‹ La grande bohêmeChapitre 10 sur 38 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

."> juin 18

Vous achetez un tableau; vous le faites encadrer et vous raccrochez m mur de votre salon. Un monsieur que vous ne connaissez pas entre tout à coup chez vous, décroche le tableau,

le met sous son bras et vous dit tranquillement : — 11 y a aujourd'hui trente ans que l'auteur de ce paysai : au nom r. . la loi. je vuus reprends votre tableau, qui est tombé dans le domaine public.

L'homme qui viendrait vous tenir ce langage serait évidemment eiifenné d^uis une inaison de santé où un inventerait,! ion usage, des douches toutes spéciales. Eh bien 1 ce qui paraîtrait de l'aliénation mentale appliqué à l'œuvre d'un artiste, on le trouve très-équitable appliqué à celle d'un homme de lettres. Pendant trente ans. le fils de Boïeldieo a touché environ vingt cinq mille francs par an sur les droits d'auteur de son père; il y a sii mois, il a reçu ravis officie] que, le compositeur à qui nous devons la Dame blanche «'tant mort depuis trente années révolues, ladite Dame blanche continuerait à être comme par le passé, représentée par l'élite de la troupe, tant dans les théâtres de Paris que dans les théâtres de province, mais

que M. Boïeldieu fils ne p >uvail plus prétendre à une centime de L'héritage paternel.

C'est là ce que nous appelons en France la propriété littéraire.

ystème qui consistai! à laisser subitement mourir de faim des fils et des veuves, sous prétexte que leurs pères ou leurs époux avaient eu du talent, a fini par sembler tellement bouffon, même au milieu des bouffonneries qui nous entourent, que, tout en l'appliquant, on cherchait de toutes parts à s'en débarrasser. Mais comme les idées droites et simples ont été bannies depuis longtemps du territoire français, et qu'indépendamment des toilettes Benoiton chez les femmes, nous avons des raisonnements Benoiton chez les hommes, tous les projets de réforme qu'on a déroulés sous nos yeux depuis une dizaine d'années étaient tellement ingénieux qu'ils en devenaient incompréhensibles. .Vu fond je crois que tout ce qu'on en faisait n'avait d'autre but que d'arriver, en nous empêchant de nous marier, à détruire une bonne l'ois la race funeste des écriva ns.

Aujourd'hui savez-vous à quoi ont abouti les mémoires, les rapports et les congrès belges unis aux congrès parisiens? A ce magnifique résultat qu'au lieu de loucher les droits pendant trente ans, les héritiers les percevront pendant cinquante ans à partir de la mort de l'auteur. G'esl absolument comme si on disait aux enfants de Picard ou de Gollin d'HarlcvilIe :

— Réjouissez-vous : au lieu de vous faire inscrire au bureau (!■• bienfaisance trente ans après la mort de votre père, c'est seulement au bout de cinquante ans que vous tomberez du jour au lendemain, dans la plus affreuse misère.

. irquez que cette mesure, si elle a un jour forée de loi,

- ri Win ire plus déplorable que la première. Je

ise qu'un auteur meure aujourd'hui laiss.mt un lils âgé de

cinq ans. ilelui-ci, après avoir vécu jusqu'à trente-cinq ans

dans une honnête aisance, grâce au répertoire de son père, se

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trouvera tout à coup s:"^ ressource, mais a an âge oli le imv;ui, i] uoi«i ii«' bien désagréable, vous le s n • / comme moi, 1 1 K'i teura, est encore possible à l'homme. Hais quand un individu tant cinquante-cinq ans à l'abri du besoin, allez donc lui apprendre un matin à jeun qu'il n'a plus pour se bu que deux bras affaiblis par l'Age. Toul est faisable quand on esl jeune, m lis oe n'es! certes pas a l'hi * i soixante

que le fils d'un auteur connu pourra aller s'offrir comme garçon de bains ou parcourir les rues avec un diamanl en criant e les \- hères :

— Voilà le vitrier I

Trente ans, c'était triste. Cinquante ans. c'est épouvantable. Dans les autres classes de la société on a l'habitude, d'ailleurs ridicule, de se priver dans sa jeunesse afin d'amasser l'argent nécessaire pour rire un peu sur ses vieux jours. Dans les letl on a d'autant plus le droit de s'amuser étant jeune qu'on est, étant donné nos lois sur la propriété littéraire, à peu près sur de mourir de faim des qu'on devient vieux. El les gens que nous fréquentons nous considèrent comme des êtres extraordinair. s Parbleu !

La grande résolution que nous devons tous emporter de ces combinaisons diverses, c'est de ne mettre nos entants au monde que le plus tard possible, afin que, cinquante ans après notre trépas, ils aient encore la force de scier du bois Botté ou de pousser une brouette de marchand des quatre saisons.

Une lettre que je reçois à l'instant me détourne violemment des idées mondaines. Quelqu'un. BOUS cette signature : Un inconnu, ce qui prouve qu'il ne lYsi pus: quand on est inconnu. on l'avoue Ite franchise; quelqu'un dont- m'é-

crit que depuis longt mps déjà les femmes du monde s pour leur extravagance avaient résolu de fonder la Société i toilettes simples. \ la suite de ce projet modérateur, les toilettes étaient devenues, comme dit Hyacinthe du Palais-Koval, plus l'inversante* que jamais. .Mais, ajoute mon correspondant.

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est-ce qu'il n y aurait pas moyen de reprendre l'idée en sousœuvre à propos de l'horrible catastrophe de La Villette ? et, puisque les étudiants et les ouvriers souscrivent à qui mieux mieux pour les victimesde l'explosion, pourquoi les dames connues sur le turf pour leurs corsages.à surprises, leurs cheveux à double fond et leurs 6gures peintes aux couleurs de M. de Lagrange ne feraient-elles pas quelque chose à leur tour? Elles sacrifieraient pendant six mois, par exemple, leur coquetterie foudroyante sur l'autel de la misère, et, avec le produit des économies ainsi réalisées, elles composeraient une cagnotte qu'on distribuerait soit aux survivants, soit aux familles des morts?

« Ne sciait -ce pas en effet un beau spectacle que de voir Mme de M... venir aux courses avec une robe en reps à i fr. 25 le mètre et un bonnet de linge de quarante-neuf sous ; elle qui, au Grand prix de Paris, promenait dans la piste une robe que personne n'aurait osé réclamer pour moins de 6,000 francs? »

Cette proposition , mon cher inconnu, fait non-seulement l'éloge de votre bon cœur, mais elle prouve que vous ne connaissez pas du tout l'organisation du luxe en France. D'abord un objet de toilette ne s'achète pas cher parce qu'il est beau, mais parce qu'il est à la mode. Du jour où les bonnets de linge seraient de mise dans le beau monde, ils se vendraient exactement le même prix que s'iis étaient en point d'Angleterre.

En outre, les femmes qui dépensent soixante mille livres par an chez leur tailleur (les dames n'ont plus de couturières, elles ont des tailleurs), ne possèdent pas toujours, pour donner à un malheureux, les vingt francs que l'étudiant peut prendre sur son mois et l'ouvrier sur son semestre. Si elles regardent aussi peu à la dépense, c'est qu'elles doivent généralement tout ce qu'elles portent sur elles. Tant que, dans les souscriptions publiques, on ne recevra pas les billets à trois mois, elles seront forcées de s'abstenir. L'argent qu'elles enverraient aux blessés de la Villette serait celui de leurs fournisseurs et tout ce qu'elles

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pourraient proposer ce sérail de taire cadeau de leurs dettes, auquel cas nous reviendrions au mut de Bilboquet :

— Il manque six sous.

— C'est pour le garçon.

Le luxe, comme le jeu et généralement toutes les passions nn peu développées, est un engrenage. Une robe mauve en appelle une cerise, nue robe cerise conduit aune robe groseille des Alpes. Les femmes les plus déterminées frissonneraient des pieds à la nuque si elles osaient taire de temps en temps leur inventaire, et regarder l'abîme qu'elles creusent sous leurs pas et sous ceux, de leurs maris à coups de factures non acquittées. Mais sitôt qu'elles aperçoivent l'abîme, elles détournent la tête, ce qui est très-commode et leur permet de continuer leur petit train-train.

Avant de se vouer aux toilettes simples, il faudrait, de toute oécessité, que nos élégantes liquidasses leur situation en soldant leurs toilettes compliquées; or le difficile aujourd'hui n'est pas de se faire faire un pardessus de douze cents francs; c'est d'en payer un de cent cinquante.

Voilà pourquoi, mon cher correspondant, les belles dames que vous voudriez réduire à cette portion congrue que les crémiers intitulent un bon ordinaire à trente centimes, continueront à étonner la société civile et militaire par leurs coiffures à la pieuvre et leurs chapeaux à la Lamballe. Voila pourquoi aussi elles souscriront moins que vous, et même que moi, pour les victimes du désastre de la Yillelte. Elles ont des voitures et des chevaux, c'est \ rai, mais cinquante francs ne se trouvent pas toujours sous le pas d'un cheval, surtout lorsque ce cheval a été acheté à crédit.

8 juin 186G.

On a fait quelque bruil autour des Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris, commencés, puis arrêtés court dans le Constitutionnel. Le premier volume de ces mémoires, qui n'ont de nouveau que le titre, a paru ces jours-ci à la Librairie internationale, et je viens de les parcourir, parce qu'au résumé c'est notre métier de lire tout ce qui est lisable et quelquefois ce qui ne l'est pas.

La nature avait évidemment destiné le docteur Véron a jouer les comiques. Il a vainement essayé de se soustraire h sa vocation. Comme homme politique c'est Gil-Pérès, moins le talent. Nous aurions compris à la rigueur qu'il intitulât le recueil de ses souvenirs : Mémoires d'un médecin* Mémoires d'un directeur de /' Opéra, Mémoires d'un homme qui se nourrit bien; mais l'expression bourgeois de Paris appliquée à M. Véron nous paraît tout à fait impropre. Quand on a commencé par étudier la médecine, qu'on a refusé à Meyerbcer la partition de Robert-le-Diable, et qu'on a dirigé le Constitutionnel, on n est pas un bourgeois, M. Véron a peut-être voulu exprimer,

ce qui est bien différent, qui] avait les idéei bourgeoises. Cette précaution était inutile, on s'en serait bien aperçu.

La grande préoccupation do docteur Véron sur tout te parcours des cinq volumes, tant nouveaux qu'anciens, de mémoires, c'esl d'établir sa complète indépendance. Ce moi « complète indépendance » revient de troil en trois pag Encore nue précaution superflue : Si vous êtes indépendant, vous n'avez pas besoin de le déclarer. Et si vous ne l'êtes pas, VOUS vous rendez ridicule en soutenant que vous l'êtes.

L'indépendance du docteur Véron offre du reste cette particularité qu'elle vante sans restriction tous les gens haut placés et qu'elle réserve ses critiques pour ceux qui sont restés sur le carreau après la bagarre. L'auteur des Mémoires d'un bourgeois tL' Paris aurait tort de croire qu'il a inventé ce genre d'indépendance. De tout temps, elle s'est pratiquée en France sur une échelle qui s'élargit tous les jours.

Le docteur Véron est un de ces indépendants qui disent aux hommes arrivés :

— Excusez ma rude franchise : vous êtes une intelligence hors ligne.

— Oh! monsieur le docteur.

— Vous le prendrez comme vous voudrez : votre caractère est à la hauteur de votre talent.

— Monsieur le docteur, au nom du ciel!...

— Non. laites de moi ce que vous voudrez, je suis prêt à subir les plus horribles tortures, mais je vous le dis, avec l'indépendance qui me caractérise : vous êtes un grand homme.

On n'est pis plus farouche. Et remarquez que M. Véron péril rarement une occasion de dire ainsi des vérités dangereuses aux grands de la terre. Ci <t le cas ou jamais de déclarer qu'il est indépendant comme ou ne l'est p

Il arrive malheureusement à ce docteur du Danube de pousser quelquefois l'indépendance jusqu'aux lnnites de l'extrême té. Il fait, par exemple, dans le tome V de ses mémoire

Le portrait le plus flatteur de M. de Morny; il ose lui dire, et c'était, surcroîl de témérité, do vivant môme de M. de Morny, il ose donc lui dire qu'il esl intrépide, spirituel, perspicace, honnête, et, après cet acte d'indépendance, il ajoute :

a Vers le mois de janvier 1848 le députéde Clcrmont voulut bien me lire un article politique qu'il destinait à la Revue des Deux Mandes. Il me faisait l'honneur de croire à mes avis, et je reconnais aujourd'hui que je lui donnais d'assez mauvais conseils. »

11 faut s'entendre : si M. de Morny était, perspicace, comment diable s'obstinait-il à venir demander des avis au docteur Véron qui. de son propre aveu, les lui donnait mauvais? Il me semble que la perspicacité consiste principalement à reconnaître les i:ens de bon conseil et non à venir demander des avis à ceux qui n'en donnent (pie de funestes.

Le livre de M. Véron est émaillé d'alinéas de cette force, lesquels prouvent que le fameux docteur n'est pas seulement Cruel pour ses ennemis.

i les mémoires n'en sont pas moins très-précieux pour l'histoire contemporaine, en ce sens qu'en prenant tout le contrairedece que raconte le docteur Véron vous arrivez à connaître la vérité.

Ce que je cherche en outre, ce sont les motifs qui ont empêché le Constitutionnel de continuer cette intéressante publication. L'auteur y passe sa vie à trouver tout bien; il y constate à chaque bout de ligne que les jardins d'Armide, Gapoue et ses délices distillaient l'ennui et le désespoir, si on les

opare aux quintaux de félicité et de bonheur pur qui nous - i l échus. Il me semble qu'il est difficile d'aller plus loin dans le domaine du dithyrambe. Il parait cependant que ce n'est pas encore assez puisque l'infortuné docteur vient d'être remercié poliment. Soyons juste cependant, à moins de s'offrir pour épousseti r le bureau du journal et scier du bois dans la cour, l'auteur des Mémoires d'un bourgeois de Paris ne pouvait taire davantage.

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