Taschereau :
" L'art est la manifestation par un signe sensible du désir de perfection qu'il y a dans l'âme." (Etudes, p. 53) . . . "Quand l'artisto aura reconnu l'immense supériorité de l'idéalLsme sur le sensualisme, des mystiques sur les matérialistes, il cherchera l'art dans sa véritable patrie, sur les sommets, et celui qui n'est pas un insensé comprendra que, pour atteindre à ces hauteurs, les ailes seront toujours préférables aux semelles de plomb. " (Ibid., p. 62).
"Hostilité ancienne des Nous mettons ce titre
chrétiens contre les images." entre guillemets parce que c'est textuellement un bout de phrase de M. Charles Diehl, dans son Manuel d'art byzantin (p. 1). C'était déjà l'opinion des réformateurs du seizième siècle, et c'est encore celle de divers auteurs modernes qui prétendent que les premiers chrétiens furent en masse des ennemis déclarés de l'art et de la civilisation antiques. Dans son livre sur la Décadence des Romains, l'historien anglais, Gibbon, fait porter à la société chrétienne primitive la responsabilité de la catastrophe où périt l'ancien monde romain, des fautes qui la préparèrent et des malheurs qui la suivirent. L'école matérialiste, férue de ces idées, déclara à son tour que, dans la vie intellectuelle et sociale, au point de vue de la philosophie, des lois, des lettres et des arts, l'Evangile avait amené, au lieu d'activité et de progrès, la décadence et la mine de la civilisation. Elle insistait de préféreace sur un point, à savoir que l'influence de la religioa chrétienne avait été surtout fatale dans le domaine des
arts. L'Eglise avait fait briser les marbres, fondre le» bronzes où le génie de l'antiquité profane s'était révélé avec une perfection qui n'a été depuis ni surpassée, ni même atteinte. Les plus indulgents ajoutaient, comme pour l'excuser, ou du moins ne pas trop l'accuser, que lee premiers chrétiens ne voyaient dans les arts — et ils avaient raison, avouent-ils — que de coupables instruments d'idolâtrie, de dépravation, de sensualité.
Arrêtons cette enquête chez l'adversaire. Il est, tout d'abord, tristement vrai que l'art avait été " immoralisé " par le paganisme ; que les " formes les plus belles servaient à l'expression des gestes les plus coupables et des vices les plus abjects, " et dès lors, comment le christianisme, école de croyance et source de pureté, pouvait-il fraterniser avec l'art, interprète d'idolâtrie et de corruption ? Mais il est faux que le christianisme, comme tel, ait été l'ennemi de l'art, comme tel. Avec un peu de bon sens, et surtout un peu d'esprit chrétien, on distingue entre l'homme et sa conduite, ses fautes, ses perversités, d'autant que " le mal ne détruit pas les essences, " et que, s'il est permis de haïr le mal, il faut toujours aimer l'homme, ne fût-il pas le " surhomme " germanique. On aurait pu supposer les premiers chrétiens capables d'une distinction analogue entre l'art lui-même et ses honteuses débauches. Mais non, eux tous et tous leurs successeurs, des cuistres, des crétins, des imbéciles !
(Entre parenthèses, nous verrons bientôt que, loin de repousser l'art païen, l'Eglise primitive ne se faisait même pas scrupule de lui emprunter ce qui n'avait pas
un caractère décidément idolâtrique ou impur. Mais suivons notre pensée de tout à l'heure).
Il est tristement vrai aussi que l'art païen, non content d'avoir réalisé l'expression visible de tous les vioee et proclamé la glorification de toutes les licences de la chair, avait matérialisé en lui la superstition de l'idolâtrie, ce qui veut dire, pour être plus explicite, que les Gentils de cette époque, dans leur culte des images, peintiu^s et sculptures, allaient jusqu'à croire que leurs divinités quelconques s'incarnaient en elles, de sorte que, K la lettre, ils les adoraient elles-mêmes tout comme ils eussent fait d'êtres vivants.
Les nouveaux convertis se recrutaient parmi les Gentils, mais aussi parmi les Juifs, autre peuple exposé aux mêmes superstitions, autre raison aussi pour l'Eglise d'être prudente. On sait que le premier commandement du Décalogue défendait de " faire aucune image taillée de ce qui est en haut dans le ciel, " et le motif de cette défense, indiqué clairement par le Deutéronome (iv, 15), était le danger imminent pour un peuple récemment sorti d'Egypte et entouré de nations païennes, de tomber dans l'idolâtrie. Représenter Jéliova par une image, c'était, vu la mentalité de ces temps-là et la pratique des nations voisines, attribuer à Jéhova la forme choisie pour le représenter, ou prendre cette forme pour la divinité elle-même, ou du moins pour une chose animée par la divinité.
Observons en passant, puisque le Décalogue lui-môme est quelquefois mis en cause — et pourquoi pas Dieu aussi ? Diwi ennemi de l'art, tout le premier ! — que
le précepte en question ne visait que les images représentant la Divinité et destinées, comme telles, à être adorées. Quant aux autres, on voit que Moïse, Dieu même lui en donnant l'ordre, fit placer deux chérubins d'or sur l'arche d'alliance ; qu'il fit faire un serpent d'airain en signe de salut, et que Salomon décora le temple de sculptures variées : chérubins, lions, taureaux, palmes, etc., tous objets tolérés parce qu'ils n'avaient aucun rapport avec la représentation ou l'image de la Divinité.
A l'époque des Machabées, la défense du Décalogue fut prise à la lettre, et l'hostilité contre toute image d'être vivant fit en quelque sorte partie de la mentalité juive. Assurément le chi-istianisme n'y était pour rien, n'existant pas encore, et pourquoi lui reprocher toujours les proscriptions judaïques comme s'il en avait été responsable ? Pourquoi aussi, puisque nous y pensons, s'obstiner à confondre tous les premiers chrétiens en général avec les Juifs convertis ou ceux qu'on appelait " les chrétiens judaîsants, " et déclarer tout ce monde en bloc ennemi de l'art parce que l'un ou l'autre y était indifférent ? Et d'ailleui-s, l'art ne se limite pas à la peinture ou à la sculpture, et si le Juif, apparemment du moins, n'avait de goût ou de talent ni pour l'une ni pour l'autre, il faut bien reconnaître qu'il a excellé en musique, qu'il a été incomparable en poésie, et n'est-ce pas assez, étant donné qu'on ne peut pas tout avoir ?
Pour revenir à ce que nous disions, on conçoit que l'Eglise des premiers jours, ainsi composée de Juifs et de Gentils, ne pouvait donner dès ses débuts à l'usage
24 LA GRANDE ABTIBTB
et au culte des images toute l'importance qu'ils eurent dans la suite. Nous sommes bien heureux aujourd'hui si nous pouvons distinguer entre la vénération d'une image pour ce qu'elle représente, et l'adoration d'une image pour ce qu'elle est en elle-même. Apparemment, l'Eglise primitive ne voulait pas exposer ses fidèles à se tromper sur leurs propres sentiments, et il était en tout cas plus simple, puisqu'elle supprimait l'idolâtrie, d'en supprimer en même temps jusqu'aux apparences. " Autres temps, autres moeurs, " et nous verrons en effet; que les temps devenant meilleurs, et ce sera bientôt, les mœurs de l'Eglise devim-ent aussi moins sévères ; nous verrons que, alors, toute contrainte étant brisée, toutes les aspirations légitimes de l'âme prirent leur naturel essor, et parmi ces aspirations, le goût esthétique, l'amour de l'art, de l'art imitation, ou mieux " embellissement de la nature, " selon Bossuet, embellissement de ce qui est déjà si beau, quoi qu'en ait dit
Monsieur Brunetière.
Tertullien ^^ °^^* suffira. TertuUien. il fallait s'y attendre, est diversement jugé, et chose assez piquante, tandis qu'il se trouve des écrivains ecclésiastiques pour l'accuser, il se trouve des écrivains laïques pour le défendre, M. Raoul Rochette, par exemple, qui l'exonère de tout blâme en matière d'art, dans son Tableau des catacombes romaines (1837, p. 162, 176 suiv.). Voilà bien soixante-quinze ou quatre-vingts ans, on le voit, que ce livre est écrit et qu'on peut le lire, mais les objections, comme l'erreur, ont la vie dure,
très dure. En fait, Tertullien, le sombre montaniste, a réprouvé avec verve, avec exagération, selon son habitude, les abus de l'art, mais non pas l'art lui-même. Cest une différence, au moins une nuance, mais combien de gens qui ne peuvent pas voir les nuances !
Pour être de bon compte avec les adversaires, nou» leur eoncéderons, s'ils y tiennent, Tertullien, même saint Clément d'Alexandrie, même Eusèbe de Césarée^ lequel refusait à Constantia, sœur de Constantin, l'image du Christ qu'elle lui demandait. Ce ne sont là que des exceptions. Un très grand nombre de témoignages attestent que l'Eglise était loin de partager des manières de voir ou des exagérations d'ailleurs occasionnées par certaines préoccupations dogmatiques, purement locales assez souvent. Eustbe, par exemple, refuse l'image pour des raisons théologiques et scripturaires tendant à montrer qu'il est impossible de représenter le Sauveur
glorifié. Et ainsi des autres \
Le concile Le concile d'Elvire (ou d'Illibéris), tenu d'Elvire. en l'an 300, selon Mgr Duchesne, porte
en effet ce décret (canon 36) : Placv.it piduras in ecdesia esse non debere, ne quod colitur et adoratur in parietibus depingatur {" Tel est notre bon plaisir qu'il n'y ait pas dans l'église de peintures, de peur qu'on ne représente sur les murailles ce qui est vénéré et adoré"). Ce texte n'offrirait aucune difiSculté s'il disait r Ne colatur et adoretur qiiod depingitur (" de peur que ne soit vénéré et adoré ce qui est peint, ce qui est représenté par la peinture"). Mais il est bien tel que nous
l'avons cité, et peu clair, puisqu'il a donné lieu à dee explications diverses. Les uns, surtout parmi les adversaires, n'y ont vu qu'une condamnation pure et simple de l'art dans l'Eglise (ce mot avec majuscule); d'autres, mieux inspirés, disent qu'il n'a aucune portée générale puisqu'il ne défend que piduras in ecclesia, " les peintures dans l'église " (avec minuscule), et non toutes en général, mais celles-là seulement qui représentent ce qu'on " doit vénérer et adorer ", c'est-à-dire les trois personnes divines, car il n'y a que Dieu ou la Trinité qu'on puisse proprement adorer. Ils ajoutent que la persécution sévissant alors, il y avait, pour des images aussi publiquement exposées, danger qu'elles ne fussent profanées par les païens. On i-emarquera que le concile ne parle pas des maisons particulières, et il est probable que, là, les images étaient permises.
D'autres encore, sans chercher le sens de ce décret, Je regardent comme une défense toute accidentelle, toute de circonstance, toute locale, ne valant que pour l'Espagne, et occasionnée peut-être par la persécution. D'autres enfin, comme Baronius {Annal., an. 57, no 124), n'y attachent aucune importance, parce qu'il est resté sans suite et sans trace aucune dans l'histoire générale de l'art, sinon aussi dans l'histoire générale de l'Eglise. En tout cas, loin qu'il soit imputable au Saint- Siège, c'est-à-dire à toute l'Eglise chrétienne, il semble bien que le Saint-Siège lui-même l'a ignoré. Quand, par exemple, à la fin du huitième siècle, le pape Hadrien 1er entreprend l'énumération des peintures exécutées dans les sanctuaires fondés ou restaurés par les papes con-
temporains des cinq premiers conciles œcuméuiques, " il déclare en même temps que l'usage de décorer les églises remonte à une haute antiquité, et n'a été désapprouvé ni proscrit par aucun concile. "
D'ailleurs encore, si ce n'est pas trop insister, en mettant les choses au pire, c'est-à-dire en supposant que ce canon entendait proscrire les images des églises et de partout, ce qui n'est pas, un concile particulier n'a pas le droit de prévaloir contre l'usage constant et la pratique commune de l'Eglise. D'ailleurs enfin, pour un concile qui aurait pu être cotUre, si on y tient, nous on pourrions citer d'autres, en bon nombre, qui ont été pour: le concile Quinisexte (691), le concile tenu à Rome en 769 : le Ile concile de Nicée (787, Vile œcuménique), le Vie concile de Constantinople (869, Ville œcuménique), le concile de Florence (1438), le concile de Trente (1563). C'est six contre un, et l'on pourrait peut-être, avec un peu plus de recherches, majorer le chiffre.
Saint Bernard. ^^^^ plusieurs, saint Bernard, ce pieux moine " tout de sucre et de miel, " comme on disait dans le style d'autrefois, ne serait, lui aussi, qu'un barbare iconoclaste, un Vandale, et l'on cite à l'appui d'un pareil jugement cette fameuse Apologie ou Lettre dont ou a tant abusé, qu'on ne s'est peut-être pas même donné la peine de lire, sur le faste des moines de Cluny.
D'abord, il importerait d'observer que cet écrit ne s'adresse pas à l'univers, pas même à l'Eglise, pas même
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aux moines de Cluny personnellement, mais à Guillaume, abbé de Saint-Thierry près de Reims qui, lui, jugera s'il faut le communiquer ou non aux intéressés ; que dans ce même écrit, composé de treize chapitres, un seul, l'avant-demier, traite, non pas d'art proprement dit, mais des abus de l'art, ou plus justement des extravagances inouïes qu'on se }>ermet dans certains cloîtres sous ce couvert, les douze autres parlant des rapports de charité fraternelle qui doivent exister et de fait existent entre Clairvaux et Cluny ; des principaux devoirs de la vie religieuse ; de l'austérité qui lui est essentielle, de la sobriété, de l'esprit de pénitence et de pauvreté, de la préférence qu'il faut accorder aux exercices spirituels sur les exercices corporels, etc. L'Abbé de Clairvaux n'a jamais blâmé, ni publiquement, ni intérieurement, le genre de vie (modics vivendi) des Clunisiens ; il le proclame saint, digne d'honneur par la chasteté qui le décore et la discrétion qui le distingue {modus vitœ est sanctus, honestus, castitate décor m, ditcreiione prœcipuiis) , et, " m'accusera-t-on, dit-il, de condamner ou de mépriser ceux que j'exalte ainsi {Ego nt vel damno vel despicio qu.em sic prœdico) ? " Seulement, tout n'est pas parfait même chez les meilleurs, et dans les monastères en général — celui de Cluny n'est pas seul en cause — l'esprit des fondateurs a-t-il gardé partout son emprise ? Eux, si simples, si austères, auraient-ils autorisé, auraient-ils toléré tant de " vanités et de superfluités " à table, dans les vêtements, les équipages, les constructions ? Et ici vient le fameux texte qu'il faudrait citer dans l'original, mais
que nous traduisons pour les jeunes, puisque c'est pour eux surtout que nous écrivons :
" Je passe à des désordres plus importants et qui ne paraissent moindres que parce qu'ils sont maintenant d'usage courant. Je ne parle point de la hauteur excessive des églises, de leur longueur démesurée, de leur largeur superflue, des ornements somptueux, ni des peintures trop cm'ieuses qui, en attirant les regards, empêchent les sentiments de dévotion. . . "
Il cite un vers de Perse :
Dicite, Pontifices, in sando quidfacit auriim ?
" Dites-moi, ô Pontifes, ce que fait l'or dans le sanctuaire ?" — "Et moi, continue- t-il, je vous le demande : " Dites-moi, pau\Tes du Christ, ce que fait l'or dans vos sanctuaires ? Il n'en est pas des moines comme des évêques. Les évêques, débiteurs des sages et des msensés de ce monde, peuvent se parer d'ornements corporels, mais nous qui avons renoncé au monde et à tous ses biens pour le Christ; qui devons traiter comme balayure tout ce qui flatte les yeux, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher, et toute délectation des sens, et cela pour gagner le Christ, quelle dévotion prétendons-nous éveiller, quel fruit produire (avec tout notre apparat) ?"
(Dans l'églLse), "les yeux se repaissent de voir les reliques couvertes d'or, et le fidèle ouvre aussitôt sa bourse; on lui montre un excellent tableau d'un saint ou d'une sainte, et il le croit d'autant plus sacré qu'il a plus d'éclat, et pendant qu'il s'avance pour le baiser, il admire bien davantage la beauté du tableau ou du reliquaire qu'il n'en révère la sainteté. De plus, on suspend
dans l'église, non pas des couronnes, mais des roues de pierres précieuses, entourées de lampes non moins brillantes par l'éclat des pierreries qui y sont entremêlées. Au lieu de chandeliers, on voit de grands arbres d'airain, d'un poids extraordinaire et d'un travail merveilleux, qui ne sont pas plus éclatants par les lumières qu'ils portent, que par les gemmes qui les enrichissent. . . 0 vanité des vanités ! . . . L'église est éclatante dans ses murailles, et elle est nécessiteuse dans ses "pauvres ; ses pierres sont revêtues d'or, et ses enfants délaissés dans leur nudité ! Pourquoi du moins ne respectons-nous pas les images des saints gravées sur le pavé que nous foulons aux pieds ? Ici on crache dans la bouche d'un ange ; là les traits d'un saint s'effacent sous les pieds des passants {Sœpe spuitur in ore angeli, sœpe alicnjiis sanctorum fades calcibus timditur transeuntium) . — Si l'on n'a pas égard à la sainteté de ces images, au moins devrait-on épargner la beauté des couleurs. Pourquoi embellissez-vous ce qui doit être gâté au premier jour ? Pourquoi peignez-vous avec la main ce qu'on doit effacer avec les pieds ? De quoi servent ces belles peintures exposées à la souillure d'une poussière continuelle ? En un mot, à quoi bon toutes ces choses chez des pauvres, des moines spirituels ? A moins qu'on n'emprunte pour me répondre ces paroles du prophète : " Seigneur, j'ai aimé la beauté de votre maison, et le lieu où réside votre gloire (Ps. xxxv, 81). " En ce cas je consens à tout, et je veux bien qu'on expose des images dans l'église, parce que, alors même qu'elles peuvent être préjudiciables aux personnes vaines et curieuses, elles
ne le sont pourtant point aux simples et aux dévots. ' ' La fin de la lettre est surtout intéressante : " Que viennent faire dans les cloîtres des singes immondes, des lions ou des tigres féroces, des centaures monstrueux, des demi-hommes {semihomines) et demi-bêtes, des soldats qui se battent, des chasseurs qui sonnent la trompette, une tête sur plusieurs corps, un corps avec plusieurs têtes, des quadrupèdes à queues de serpents,^ des poissons à queues de quadrupèdes ? " L'énumération continue, et saint Bernard pense que les moines ont bien plus de goût pour les marbres que pour les manuscrits {et magis légère libeat in marmoribns quam in codicibus) ; plus envie de passer le jour à contempler tout cela qu'à méditer la loi de Dieu. Et voici le mot final : " Au nom de Dieu ! Si on n'a pas honte de tant d'inepties, qu'on ait honte au moins de tant de dépenses extravagantes {Pro Deo ! si non pudd ineptiarum, cur vel non piget expensarum) !
L'objection des adversaù'es tient.-elle encore ? Où trouver dans tout ce chapitre, car nous l'avons cité dans ce qu'il a de plus véhément — un seul mot qui condamne l'art en tant qu'art ? Au demeurant, l'Abbé de Clairvaux est trop modeste, lui " petit bout d'homme " (miser ego homuncio), absolument sans noblesse aucune {de umbra nostrœ ignobilitatis) , pour sortir de son "ombre " et traiter un si haut sujet ; mais lui, moine, il se permet de penser, espérant bien par là ne pas manquer de respect aux " lumières du monde " {mundi luminaribus), que des moines comme lui, voués à la simplicité, à la pauvreté, ne doivent pas. en fait d'art ou à
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propos d'art, pousser l'abus jusqu'à la surcharge, l'exagération encombrante, l'extravagance pure et simple, et répétons son mot à lui-même, jusqu'à l'ineptie absolue.
En passant, le Poverello d'Assise, ce saint François que nul pourtant n'accuse, sera plus tard bien autrement sévère : " Un fossé, une haie, rien de plus ; en l'honneur de la sainte Pauvreté et Humilité, pas de mur ; des cabanes de boue et de bois ; des églises toutes petites, et ni la prédication, ni aucune autre considération ne doivent amener les frères à construire des temples grands et richement ornés. " Saint Bonaventure, un peu moins austère, l'est encore beaucoup plus que saint Bernard : " Défense de voûter les églises, excepté au- -dessus de l'autel, et cela avec l'autorisation du Général. — Défense de transformer les églises en monuments de curiosité au moyen de peintures d'ornement, de vitraux, de colonnes, comme aussi, au moyen de dimensions trop grandes. — Défense de placer sur l'autel ou ailleurs des tableaux de prix. S'il y en a de faits, les enlever. Toute infraction sera sévèrement punie et les chefs qui auront désobéi devront être cassés sans pitié, etc, etc." {Constitutions dites de Narbonne, 1260).
Pour revenir aux doux Abbé de Clairvaux. non seulement il tolère, quant à lui, les images, celles qui font du bien aux âmes pieuses, et les veut dans l'église même si elles sont préjudiciables à la vaine curiosité, mais il les aime tant qu'il s'apitoie sur leurs belles couleurs si peu respectées des passants. Est-il rien de plus tendre, de plus joli que ceci : Si non sacris ipsis imaginibtis, cw
vel non parcitur pulchris colorihus ? C'est un grand cœur en même temps qu'un beau génie : un grand cœur pour les pauvres, et toute la splendeur des églises ne lui cache pas leur " nudité ". Ne serait-ce pas ce douloureux contraste qui lui inspire ces tristes plaintes, pour ne pas dire ces amers reproches ? La vraie bonté est souvent, toujours terrible. Ainsi autrefois, saint Jean-Chrysostome et d'autres saints docteurs, sans condamner l'art ni les artistes, réprouvaient ces prodigalités insensées qui mettaient aux doigts et aux oreilles de certaines femmes chrétiennes " ce qui eût suffi à nourrir cent familles pauvres pendant plusieurs années. " — N'est-ce pas juste ? et la puérile vanité féminine pourra-t-elle toujours impunément prévaloir contre les droits du bon sens ?
Un dernier mot, et ce sera pour ceux qui ne seraient pas encore convertis. Il y a bien de l'apparence que cette Apologia ad Gullielmum resta lettre morte, aussi morte qu'elle est désormais immortelle, sans jeu de mots. On se demande si les protestations du saint Abbé de Clairvaux furent entendues à Cluny et dans les couvents cisterciens en général, puisque là même, assure M. Muntz, " il fallut à chaque instant renouveler les prohibitions^." Scandale ou non, l'histoire se répétait de ces premiers chrétiens qui, en matière d'art, n'écoutaient pas les conseils pourtant si sages de leurs évêques.
Enfin, si l'on veut mettre encore ici les choses au pire, si vraiment saint Bernard " a paru dédaigner un aspect de la vie qui ne méritait pourtant ni dédain, ni blâme, "
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on sait que les protestations de Pierre le Vénérable et de Suger atténuèrent de beaucoup l'effet du langage peut-être exagéré de cette grande âme.
C'est deux contre un.
Savonarole ^^ autre ennemi de l'art, et le plus irréductible, celui-là ! Nous osons soutenir, nous, autre " petit bout d'homme" à notre tour, que Savonarole a prêché contre la luxure, simplement. Subsidiairement, il a prêché contre l'impudeur, l'insolence des artistes qui peignaient la Sainte- Vierge sous les traits de leurs maîtresses : " VoUà les idolas que vous mettez dans le temple de Dieu. Ces images que vous faites peindre sont les images de vos dieux {lisez déesses) . . . Croyez- vous que la Sainte- Vierge était vêtue comme vous la représentez ? Je vous dis qu'elle était vêtue comme une pauvre femme, simplement, et à peine laissait-elle entrevoir le haut de j^on visage. De même était vêtue sainte Anne. Et vous, vous donnez à la Vierge des habits de courtisane. Voilà comment le culte divin est profané^." — Où est le barbare, et comment reprocher à im frate, fût-il dominicain, le plus élémentaire sentiment des convenances? L'église ne serait-elle qu'un boudoir, un salon mondain ?
Et encore, si vous en avez le goût : " Les imagée peintes dans nos églises sont les livres des femmes et des enfants. Il faudrait donc avoir plus de scrupules que les païens. Les Egyptiens ne laissaient peindre aucune indécence. On devrait d'abord faire disparaître
les figures déshonnêtes, et ensuite ne pas admettre des compositions qui provoquent le rire par leur médiocrité. 11 faudrait que, dans les églises, les maitres distingués peignissent seuls, et seulement aussi des choses honnêtes. " — Où est le prosoripteur du grand Art ?
Le bruciamento de 1497, dont on a tant parlé, s'appelait le " bûcher des vanités ", et c'était bien dit. Savonarole n'avait pas inventé ce genre d'holocauste, et saint Bernardin de Sienne, par exemple, en l'i24, avait brûlé des " vanités ". Le bûcher de Frère Jérôme avait, dit-on, sept étages et probablement les " trente brasses " qu'on lui donne. Au matin du sacrifice, des enfants pas.sèrent par les maisons, faisant la réquisition des objets condamnés — sept catégories ; 1, Vêtements impudiques ; 2, Statues et tableaux impudiques; 3, Cartes, dés, jeux de hasard ; 4, Listruments de musique ; 5, Articles de toilette — les érudits mentionnent : velours de Gênes, flacons d'essence de Naples, miroirs biseautés de Venise (le grand dommage !) ; 6, Livi-es luxurieux ; 7, Masques, déguisements, dominos, accessoires de bals et de fêtes — bref et rien que cela, l'impureté de la vie, de la païenne vie florentine de ce temps-là.
Savoranole avait son esthétique — nous y reviendron-s, — une esthétique plus haute que le " déshabillé", celle que lui avaient enseignée saint Thomas et Dante, et après eux l'école des Trécentistes, c'est-à-dire l'école de Nicolas de Pise, Cimabué, Giotto, Taddeo Gaddi, Giottino, Orcagna, devenue ensuite l'école plus parfaite de Fra Angelico, et de ses élèves ou imitateurs : Goz-
zoli le Florentin, Gentile da Fabriano, Masaccio, Zanobio Strozzi, et il l'avait trop chaudement défendue pour ne pas se créer des admirateurs vrais et même quelques disciples. Il n'est pas vrai que " dans le revirement général de la Renaissance, un seul artiste, Baccio délia Porta (fra Bartolomeo), séduit par les théories du fougueux Girolamo, y demeura fidèle. " La vérité est que Savonarole déjà admiré, exalté par des hommes tels que Pic de la Mirandole, Ange Politien, par le poète platonicien Bonivieni, par le philosophe Marsile Ficin, par l'historien François Guichardin, pouvait bien l'être aussi et l'a été en effet par des artistes. Parmi les partisans de son esthétique, et par conséquent de l'art chrétien véritable, il faut, à part fra Bartolomeo, compter le Pérugin, Lorenzo di Credi, Sandro Botticelli, Michel- Ange lui-même ; les miniaturistes Monte di Giovanni, fra Eustachio, fra Benedetto, l'architecte Simone Cronaca, les sculpteurs Andréa délia Robbia, les graveurs Baldini et Giovanni délie Corniole. Nous avons nommé Michel-Ange. " Michel-Ange, dit ici M. Muntz, fut-il en relations personnelles avec Savonarole ? Toujours est-il qu'il resta sa vie durant attaché à sa doctrine, et qu'il en devint le plus sublime interprète : ce qui avait déprimé les âmes faibles se changea chez lui en force et en éloquence. " Et Raphaël ? Raphaël, si épris qu'il ait été de la beauté faite de chair, a cependant représenté le même Savonarole parmi les docteurs de l'Eglise dans sa Dispute du Saint-Sacrement, admirable " témoignage d'une âme naturellement chrétienne ", chrétienne par l'idée, si elle ne le fut pas toujours,
comme on l'a prétendu, par le cœur et par les sens.
Est-ce là le cortège d'un ennemi des beaux-arts ? Et comment donc, M. Muntz, pourtant un admirateur au fond, a-t-il pu commettre cette phrase qui est un mensonge et une injure et autre chose, surtout dans les mots qui la terminent : " Jérôme Savonarole parut, et réformateur implacable, il proscrivit à la fois l'épicurisme intellectuel et le bien-être, le naturalisme qui avait renouvelé l'art (quel renouveau?), le classicisme qui l'avait ennobli. "
Solennelle ânerie ! Mais ce qu'on a lu précédemment en fait justice. Il y a certes beaucoup à dire sur le bûcher {le 149", et l'on en parle en effet toujours comme de je ne sais quelles horribles funérailles où les chefs-d'œuvi'e du temps auraient en masse disparu de la scène. Et cependant, malgré tous les efforts des ennemis jurés du monachisme et des Inquisiteurs {lisez Dominicains), il n'a jamais pu être prouvé qu'une seule œuvre d'art importante ait été détruite en ces chaudes journées de mysticisme populaire. D'ailleurs, y en eût-il eu, il ne faut pas juger les actes des siècles passés d'après les idées du nôtre. Et à ce propos, ne sait-on pas avec quelle facilité les Itahens de la Renaissance, enivrés par une production artistique surabondante, détruisaient les œuvres d'art anciennes ? N'avouerons-nous pas nousmêmes que, un jour, l'administration du Vatican faisait passer à la chaux les fresques à peine séchées du Pérugin pour préparer des murs nouveaux au pinceau de Raphaël ? Elle avait tort, dira-t-on, et nous serions nous-même tenté de le penser, mais alors elle avait
tort de faire de la place à Raphaël, car enfin il lui fallait de la place, et il n'y avait que celle-là.
Ajoutons que les artistes eux-mêmes, les artistes surtout, étaient sans pitié pour leurs prédécesseurs, et M. Henri Codiin écrit à ce propos : '' ly' l'Europe en notre temps \'ieillit et n'ombellit point, et nous avons une angoisse inquiète à voir s'évanouir, au jour le jour, ou se défigurer toutes les œuvres des siècles d'art. Les artistes de la Renaissance n'avaient pas de sentimentalité archéologique. Ils se faisaient pou de scrupule de raturer le passé. Neuf et beau semble avoir été pour eux synonymes. Ce n'est pas à Nicolas V qu'il faut reprocher les vandalismes de son règne, autant qu'aux grands artistes qu'il eut à son service'. "
Le concile de Trente M. Emile Mâle nous semble et Molanus. ici moins juste, moins religi-
eusement inspiré qu'il ne l'est d'habitude. Voici un premier passage tiré de l'Art religiev-cc du treizième siècle en France (p. 2) :
" L'Eglise rougit des chères légendes qui avaient bercé la chrétienté pendant tant de siècles. Le concile de Trente marque la fin des vieilles traditions artistiques. Dans son Traité des saintes images, livre tout plein de l'esprit du concile, le théologien JNiolanus montre qu'il n'entre plus dans le génie des œuvres* du passé. "
Deuxième passage, celui-ci tiié de UArt religietix é la fin du moyen âge (p. ix) : "Le moyen âge finit
le jour même où l'Eglise le condamna. En 1563, dans leur dernière séance, les théologiens du concile de Trente prononcèrent des paroles menaçantes. Ils laissèrent entendre que l'art chrétien n'était pas toujours digne de sa haute mission, et ils jugèrent que l'Eglise ne devait plue permettre qu'un artiste scandalisât les fidèles par sa naïveté ou son ignorance. Voilà l'arrêt de mort de l'art du moyen âge. Demander ses titres k notre vieille iconographie, c'était la condamner presque tout entière. Et, en effet, peu d'années après le concile, toutes nos traditions conmiencèrent t\ disparaître les unes après les autres. On vit le grand arbre qui avait donné tant de fleurs languir, se dessécher, et mourir. "
Troisième passage, même ouvrage (page 529) : " Au moment où disparaissait le théâtre chrétien, l'Eglise annonçait l'intention d'exercer sur les œuvres d'art une exacte surveillance. En 1563, le concile de Trente, dans sa vingt-cinquièuie session, qui fut la dernière, parle en ces termes des statues et des tableaux qui doivent désonnais décorer les églises." — Nous dirons plutôt nous-même comment il en parle, et cela en traduisant le texte, ce qui vaut mieux que de l'imaginer. Suite de la citation : " C'est ainsi que, à la fin du seizième siècle, nos artistes se trouvèrent tout d'un coup saas traditions en face des sujets chrétiens. Leur orgueil sans doute en fut flatte, car l'Italie leur avait appris qu'un grand artiste ne doit rien qu'à lui-même, mais l'art chrétien n'y gagna pas. Il y avait dans la tradition qui mourait plus de poésie, de tendresse et
de douleur qu'un homme, eût-il du génie, n'en pouvait mettre dans son œuvre. "
Quatrième passage, même ouvrage (p. 536), — voua voyez qu'on insiste :
" Privé de la poésie des symboles, le nouvel art religieux sera également dépouillé de la poésie des légendes. L'art du moyen âge avait vécu de songes. Une moitié au moins des chefs-d'œuvre que nous admirons dans nos églises fut inspirée par des fables. Ces légendes avaient été plus fécondes et plus bienfaisantes que n'importe quelle histoire, au temps où eUes étaient tenues pour authentiques, mais ces temps étaient passés. "
Cinquième passage, même ouvrage (p. 537) :
" Molanus est plus audacieux encore (sous entendu : que le concile de Trente) ; il ose avouer que dans la vie de la Vierge, telle que les artistes la racontent, tout n'est pas à l'abri de la critique. . . etc. "
Sixième passage (p. 541), et nous parlions en effet d'insistance :
" Il fallait que l'art du moyen âge succombât. Son charme était d'avoir gardé la candeur de l'enfance. Son charme était le regard limpide de ses jeunes saintes. Cet art ressemblait à l'Eglise du moyen âge elle-même, à la foi qui ne discute pas, mais qui chante. "
Ainsi donc, au seizième siècle, l'Eglise *' rougit de ses vieilles légendes ", autrefois pourtant si chères ; l'Eglise "condamna un jour le moyen âge"; les artistes " avaient scandalisé les fidèles " ; le concile de Trente prononçait " l'arrêt de mort de l'art du moyen âge " ; il a tué les " chères légendes, " tué la " poésie des
symboles ", tué jusqu'aux " traditions de l'art. " C'est écrit, et l'on voudrait que ce ne fût pas par un homme d'ordinaire mieux informé, plus équitable, car rien ne nuit plus à l'Eglise que ces prétendus regrets de ses prétendues fautes.
Prétendue faute, en effet, car où donc, dans le canon du concile relatif aux images, trouve-t-on un mot qui soit l'arrêt de mort des " chères légendes ", des traditions de l'art, de l'art médiéval lui-même ! A vrai dire, il n'y est question ni de moyen âge, ni de légendes, ni de traditions, ni même d'art proprement dit. Volontiers nous citerions ce texte malgré sa longueur, s'il n'était si facile à trouver. Le décret comprend irois parties : la première précise le culte des images, jusqu'où il peut et ne peut pas aller ; la deuxième explique leur utilité ; la troisième en règle disciplinairement l'usage. Le concile s'attache d'abord à écarter du culte des images toute superstition païenne, car le paganisme a toujours survécu quelque part, survit encore. " Les païens, dit Bossuet, croyaient pouvoir renfermer la Divinité dans leurs idoles; selon eux, le secours divin était attaché à leurs statues, qui contenaient en ellesmêmes la vertu de leurs dieux : touchés de ces sentiments, ils y mettaient leur confiance, ils leur adressaient leurs vœux et ils leur offraient leurs sacrifices. . . Le concile a rejeté toutes ces erreurs de notre culte ^. "
Voilà pour le culte. L'utilité est trop évidente pour que le décret y insiste beaucoup ; elle a été mise en lumière par les précédents conciles, surtout le deuxième concile de Nicée, à savoir en deux mots : que nous
devons un culte à Notre-Seigneui-, à la Sainte- Vierge et aux Saints, et que l'honneur rendu à levu-s imagesremonte aux originaux, aux prototypes eux-mêraee {refertur ad prototypa).
Pour ce qui e?t de l'usage, ce qui veut dire ici en même temps le mode de représentation, les pasteurs, d'abord, expliqueront aux fidèles le sens des saintes images quand ce sera nécessaire ; ensuite, et surtout, ils se garderont d'en placer aucune dans leurs églises qui rappelle un dogme erroné ou puisse égarer les simples ; qui soit insolite, c'est-à-dire contraire aux traditions reçues pour le sujet, " à moins que l'cvêque ne l'ait approuvée, " — concession bien large en vérité. Le décret veut encore — et comment s'en étonner ? — qu'on évite dans les images toute impureté inmnis lascivia vitetur), qu'on ne leur donne pas des attraits provocants (procaci venustaie mm pingantur) . C'est déjà tout, et serait-ce, ]>ar impossible, déjà trop ? Serait-il déraisonnable qu'une Madone, par exemple, fût traitée comme un sujet religieux, puisque c'en est un dans toute la force du terme ? Qu'on parle d'un arrêt de mort pour la lascivité, à la bonne heure ! d'un autre pour les nouveautés ridicules, le gi'otesque, passe encore ! mais rien de cela n'est de l'art, évidemment !
Et ce pauvi-e Molauus ! 1' " audacieux " Molanus de tantôt. A propos de l'Histoire des images (De historia SS. Imagimim et picturarum libri IV), publié à Louvain par cet auteur, en 1570, M. Louis Gillet, à son tour, fait un bel exercice de lyrisme, avi moins pour commencer, quitte à prendre un ton beaucoup moins
larmoyant pour finir. " Molanus, dit-il, soumet les oeuvres de l'art ecclésiastique à un contrôle minutieux. " Et pourquoi pas ? pourrions-nous de suite objecter. N'était-ce pas un besoin urgent au seizième siècle, comme d'ailleurs dans tous les temps ? Mais continuons : " Le second et le troisième livre, où il passe au crible les représentations de Jésus, de la Vierge et des Saints, sont les plus significatifs. C'est un massacre de toute la poésie du moyen âge. Des beaux mensonges chéris du peintre et du sculpteur, combien résistent à cette enquête ? . . . La Légende dorée tout entière apparaît comme vm conte vieillot, un radotage de bonne femme. L'Evangile lui-même a besoin d'être échenillé, débroussaillé de la parure parasite qu'y avait ajoutée la rêverie des siècles ; toute la végétation folle, la flore des lichens et des mousses, la rouille souriante qui enveloppe les cathédrales et leur donne l'air de la vie, le velouté de l'épiderme, dut disparaître dans une opération impitoyable de ravalement. On abat les nids de corneilles qui chantaient autour des clochers, on arrache l'arbuste qui avait pris pied à l'aventui'e entre deux pierres... " et ainsi de suite : " On n'écrira plus rien en marge de l'Evangile ... On ne couronnera plus Madeleine, comme une folle Ophélie, de coiffures exquises et apocryphes . . , On verra se clore le jardin étrange et familier où la Madone conversait avec des saintes en robes de cour . . . L'âge du sentimentalisme, de l'imagination, de la légende est fini, etc., etc. "
C'est délicieux, ce doux parler de France, mais pour l'instant, corajne c'est triste ! parce que ce n'est pas
juste. Puisque rien ne pouvait plus s'écrire " en marge de l'Evangile, " Molanus aurait dû commencer par " massacrer " les évangiles apocryphes. Or il montre une singulière indulgence pour les images dessinées d'après le livre De infantia Salvatoris : il ne lui semble pas expédient de les supprimer, ni même de les rectifier, quoique certaines faiblesses d'esprit en soient troublées (hujusmodi piduras non expedit tollere avi midare, si quoTumdam infirmitas inde tv.rharetvr) . De même pour les images prises du De ortu Mariœ, autant de pieux motifs qu'il faut conserver en toute vénération {satis superque manifestum est eadem in -jncturis ei imaginibiis venerahiliter relinquenda esse) ; " c'est assez et plus qu'assez manifeste, " dit-il avec insistance. Il ne se fâche même pas contre la fable saugrenue des troiti mariages de sainte Anne, mais il recommande plutôt de représenter cette Sainte avec la Vierge et le Sauveur simplement, ou en ajoutant, si l'on veut, saint Joachim ou saint Joseph. A propos d'autres livi'cs, le Pseudo- Matthieu, le Protévangile de Jacques, il fait, il est vrai, des réserves : " L'histoire des parents de la Sainte- Vierge, le récit de son enfance, de son séjoiu" dans le temple sont de ces cho.='es que la piété peut croire, mais qui ne sauraient être présentées comme des vérité incontestables. "
Que va conclure Molanus ? Les œuvres d'art innombrables que le passé a consacrées aux premières années de la Vierge doivent donc être détruites ? Oh ! mais non, il ne s'agit pas de cela, mais pas du tout. Seulement, l'Eglise a le devoir d'éclairer la simplicité
des fidèles, afin qu'ils sachent dans quel esprit ils doivent regarder ces images. Timidement, dirait-on, il ajoute : " Peut-être serait-il sage, tout en respectant les anciennes, de n'en pas faire de nouvelles ", mais il y a un peut-être, et tout considéré, considéré certaines scènes de la légende mariale, présentées d'une façon ridicule, même par de grands auteurs ; considéré ces mêmes scènes présentées d'une façon encore plus ridicule par des auteurs de vingtième ordre, et aujourd'hui probablement perdues, et dans le cas, fort heureusement perdues, un homme de goût, fût-il prêtre, pouvaitil se montrer plus conciliant ?
Il y a un peiU-ctre, et c'est précisément M. Gillet qui a l'honnêteté d'y répondre, après avoir déploré le " massacre " de certaines légendes, de certaine poésie — encore un cas d'honnêteté littéraire : " Mais quoi, le temps de l'enfance doit-il durer toujours ? Ne fallait-il pas, même au prix de quelques illusions perdues, arriver à l'âge viril et à la pensée adulte ? Je crois aimer autant que personne la poésie du moyen âge. Et pourtant, comment ne pas convenir qu'il y a, chez un Raphaël ou un Léonard, un idéal supérieur ? " Suit une phrase inintelligible, gâtée sans doute pas le prote — ce prote homicide, à l'ordinaire, — mais où nous relevons cependant la mention de " La Pêche Miraculeuse, ou de ce Pasce oves d'une grâce enchantée de pastorale galiléenne, " et l'aimable auteur conclut h notre satisfaction générale : " Proposer de tels modèles à l'art religieux, était-ce donc lui conseiller de déchoir ? "
46 LA GRANDE ARTIBTB 5
A notre tour : Molanus a-t-il voulu autre chose que f de beaux modèles ?
Au tour maintenant du Père Faber : " Un homme ;-
à qui on donne le temps de faire ses objections y répond 1 lui-même. "
1. Tertullien, De idoUs,cap. m, viii, dans Patrol. lai., t. I, col. 664-5, 669-71.— Eusèbe, Hist. eccl, vu, 18, dans Patrol. gr., t. xx, col. 680. — 2. Etude sur l'histoire de la Peint, et de Vinconogr., p. 45. — 3. Prediche de fra Hieronymo per Quadragesima, Venise, 1519, fol. 89. — 4. Fra Angelico, p. 247. — Les fresques sacrifiées à la gloire naissante de Raphaël, seraient plutôt, d'après un auteur, celles de Piero délia Francesca. Celles-là devaient être sèches au temps de Raphaël. — 5. Bossuet, Culte dea images, Œuvres compl., Bloud et Barrai, t. m, p. 71.