IV. Du cinquième siècle à la péFiode Fomane
Les Barbares et leur style. — Mosaïques et pcbdures: liorvenne et l'art byzantin en Italie; Sainte-Marie- Ardique. — Rome et les Papes. — Renouveau sous Charlem/igne. — Rome encore et l'Italie. — La Grande-Bretagne. — L'Allemagne. — La Gavle. — La sculpture. — L'orfhrrerie et l'émaillerie. — L'enluminure.
|iNSx, nous venons de le voir, pendant le quatrième siècle, exactement entre l'édit de Milan (313) et le sac de Rome par les Goths en 410, se place une période artistique productive et originale dont le siège fut à Rome. C'est le siècle de la Renaissance constantinienne, avec son inspiration nettement romaine, mais aussi avec une infiltration sensible du style hellénistique.
Seulement, il faut toujours compter avec " les vicissitudes des choses humaines, " et voici maintenant venir les longs siècles de deuils et de ruines, de désespoire et de terreurs. Alaric est entré dans Rome, et. Genséric avec ses Vandales, Odoacre avec les Hérules, ne tardent pas à l'y suivre (455-476). Chaque flot de barbarie qui monte sur la civilisation croulante, laacé
de plus loin, est plus implacable. La terreur redouble avec les assauts. Et ce n'est pas la fin. Quand plus tard, le nom même de l'empire d'Occident a disparu, les Ostrogoths succèdent aux Hérules, en attendant que ceux-ci à leur tour cèdent la place aux Lombards ^ et faut-il s'étoimer que dans ce tumulte et cet effondrement, ce qui peut survivre d'art subisse l'influence des habitudes grossières et des mœurs brutales des envahisseurs ?
Les Barbares Non que les Barbares, sans excepet leur style. tion, fussent absolument fermés à
tout sentiment artistique : ils aimaient, quelques-uns, les beaux édifices, les tableaux et les images, les vases d'or et d'argent, les riches vêtements, jusqu'aux raffinements du luxe. Mais, sauf peut-être à Ravenne, ils comprenaient le beau à leur manière, disons-le, à la manière des sauvages. Parlerons-nous, à propos d'eux, de clair-obscur, de répartition des ombres et de la lumière, de ces combinaisons savantes d'où résultent, dans le corps humain surtout, la beauté et l'harmonie ? Qu'est-ce que tout cela ? La critique, même indulgente, signale plutôt ces renversements de toute règle, de toute loi du goût, ces monstrueuses altérations du ox)rps et du visage humains, ces oublis enfantins, non moins que grossiers, de toute proportion, de toute perspective, cet aspect effrayant et farouche qui affectent toutes les figures soi-disant chrétiennes, au regard dur, à l'air sinistre, parfois drapées avec grandeur, mais toujours inanimées et symétriques comme des
pièces de bois taillées au même calibre, tantôt raides et pétrifiées, tantôt bizarrement tordues et convulsionnaires.
Voilà qui est dit pour l'acquit de notre conscience, puisqu'il faut encore et toujours concéder quelque chose, et c'est dit pour un trop grand nombre, hélas ! des monuments de cette longue et douloureuse époque.
Seulement — et la question nous importe — l'Eglise peut-elle être tenue responsable de cette décadence, comme d'aucuns voudraient nous le faire croire ? Les Barbares sont partout les maîtres ; ce sont les riches, les seigneurs, les puissants du jour. L'Eglise qui les a convertis, est bien obligée de recourir à eux pour la construction de ses temples. Elle eût pu dire et sans doute elle eut souvent envie de dire : " Je veux qu'on maintienne tous les types chrétiens des catacombes et du quatrième siècle. " Mais autre chose est de parler et autre chose de se faire écouter. L'art ne s'enseigne pas, disions-nous plus haut, et elle eût parlé en vain. Les Barbares, devenus chrétiens, étaient généreux, ils payaient le travail, mais ils le voulaient à leur convenance, non au goût trop peu réaliste des classiques ; ils voulaient des figures à leur image, aux formes anguleuses, aux yeux fixes et arrondis, aux types les plus banals : des Goths, des Ostrogoths, des Vandales, des Teutons. Pour la paix, l'Eglise laissa faire, se contentant de gémir, et il semble bien encore aujourd'hui en mainte occasion qu'elle ait pris dès ce temps-là cette double et louable habitude. Il y eut cependant des exceptions à la règle, des
«Buvres fort appréciables, au moins quelques-unes, mais comme la description s'en trouve à peu près partout, comme aussi l'espace nous est mesuré, nous nous bornerons à les mentionner rapidement.
Ravenne et l'art Quand nous disions tout à l'heure byzantin en Italie. que les Barbares, au moins quelqiies-uns. aimaient les beaux édifices, les tableaux et les images, nous l'entendions de Théodoric et des monuments qu'il fit construire à Ravenne sur le plan des anciens modèles. Son tombeau, par exemple, qu'on y Toit encore, serait une imitation des mausolées d'Auguste et d'Adrien. Avant lui, il est vrai, l'archevêque saint Ursus et la princesse Galla Plaeidia, une grecque très cultivée, avaient bâti des sanctuaires superbes tant pour le décor que pour la ligne architecturale, et peut-être voulait-il les dépasser tous deux en magnificence. En tout cas, Saint-Apollinaire-Neuf, qui est son œuvre (on le désigne ainsi pour le distinguer de Saint-ApoUinaire-m-c/asse), est réputé une merveille artistique, à cause de l'hai'monie de ses lignes et de ses couleurs. Nous avons là un ensemble de mosaïques exécutées avec une pondération et un goût irréprochables. De plus, ce n'est pas seulement l'incomparable abside qui fait l'objet de la décoration ; c'est l'arc triomphal, c'est la nef elle-même, et cela avec une pro- . fusion et une richesse exceptionnelles.
On peut en dire autant des deux baptistères San- Giovanni in Fonte et Santa-Maria in Cosmedin, mais surtout de la splendide ba.silique de Saint- Vital, bâtie
au milieu du sixième siècle (547) par l'archevêque Ecclesius, pour le compte de Julien, trésorier de l'empereur Justinien. Qui n'a entendu parler de ses marbres grecs, de ses colonnes, de ses chapiteaux de porphyre, de serpentine ou d albâtre, de ses mosaïques anciennes, de ses fresques mêmes, qui, pom- être plus modernes, n'en sont pas moins merveilleuses ?
A Ravenne, c'est le génie de l'Orient qui a dominé. Quand les empereurs eurent quitté Rome pour s'établir à Constantinople, cette petite ville, voisine de l'Adriatique, servit comme de succursale à la capitale de l'empire, de porte gi-ande ouverte par où l'Orient répandît sur l'Occident ses vues, ses plans, ses méthodes, son art. Un peu plus loin, quand nous étudierons l'art byzantin chez lui, nous verrons assez ce qu'il a pu être au dehors,et qu'il suffise ici de citer un exemple de cette infiltration des traditions byzantines à travers les traditions romaines malgré tout persistantes et vivaces.
Il s'agit de Santa-Maria Antiqua, cette petite église maintenant si célèbre, découverte en 1899 sur le Forum romain où elle avait été bâtie au septième siècle. Voici comme à Ravenne, un envahissement décoratif qui ne laisse plus une place vide. Dès l'atrium, le défilé des saintes images commence ; ici, c'est la Vierge Marie entre deux papes. Sylvestre et propablement Jean ^'^11, alors vivant. Les murs de la nef présentent, à gauche, une suite de sept tableaux consacrés à l'histoire de saint Joseph, et, au-dessous, apparaît le Christ, le livre des Evangiles à la main, entouré de deux groupes de Saints, latins à droite, grecs à gauche. Sur la muraille qui
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fait face à celle-ci, la décoration est relative à l'Ancien Testament, et, dans une niche, la Vierge, sainte Anne et sainte "Elisabeth portent chacune leur enfant. Le presbyterium avait sa décoration distincte dans laquelle on a pu reconnaître divers tableaux, tels que l'Epiphanie, l'Annonciation, le Portement de la croix, d'où l'on peut inférer que cette partie était réservée à la vie du Christ. La conque de l'abside était couverte par la représentation du crucifiement et par une longue inscription rappelant la prédiction du sacrifice par les prophètes. Tout autour se voyaient des portraits des papes.
Borne et Antérieures de beaucoup aux fresques de les papes. Santa-Maria-Aritiqua, sont les mosaïques de Saint-Paul-hors-les-murs, de Sainte-Sabine, de Sainte- Marie-Majeure, du baptistère de Saint- Jean-de-Latran, des Saints-Côme et Damien, etc. A Saint-Paul-horsles-murs, tout n'a pas péri. C'est ainsi que la superbe mosaïque du chœur, œu\Te de Galla Placidia, fille de Théodose, subsiste encore, et que d'autres motifs ont pu revivre, grâce à. d'habiles restaïu-ations. Les peintures, les tabernacles eu argent, les pavés en mosaïque furent, dit-on, l'ouvrage des papes Symmaque, Grégoire II, Adrien 1er.
A Sainte-Sabine, le pape Célestin, .son fondateur (422-432), semblait croire que les mauvais jours de l'invasion barbare étaient déjà passés, et il mettait sur l'arc triomphal le buste du Christ entouré de colombes avec les images de Jérusalem et de Bethléem ; sur la
paroi d'entrée, une femme drapée de blanc, dans une attitude classique, représentant l'Eglise.
A Sainte-Marie-Majeure, la parure de mos^ques, œuvre de Sixte III (432-440), est particulièrement somptueuse. L'arc est divisé par zones superposées où se déroule en diverses compositions l'histoire du Christ d'après les évangiles canoniques et les évangiles apocryphes. Vingt-sept tableaux dans les attiques de la nef, au-dessus des colonnes, sont des scènes de l'Ancien-Testament correspondant aux faits évangéliques de l'Incarnation, et partout on peut constater un effort sérieux pour maintenir l'art dans les traditions de l'entique et du beau.
Des esthètes reconnaissent encore du " classique " dans les mosaïques de la seconde moitié du cinquième siècle au baptistère du Latran et à la voûte de l'oratoire de Saint-Jean-1'Evangéliste, et ils l'attribuent à l'imitation des peintures catacombales reconnues les meilleures. Ils déclarent également que les peintures murales du cinquième-sixième siècle récemment découvertes dans l'église souterraine de Saint-Clément, sont d'une remarquable beauté.
Dans la conque absidale des Saints-Côme et Damien, église ornée par le pape Félix IV, de 526 à 530, le Christ s'avance auréolé d'or, vêtu de blanc, tandis que de chaque côté, sur le fond obscur du ciel bleu, des personnages : apôtres, martyrs, donateurs, l'entourent et l'acclament, composition majestueuse, disent les critiques.
Et ainsi, on le voit déjà, les papes font effort, malgré
l'ambiance, pour conserver aux sanctuaires le plus de somptuosité'' possible : Jean III (560-573), décore la crypte de Sai ut-Corneille, au cimetière de Calliste, et Pelage (578-590), l'arc triomphal de Saint-Laurentlîors-les-murs. Saint Grégoire le Grand (590-604) entreprend la restauration des ancifens édifices et protège les peintres : " Que la peinture, écrit-il, remplisse les églises, afin que ceux qui ne connaissent pas leurs lettres puissent au moins lire sur les miu'ailles ce qu'ils ne peuvent lire dans les manuscrits. " Il semble que, de son temps, à Rome, la peinture sur panneau ait jeté un certain éclat, puisqu'il envoie à un de ses amis les images du Christ, de la Vierge, de saint Pierre et de s:iint Paul \ "
Après lui, Honorius II (628-638), einichit de mosaïques l'abside de Sainte-Agnès, sur la Voie Nomentane, et -nous saluons en passant la douce image de la vierge martyre, jeune femme à cheveux blonds, vêtue comme les impératrices de Constantinople, car en vérité rien ïx'est trop beau pour elle. C'est sans doute à dessein flue l'artiste établit l'heureux contraste de cette parure l)rillante, de ces reflets d'or et de pierreries avec les vêtements sombres des pontifes. En tout cas, le calme, l'austérité des attitudes, une certaine grâce et une ^Taie dignité dans les physionomies, font à l'àme qui en est capable une vive impression.
Notons encore poiu* la même époque les peintures de la basilique cimetériale de Saint-Valentin, sui- la Voie Flaminienne, aujourd'hui jn-esqu'entièrement minées ; les mosaïques de Saint- Venance, exécutées
SOUS Jean IV (632-642) ; celles de Saint-Etienne-le- Rond (642-649) ; de Saint-Pierre-aux-liens avec leur Saint-Sébastien, non pas jeune, mais vieillard tout blanc, h barbe inculte ; de l'oratoire de la Vierge, à Saint-Pierre-au-Vatican, œuvre aujourd'hui perdue, mais à laquelle se rattache toujours le souvenir de Jean VII, le glorieux ornemaniste de Santa-Maria-Antiqua.
Eenouveau sous Notons aussi au huitième et au Charlemagne, neuvième siècle une surexcitation
d'activité qui se manifeste à deux reprises, particulièrement à Rome : une première fois pendant la lutte que les souverains pontifes, soutenus par le sentiment populaire, engagèrent contre les Iconoclastes d'Orient, une seconde fois lorsque Charlemagne, inspiré par le Saint- Siège, tenta de restaurer la civilisation en général et les arts en particulier. " On ne saurait dire, lisons-nous quelque part à ce propos, que Charlemagne fût en matière (Fart, un connaisseur, pas plus sans doute que Louis XIV ; cependant ces grands hommes ont détei-miné un mouvement artistique par le seul résultat de l'application^ obstinée qu'ils apportèrent à propager et à agrandir l'importance des lettres et des arts que leur haute capacité politique leur faisait envisager surtout au point de vue social. " On peut parler plus éléganunent, mais non plus judicieusement.
Charlemagne, en tout cas, organise un véritable ser- YÎce de surveillance et d'inspection des monuments et donne à ses envoyés l'ordre de veiller non seulement à la solidité matérielle des églises, murailles, toitures,
pavements, mais aussi à l'état des peintures qui en revêtent les parois : quornodo struclœ mit destnictœ sint in tedis, in niaceriis — necnon in pickira. Au surplus et mieux encore, il élève plusieurs belles églises dans «es vastes états, notamment à Aix-la-Chapelle; il fonde ces écoles des bords du Rhin et du midi de la France qui devaient imprimer un mouvement décisif au progrès de l'architecture romane. Il érige en loi l'antique usage d'orner de peintures toute la surface interne des édifices sacrés, et des officiers nommés par lui sont chargés de veiller à la bonne exécution de cette règle dans toute l'étendue de l'empire.
Après Charlemagne, voici de nouveau les Barbares, les Sarrasins maintenant, et l'art va mourir encore, quitte à ressusciter plus tard, car c'est sa destinée, ces alternatives de décadence et de progrès.
Sans poursuivre plus loin la présente étude, il nous resterait à voir ce que l'art a pu être dans l'intervalle en dehors de Rome, et à dire quelques mots d'autres œuvres où il s'est manifesté ; sculptures, orfèvreries, miniatures.
L'Italie ^^ d'abord pour l'Italie en général, c'est déjà beaucoup, \'Ti la disparition d'innombrables monuments, que de pouvoir en signaler deux ou trois, par exemple la belle mosaïque encore existante dans une des chapelles de Saint-Ambroise, à Milan (cinquième siècle), puis la décoration du baptistère de Naples. Ici, malheureusement, au moins la moitié des mosaïques de la coupole ont péri, mais la composition
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en est encore intelligible, au dire de M. André Pératé, qui d'ailleurs nous en fournit lui-même l'interprétation. Remarquons, d'après lui, qu'elle nous offre de " superbes figures de Saints, " à part celle de Notre-Seig-neur, imberbe, non assis comme ailleurs, mais debout, en équilibre sur le globe du monde. — Un troisième monument, s'il fut décoré comme nous le croyons, serait la basilique de Monza près de Milan, bâtie au commencement du septième siècle par l'épouse du roi des Lombards Théodelinde, une des princesses les plus éclairées qu'ait jamais possédées le monde chrétien, une fervente de l'art, tine Galla Placidia à sa manière et peut-être encore d'une meilleure manière, amie au surplus du pape saint Grégoire, femme généreuse, emplissant d'œuvres artistiques l'église qu'elle avait fondée.
Pour les Gaules et autres pays circonvoisins, un érudit très informé, M. Leprieur, reconnaît que l'histoire des origines de la peinture chrétienne, déjà si compliquée à débrouiller et à suivre en Orient et en Italie, " devient pour les pays du nord et de l'ouest de l'Europe, Grande- Bretagne, Scandinavie, Allemagne, France ou Espagne, une énipjne presque indéchiffrable. Comment, dit-il, et à quelle époque, le christianisme, entrant chez ces races diverses, a-t-il commencé sa prédication par l'image ? De quelles décorations peintes purent être ornées les primitives basiliques ? En quoi l'esprit local a-t-il déformé ça et là des formules qui, au début, lui arrivèrent toutes faites, comme un article d'importation ? Autant de questions qui restent sans réponse.
Toute œuvre manque pour nous guider, pour éclairer ce que de rares textes nous apprennent ; et ce n'est pas avec des textes mis bout à bout qu'il est possible de restituer l'infinie complexité de l'histoire^. "
L'Angleterre Puisqu'il faut cependant recourir et l'Alicmagne. aux textes, Bède le Vénérable nous apprend, pour la Grande-Bretagne, que saint Augustin de Cantorbérj^ se présenta avec ses compagnons devant le roi Edilbert, "portant comme étendard l'image du Sauveur pointe sur im tableau, et chantant des prières" (Jerentes imaginem Chridi Domini Salvataris in tabula depictam (P. L., xcx, 55). Il raconte aussi qu'une église saxonne, bâtie en 680, offrait dans sa nef principale les images de la Vierge et des apôtres, dans l'aile du midi les principales scènes de l'Evangile, et dans celle du nord, les visions de l'Apocalypse"'.
En Allemagne, à Cologne, une décoration semblable, probablement un ensemble de mosaïques à fond d'or, avait fait baptiser l'église : Ad sandos aureos (aux Saints d'or). — Une description vereifiée, datant des premières années du neuvième siècle, nous montre dans la chapelle du palais d'Ingelheim près de Mayence, une série de scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, depuis Adam jusqu'à l'Ascension de Notre- Seigneur. — Vers le même temps, Brunn, moine de Fulda, décora de peintures l'abside ouest de l'église Saint-Boniface, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même dans sa Vie métrique de l'abbé Eigil (817-822) — A Aix-ia-Chapelle, un vaste ensemble de mosaïques,
détruit au courant du dix-huitième siècle, passait naguère encore pour une œuvre de Charlemagne, mais la moderne critique allemande tend à le croire plutôt du dixième siècle, c'est-à-dire contemporain de l'empereur Othon III (980-1002).
La Qaule ^^ France, dans un des faubourgs de Clermont, l'épouse qu'avait eue Numatius avant sa promotion à l'épiscopat de cette ville (446- 462), fait bâtir une église en l'honneur de Sjiint-Etienne, et Grégoire de Tours nous montre la pieuse femme, un livre sur les genoux, indiquant aux peintres les sujets qu'ils devaient représenter sur les muraUles {legens historias. . . et pidmibus indicans qiiœ in 'panetibïi.<i fingere deberent). — A Tours, en 472, l'évêque Perpetuus construit une grande et somptueuse basilique dédiée à son prédécesseur, saint Martin. Les visiteurs y admiraient une série de peintures consacrées aux miracles du saint, ainsi que trois autres motifs placés au-dessus des portes : le Denier de la Veuve, le Christ marchant sur les eaux et peut-être une représentation symbolique de l'Eglise. Une lampe bi-ûlait devant l'image du bienheureux, et le poète Fortunat nous apprend qu'un mal d'yeux dont il souffrait avait cessé par une simple onction d'huile de cette lampe (P. L., Lxxviii, 426). — A Paris, la basilique des Saints- Apôtres Pierre et Paul, fondée par Clovis en 508, et qui devint plus tard l'église Sainte-Geneviève, était ornée intérieurement et même extérieurement de mosaïques. — Gondebaud, fils de Clotaire 1er, avait re-
çu de sa mère une éducation soignée et s'était rendu à Constantinople expressément pour étudier la peinture. Quand plus tard, il tenta de fonder un royaume dans les Gaules méridionales, on disait pour se moquer de son échec — tant il est vrai toujours que " le succès seul réussit " : " N'est-ce pas là ce peintre, qui, au temps de son père, barbouillait dans les oratoires, sur les murailles et les voûtes des églises ?" — A Limoges, l'évêque Rurieius entretenait des peintres pour la décoration de sa cathédrale. — ^ Mabillon nous apprend que le roi Childebert, à Saint-Germain-des -Prés, donna au sol un revêtement de marbres précieux, des peintures aux murailles et des dorures au plafond, ornements qui valurent à cette église le surnom de Saint-Germainle-Doré. — De même, à Toulouse, la basilique de Notre-Dame s'appelait la Daurade, ce nom lui venant d'une mosaïque à fond d'or qui ornait son sanctuaire. — A Autun Siagrius, à Nevers saint Coiomban, à Auxerre Didier et Pallade donnent à leurs églises la même parure de mosaïques ou de fresques pieuses. — Si au contraire, à Marseille, en 599, l'évêque Serenus fait détruire beaucoup d'images à cause du culte superstieux, même idolâtrique qu'on leur rendait, il sera sévèrement admonesté par le pape, lequel en l'occurrence, n'est rien moins que saint Grégoire le Grand : " Nous vous louons dit-il. d'avoir empêché la foule d'adorer les images, mais nous vous blâmons d'avoir, en les brisant, privé les fidèles des enseignements qu'elles leur offraient. " {Et quidem quia eas adorari vetuisse omnino laudavimits, f régisse vero reprehendimus^).
A propos, et sans vouloir justifier ni Serenus, ni d'autres personnages postérieurs, y compris Charlemagne lui-même, qu'on accuse d'avoir proscrit les images et leur culte, parce qu'ils en ont réprouvé les abus, nous croyons utile de citer cet extrait d'une lettre de Michel le Bègue à Louis le Débonnaire (824), sur les excès de dévotion de certaines gens : "Ils ont éliminé des églises la sainte croix, qu'ils ont remplacée par des images devant lesquelles ils font brûler des parfums . . chantent des psaumes. . . témoignent de toute manière^ leur vénération. . . Beaucoup revêtent ces image.s d'habits de lin et les choisissent pour parrains de leurci enfants. . . Des prêtres et des clercs grattent les couleurs des images, mêlent ces couleurs aux hosties et au vin, et distribuent le tout après la messe. Queîquesims ne célèbrent plus le service divin dans les églises, mais dans les maisons privées et sur des images qui tiennent lieu d'autels. Ces faits et plusieurs autrea bien constatés, les hommes savants et sages les regai'dent comme défendus et inconvenants ^. "
Quelques lignes d'un récent ouvrage de M. de La.steyrie nous serviront ici de conclusion : " Si la Francft, nous dit-il, n'a presque rien gardé des édifices religieux bâtis sur son sol antérieurement au neuvième siècle. . . nous savons cependant par les documents écrits, pailes témoignages de CJrégoire de Tours notamment, qu'ils étaient nombreux et construits avec luxe. . . Les évêques élevaient des basihques où ils prodiguaient les marbres, les mosaïques et les riches tentures . . . Les imperfections de la construction, aux temps mérovin-
giens, étaient rachetées par le luxe de la décoration. Des enduits de divers genres, des peintures, des placages de marbres multicolores, de riches mosaïques «ouvraient les murs. . On laissait souvent en blanc ces enduits et ces stucs, mais quand on le pouvait, on préférait peindre les églises, et de grandes compositions mêlées d'inscriptions couvraient tous les murs du monument . . . Nous possédons cependant pour le neuvième siècle, un édifice au moins dont la date est incontestable : c'est l'église de Germigny-les-Prés, dans l'Orléanais, où la décoration s'est conservée presque «omplète, riche et inspirée par les traditions anciennes. " Voyez par exemple, ajouterons-nous nous-même, la belle mosaïque de la voûte absidale.
La sculptuT©, La statuaire chrétienne se développa bas-reîiefs, ivoires, en Rome et en Italie dans la secondé moitié du quatrième siècle, un peu plus tard dans les provinces. Les spécimens ou monuments, pour la période que nous étudions à cette heure, sont cependant très rares, si rares que l'érudition allemande (Lubke) ne trouve à mentionner, et encore nous ne savons d'après quel témoignage, qu'une statue du Christ, exécutée, dit-eUe, par ordre d'Alexandre Sévère, au septième siècle. Les uns ont pensé que la chute de l'empire avait entraîné l'abandon de la sculpture, les autres que les monuments avaient péri, mais M. Emile Mâle vient d'apporter à ce fait une explication très neuve et beaucoup plus vraisemblable :
" On a répété souvent, écrit-il, que le triomphe du christianisme avait précipité la décadence de la sculpture : l'Eglise, après sa victoire, aurait aussitôt déclaré la guerre aux statues, où elle voyait des idoles. Les faits ne répondent pas à ces aflarmations. On a retrouvé des statues chrétiennes des premiers siècles, et l'on sait que les sarcophages chrétiens décorés de bas-reliefs abondent dans nos musées. La vraie cause de la disparition de la sculptui'e n'est pas l'hostilité de l'Eglise, mais l'avènement d'un art nouveau.
" Le sixième siècle, en effet, marque la victoire du génie décoratif de l'Orient sur le génie plastique de la Grèce. La Perse, dont les magnificences fascinaient les empereurs byzantins, imposa son goût au monde chrétien. C'est pourquoi à la sculpture se substitua la mosaïque, l'incrastation colorée, le revêtement de marbre. Dans cette conception tout orientale du décor, il n'y eut plus de place pour la statue, et désormais le relief disparut de la basilique chrétienne, qui ne fut embellie, comme les palais de la Perse, que par la couleur. C'est ainsi que cette grande vague orientale, qui couvrit le monde, emporta la sculpture, dont le secret sembla perdu pendant plus de cinq cents ans '."
L'Eglise a si peu condamné la sculpture que c'est elle qui l'a fait revi\Te, et c'est la France méridionale qui a eu le gloire incomparable de cette résurrection, vers la fin du onzième siècle. En attendant, cet art s'adomia plutôt au bas-relief, au décor des autels, den chaires, des ambons, des sarcophages, des urnes funéraires, au travail de l'ivoire pour les statuettes, diptyques ou triptyques des autels ; à la ciselure des pierres fines, des anneaux sigillaires, des camées, des amulettes, etc., sans parler de la part qui lui revient dans les oeuvret; d'orfèvrerie, de quoi nous dirons quelques mots tout à l'heure.
Les sarcophages de bonne exécution ne sont pas rares, et la sculpture paraît y avoir conservé, mieux et plus longtemps que la peinture, les traditions de l'harmom'e et de la pureté des lignes. Déjà d'un usage assez fréquant aux premiers siècles, ce mode de sépulture flo-rissait de toutes parts aux cinquième et suivants. Rome, Ravenne et Arles tenaient école, en ce geme, écoles importantes qui rayonnèrent sur les autres villes d'Italie et des Gaules, et firent éclore partout des œuvres vraiment remarquables. Grégoire de Tours en cite de nombreux exemples et mentionne, entre autres, un sarcophage de marbre blanc de la basilique de Saint- \'érand, près de Saint-Allyre, sur lequel le sculpteur avait représenté les miracles de Jésus-Christ et ses apôtres. M. LeBlant en signale beaucoup d'autres, à Clermont, à Saint-Piat, à Carpentras, Narbonne, Reims, Soissons. Et rappelons à ce sujet un détail touchant, c'est-à-dire la coutume que suivaient certains parents chrétiens d'ensevelir avec les enfants que la mort ravissait à leur tendresse les jouets qu'ils avaient aimés : grelots, petites clochettes de bronze, objets de toilette, poupées en ivoire avec membres articulés pouvant être mis en mouvement au moyen d'un fil : autant d'objets qui intéressent d'ailleurs l'histoire de l'art, autant du moins que ces anneaux qu'on a trouvés en grand nombre dans les tombeaux aux doigts des femmes ou des jeunes filles.
Parmi les bas-reliefs encore existants, les plus célèbres, et peut-être aussi les plus remarquables seraient ceux qui décorent les colonnes du ciborium de Saint-Marc à
Venise. Adrien de Longpérier les attribuait au neuvième siècle, mais dernièrement les savants Bénédictins de Farnborough n'ont pas craint de leur assigner la première moitié du sixième siècle — lisez bien sixième — , et quand on sait avec quel scrupule ils traitent toutes les questions d'archéologie, sans parler des autres, on ne peut que s'incliner devant ce " dernier mot de la science. " Citons encore pour mémoire les bas-reliefs que saint Virgile, archevêque d'Arles ( f 624) fit exécuter pour l'église de Saint-Honorat, série consacrée à la vie du Sauveur ; de même le tombeau du duc Otger élevé vers l'an 803 dans l'église de Saint-Faron et orné de plusieurs figures sculptées.
Quant aux ivoires, voici quelques lignes instructives prises d'un ouvrage assez rare d'Ernest Forster :
"Dans les plus anciennes églises, dans les basiliques de Rome et de Ravenne des quatrième, cinquième et sixième siècles, par exemple, il n'y avait pas de tableaux d'autels ; les mosaïques de l'abside et de l'arc de triomphe formaient les peintures monumentales du chœur. Seulement, les évêques plaçaient sur l'autel des tablettes en ivoire qui contenaient sur leur face intérieure des noms de saints et de bienfaitem-s de l'église, et dont la face extérieure était ornée d'une sculpture. Deux ou trois de ces ta'nles étaient généralement réunies ensemble au moyen de charnières, et pouvaient se fermer comme un livre. Ces diptyques ou triptyques — tel était le nom ce ces tablettes, suivant qu'elles se composaient de deux ou de trois parties, — étaient souvent des ouvrages de l'antiquité païenne représentant des préteurs ou des consuls présidant à l'ouverture des jeux, etc., car il était d'usage pour les hauts fonctionnaires de marquer leur entrée dans la province en offrant comme présents d'honneur de semblables ouvrages d'art.
Lorsque Rome, au lieu de préteurs, envoya des évêques dans les provinces, ceux-ci se conformèrent à cet usage, et conservèrent môme les anciens diptyques, jusqu'à ce que l'art chrétien en offrît d'un nouveau genre à leur zèle pieux. Dans certaines fêtes, ces diptyques ou triptyques étaient placés sur l'autel, et les noms qui y étaient inscrit* étaient lus aux fidèles. Peu à peu, on les laissa :\ leur place, et ils devinrent ainsi partie intégrant* de l'ornementation de l'autel. Avec le t^3mp3, leurs proportions et leur importance s'accrurent. Lorsque les dimensions de ces diptyques eurent surpassé, en Italie et dans l'Orient, les tablettes d'ivoire habituelles, la peinture fut substituée à la sculpture, et alors aussi les tableaux d'autel devinrent en usage dans les églises, ce qui eut lieu peut-être dans le courant du douzième siècle^. "
L'Orfèvrerie De tous lea arts, le plus ancien, c'est et l'émailierie. l'orfèvrerie, c'est-à-dire proprement, l'art de travailler l'or, d'embellir encore ce qui de soimême est déjà si précieux. On le trouve déjà florissant aux époques héroïques des différents peuples du monde. Il n'y a qu'à relire la Bible pour voir quelle perfection il avait atteint, par exemple, chez les Hébreux. On se souvient en particulier du chapitre xxv de l'Exode, où sont rapportées avec tant de détails les instructions données par Dieu lui-même à Moïse pour la construction de l'arche d'alliance : " Tu feras un propitiatoire d'or pur, long de deux coudées et demie, large d'une coudée et demie. Tu feras deux chérubins d'or, tu les feras d'or battu aux deux extrémités du propitiatoire. . . Tu feras une table de bois d'acacia, ... tu la revêtiras d'or pur, et tu y mettras une guirlande d'or tout autour. . . Tu feras les plats, les cassolettes, les coupes et les tasses
va LA GBANDB ARTISTE
servant aux libations, tu les feras d'or pur, etc. " Vous n'avez pas oublié la description du temple de Salomon, ni la Minerve du Parthénon, ivoire et or, 12 mètres (environ 38 pieds de hauteur), ni ce que disent ici de l'ancienne Gaule les historiens de l'art. Les montagnes de l'Auvergne et du Limousin n'avaient jamais cessé, paraît-il, de fournir, dès l'époque la plus reculée, l'or et l'argent que les aurlfices (orfèvres) de ces provinces excellaient à mettre en œuvre. L'industrie romaine ne fit que venir en aide à l'industrie gauloise, laquelle s'appropria bientôt les procédés H le talent de ses maîtres. Limoges fut donc à vrai dire la cité-mère des orfèvres et elle envoyait ses ouvriers dans tout l'Occident, en acceptant toutefois les inspirations qui lui venaient de Rome et surtout de Byzance, que les arts de luxe avaient adoptée pour patrie. C'e^t alors que saint Jean-Chrysostome s'écriait avec une amertume bien justifiée d'ailleurs par le luxe effréné des grands : " Toute notre admiration est aujourd'hui réservée aux orfèvres ®. "
On croit rêver lorsqu'on lit la description des églises bâties ou dotées par Constantin et se^ successeurs. Nous voudrions pouvoir cit€r ces pages glorieuses du grand art chrétien, fu8se»t-elles les sèches nomenclatures d'Anastase le Bibliothécaire ou du Liber Pontificalis, mais au moins mentionnons pour la basilique de Latran : les sept autels d'argent, le revêtement en lames d'or des murs de l'abside ; le ciborium en argent du maître-autel avec sa voûte intérieure en or très pur ; les statues du Christ et des douze apôtres, de cinq pieds
de hauteur, en argent ; le lampadaire et ses quatre couronnes d'or pur, pesant, avec les chaînes, soixantequinze livres ; les vases sacrés, les croix, les calices, les coupes pour la communion, les patènes, les burettes, les cassolettes de l'or le plus pur, la plupart de ces objets incrustés de perles ou de i)ierreries en nombre incalculable ; les quarante-cinq lampes en argent de la nef où brûle une huile parfumée, etc.
Le baptistère de cette église, toujours d'après le Liber PmUificalis, n'était pas moins somptueux. " Là piscine de porphyre était entièrement recouverte d'une enveloppe d'argent ; au milieu se dressait une colonne, aussi de porphyre, portant une lampe d'or, où, {tendant les fêtes de Pâques, on brûlait deux cents livres de baume. Sur le rebord de la piscine, un agneau d'or jetait de l'eau par la bouche ; à sa droite, se voyait l'image d'argent du Sauveur haute de cinq pieds et pesant cent 8oixant€-dix livres ; à sa gauche, l'image pareille de saint Jean-Baptiste, tenant un phylactère avec l'inscription : Ecce Agnus Dei, ecce qui toUit peccata mundi ; enfin sept figures de cerfs en argent jetaient également de l'eau dans la vasque baptismale. "
Que sera Saint-Pierre au Vatican ? Notons au moins : la statue d'or du Christ, pesant soixante-dixneuf livres ; les six grands anges d'argent doré, le basrelief tout en or, du poids de deux cent vingt-une livres, où sont figurés le Christ, la Sainte- Vierge, saint Pierre, saint Paul, sainte Pétronilie ; le ciborium d'argent de deux mille livres, au-dessus du maître-autel ; l'autel ixii-même, entièrement recouvert d'argent et d'or, tout
le métal pesant trois cent cinquante livres ; en dessous, l'avenue conduisant à la Confessian, pavée d'argent, bordée de colonnes torses et d'arcades en argent ; les deux battants de la porte, en or avec des pierreries ; dans le baptistère, un bassin d'argent massif pesant trois mille livres ; des lampes d'or de cinquante-deux livres ; un agneau d'or de trente livres ; deux statues de grandeur naturelle, l'une du Sauveur, l'autre de saint Jean-Baptiste, en or, et d'un poids de cent soixante-dix livres chacune, etc., etc.
Ce n'est pas tout et nous nous reprendrons plus tard à rêver, à Sainte-Sophie de Constantinople, par exemple. Si pourtant vous vouliez de suite, en Occident, un spécimen de l'orfèvrerie byzantine, voyez la Pala d'oro de Saint-Marc de Venise, ce rétable ou parement d'autel unique au monde, tout en or et revêtu des plus riches émaux, œuvre de deux époques, l'une le dixième siècle, l'autre le treizième, miro opère, comme l'écrivait Jean le Diacre, contemporain de la première.
Déjà en Gaule, dès le sixième siècle, le roi Contran et quelques princes de sa famille ont fait exécuter pour Saint-Bénigne de Dijon des bas-reliefs en argent et eu vermeil représentant la Nativité et la Passion de Jésus- Christ ; mais surtout, saint Eloi, le plus célèbre des orfèvres et leur patron avec " Madame saincte Anne", a fondé plusieurs monastères dont il a fait en même temps des ateliers, le prenùer, en 631, à Solignac près de Limoges, un autre à Paris, un autre à Saint-Denis, d'autres ailleurs, et il a stimulé par son exemple toutes lae
écoles d'orfèvrerie : celle de Limoges qui excellait dans les incrustations des émaux et l'enchâssement des pierres de couleur ou cabochons ; celle de Paris qui travaillait surtout au marteau et faisait de la statuaire en or et en argent ; celle de Metz qui ciselait des joyaux et se distinguait par la finesse de son burin ; celle d'Arras ou de Lyon, qui ouvrait des étoffes de soie avec de l'orfroi ou or filé, genre où excellait également la " Maison de Madame Sainte- Aure, " devenue dans la suite Saint-Martial de Limoges.
De ces retraites monastiques, auxquelles peut s'ajouter encore celle de Saint-Loup ou de Saint-Eloi à Noyon, sortirent vraisemblablement les magnifiques ouvrages qui ont signalé la grande époque de Charlemagne : autel d'or de Saint-Emmerand de Ratisbonne, aussi riche que celui de Saint-Ambroise de Milan ; devants d'autels à bas-reliefs, comme à Saint-Etienne d'Auxerre ; châsses ou reliquaires, couvertures de livres, joyaux divers fonnés d'or fondu repoussé et ciselé, dont la tradition nous a conservé le souvenir. Longtemps encore elles prospérèrent, pendant que, à côté d'elles, se fondaient des corporations laïques comme à Paris (avant 768), en Belgique (Bruges, Anvers, Tournai, Bruxelles), et en Angleterre. On cite à propos du •ouvent d'Ely, en cette dernière contrée, un fait remarquable. Le couvent était si riche en objets d'orfèvrerie, au moment de la conquête du pays par Guillaume de Normandie, qu'il put, en faisant fondre des pièces de son trésor, offrir au vainqueur une somme de mille marcs d'argent pour se racheter d'une spoliation complète ^°.
102 LA grandi; artiste
L'Enluminure Depuis le jour où saint Jérôme disait des manuscrits. {Epist. xxii) : " Les parchemins sont teints en pourpre, l'or est liquéfié pour former les lettres, et les volumes sont ornés de pierreries, " combien de livres enluminés se sont multipliés sous la main des artistes du moyen âge, ces moines, pour la plupart, qui considéraient leur tâche comme une bonne œuvre, dont le prix j)ouvait être le salut même de leur âme ! Par exemple : Frôler Robertvs Chmlensis, dum esset juveyiis et levita., dévote scripsit pro salute animœ suœ.
Malgré tout ce qui s'est perdu, la Bibliothèque nationale de Paris possède, à elle seule, à peu près dix mille manuscrits à miniatures. Quel chiffre obtiendrionsnous en réunissant toutes les collections européennes, celles du Vatican, du British Muséum, de Berlin, de Vienne, de toutes les grandes villes de l'ancien monde, y compris celles de l'Orient byzantin !
Non seulement les conciles, mais encore et surtout les règles monastiques, à commencer par celle de saint Benoît, prescrivaient l'étude de la " Calligraphie, " par quoi il faut entendre non seulement l'écriture, mais l'enluminure. Observons en passant qu'on devrait plutôt dire l'illuminure (illuminatio), non en tout cas la minior ture, car l'application de la couleur rouge (minium) qui constituait primitivement la base de la décoration, en est devenue bientôt un simple accessoire.
On connaît l'ancienne loi des cloîtres : Paginam pingat digito, qui terram non proscindit aratro : ou la
charrue ou le calame, et mieux encore, le pinceau. Pas n'est besoin de commentaires si vous vouiez seulement penser au nombre incalculable de moines qu'a produits la religion du moyen âge. Le Père Cahier dans ses curieux Mélanges d'Archéologie (tome iv, p. 127-142) a ébauché une liste de moines enlumineurs, liste évidemment très incomplète et qui le sera forcément toujours, car ces bons artistes ont eu gi-and soin de cacher leurs noms. Ama nesciri. C'est à eux vraisemblablement que nous devons le Virgile du Vatican, ive siècle, r Iliade de Milan, ve siècle, le Peniateuque de Lyon, vie siècle, l'Evangeliaire en or sur pourpre, d'Abbeville, fin du huitième siècle (il aurait été donné par Charlemagne à l'abbé Angilbert, de saint-Riquier) ; l'Evangeliaire de Soissons, le Sacramentaire de Dragon, du neuvième siècle, le Calendrier d'Aratus, le Commentaire de Beatus, du onzième, etc, etc.
L'Angleterre, si pauvre dans la peinture, a excellé jadis dans l'enluminure. A l'exemple des Byzantins, des monastères de France, des Flandres, de l'Allemagne, de Saint-Gall, de l'Italie, tous ses couvents — et l'on sait s'ils étaient nombreux dans cette " Ile des Saints, " — ne cessèrent pas de produire, à partir du huitième siècle, d'habiles calligraphes et miniaturistes, hommes de foi, de talent et de patience, conmie l'Angleterre n'en n'a pas trouvé d2pui8 le naufrage de sa vieille foi catholique.
Donnons aussi un souvenir aux " soixante excellents scribes " que l'Irlande avait déjà produits avant l'an 900. L'ornementation des manuscrits était d'ailleurs,
dans cette contrée, un art très cultivé, et dès le septième siècle, il y avait atteint une merveilleuse perfection. Le fameux " Book of Kells ", qui est de cette époque, pourrait servir de preuve, comnde pour la fin du neuvième siècle ou le début du dixième, l'Evangeliaire greclatin de Saint-Gall, peint, nous assure-t-on, par un moine irlandais.
1. Labbe, Concilia, t. viii, p. 1585. ^— 2. L'art de l'époque mérovin{iienne et carolingienne, dans A. Michel, Histoire de l'art, t. i, p. 303. — 3. HomiX. in naliv. D. Benedicti, t. vu, col. 645. — 4. BBéniER, La qxwrelle des images, 1904, p. 12. — 5. Héfélé, Hist. des Conciles, t. iv, p. 42. — 6. L'archiiecture religieuse en France à l'époque romane. Picard, 1912, in-8, p. 36, 37, 143. Autre bon ouvrage, par Eméric David, Histoire de la peinture au moyen âge, 2e éd. 1863, où l'auteur a réuni les principaux textes de l'époque mentionnant des oeu\Tes p>eintes. — 7. Revue des Jeunes, 10 janvier 1922, p. 16. — 8. Forster (Ernest), Monuments d'architecture, de scidpture et de peinture de l'Allemagne, etc. 2 in-fol., Morel, 1860, Sculpture, t. i, p. 25-26. — 9. In Joannem, homilia 69. — 10. Acta Sanctorum, t. rv de juin, p. 531.
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