I. \ GB v n DE BOHÊME to
rajouterai qu'il en a (kit trop, il est bien difficile, en effet, de partager la satisfaction sans mélange du docteur Véron i.l on vient de lire dans tous les journaux qu'une femme, lamnée l'année passée à huit ans de réclusion comme incendiaire, vient encore d'être reconnue Innocente, à la suite d'aveux faits officiellement par le coupable.
« Catherine Yinet. a dit le jeune homme qui a commis le erime, n'était pas aimée dans le pays où elle avait eu un enfant. Sa maisonnette ayant été brûlée dans l'incendie, elle en réclama le prix à la Compagnie d'assurances. Les habitants l'accusèrent d'avoir mis elle-même le fen à sa maison, et le 1:2 avril 1863 elle fut condamnée à huit ans de réclusion. »
Voilà une femme dont la maison a été brûlée, el qui, au lieu de toucher de la Compagnie d'assurances l'argent qui lui était dû, a é'té condamnée à la prison pendant que son enfant mourait probablement de misère. Et dans les cinq ou six juridictions par lesquelles cette victime a passé, personne n'a été assez clairvoyant pour comprendre qu'elle n'était pas coupable ! Et les jurés sont rentrés dîner tranquillement chez eux après l'audience, et la Gazette des Tribunaux a trouvé moyen de taire des réclames à l'avocat impérial qui venait de demander et d'obtenir la condamnation d'une innocente.
Tant pis pour elle, dirait le docteur Véron, pourquoi avaitelle fait assurer sa maison? Elle aurait dû savoir que dès que le feu prend dans un appartement assuré, le premier devoir de la Compagnie qui assure est d'essayer de prouver que vous avez vous-même allumé l'incendie afin de toucher la prime. Tout cela est très-juste, mais cette revanche prise sur Lapommerais n'eu est pas moins épouvantable. Quant à moi, mon Bystème est celui-ci : mieux vaut acquitter Dumollard que de condamner un homme à un franc d'amende pour une contravention qu'il n'a pas commise. Quelque grand, quelque compliqué que soit un forfait, il n'égalera jamais en horreur la condamnation d'un innocent. Aussi, puisqu'on est en train de
loti LA GRANDE BOHÊME
rebâtir Paris, je demanderais qu'on construisît m l'endroit le plus sain» le plus gai Ql le plus aéré de la capitale, non paj une maison, mais an palais avec des colonnades de marbre et d'or. Une fois le palais achevé, je voudrais qu'on y logeât à ituité les condamnés reconnus innocents ci qu'on les | entourât de tons les soins et de tous 1rs hommages. Je voudrais en outre qu'ils tussent servis par ceux-là mêmes qui les ont condamnés et à qui on dirait :
•- Vous n'avez pas eu assez. d'intelligence pour être jurés, joyei domestiques.
.le voudrais que, vêtus d'habits bleus barbeau, avec des galons sur les coulures, ils se tinssent constamment prêts à obéir aux moindres caprices de leur victime, le condamné lutil sorti des OOUChes les plus basses de la société; eût-il éi autrefois équarisseur ou graisseur de locomotives.
Vms n'en sommes pas encore là, hélas I et si une cliosc est probable, c'est que nous n'y arriverons jamais. Quand une malheureuse, comme Catherine Vinet, peut enfin revoir la clarté du jour, on la fait venir devant plusieurs hommes graves quij après s'être adressé à eux-mêmes quelques compliments, lui annoncent qu'elle peut retourner chez elle.
Catherine Vinet pourra répondre, il esl vrai :
— Comment voulez-vous que je retourne chez moi puisqu'on a brûlé ma maison, e1 que j'ai même été condamnée à huit ans de réi lusion pour cet incendie que je n'ai pas allumé et qui me ruine de fond en comble?
Mais Catherine Vinet, émue jusqu'au fond de .l'âme par majesté' (lu spectacle qu'elle aura devant elle, se contentera évidemment de répondre en faisant nue révérence :
— Je vous remercie bien, mes bons messieurs.
0 société moderne I que tu dois paraître imposante à ceuxqu ont le coi rendre au sérieux.
Il juin l(
J"ai la dans tin journal don! l'enthousiasme quotidien jauge environ deux mille tonneaux que nous avions un nouveau sujet de nous réjouir. Notez que si nous écoutions ces journauxlà, nous passerions notre vie en réjouissance. Heureusement nous ne les écoutons pas. sans quoi il ne nous resterai! plus lie minute pour écrire nos articles. Ce motif de satisfaction ■modérée vient tout bonnement de ce qu'on a enfin trouvé le de rendre à peu près insensible à la population parisienne la prochaine suppression du Luxemboui
Des ouvriers terrassiers, en pratiquant des rouilles dans la
banlieue, ont, parait-il découvert un pare connu au temps <lu roi Bovis sous le nom de pare Montsouris, et qui reunit toute- li s pnditions désirables d'aération et de salubrité, '.eux. qui regrettent le Luxembourg auront donc désormais le droit d
leur promenade habituelle à la pépinière par un bain d'air pur qu'ils iront prendre au parc Montsouris. Le journal don! j'ai énuméré les tonneaux d'enthousiasme ajoutait, avec une confection qui désarme, cai elle lait bien rire:
but, si connu nations p. Va ainsi
icquérii une popularité nouvelb
Moi qui regrette le Luxembourg, et bien autre chose encore, je n'ai pas cessé depuis trois jours, de demander où pouveit bie être situé ce parc si connu. Mais, phénomène remarquable, sur tout à propos d'un parc aussi connu, personne au monde ne le connaît. Des cinq ou six parisiens auxquelles je me suis adressé, en leur disant aussi poliment que me le permettait ma nature abrupte :
— Monsieur, pourriez-vous me dire où est Montsouris ?
Le premier m'a répondu avec l'air absorbé d'un homme qui remonte le cours de ses souvenirs :
— Montsouris ? attendez donc : c'est un nom de vaudeville, ça. Est-ce qu'Àrnal n'a pas joué autrefois un monsieur Montsouris dans une pièce de Duvert et Lauzanne ? Il me semble même me rappeler qu'il chantait sur l'air : J'en guette un petit de mon âge, deux couplets dont les premiers vers commençaient par. . .
— Vous n'y êtes pas. Il ne s'agit en aucune façon d'Arnal. Montsouris est un parc qui doit remplacer le Luxembourg ; et un journal déclare même qu'il est extrêmement connu.
— Montsouris!... Parc Montsouris?... je n'ai aucune idée de ce que vous voulez me dire. Etes-vous bien sûr que ce soit en Europe ?
Le second monsieur que j'ai arrêté au passage croyait savoir que le parc Montsouris était situé entre Etampes et Orléans.
Le troisième n'hésitait pas à placer Montsouris dans les provinces danubiennes, sur les confins de l'Herzégovine.
Bien qu'il soit imprudent de nier quoi que ce soit dans un pays où deux négations ont valu si souvent une affirmation (voyez les discours du gouvernement à propos du Mexique), j'ai pris sur moi de lui soutenir qu'il se trompait. Remplacer le Luxembourg par un jardin planté en Herzégovine, je maintiens que c'est impossible. Ce serait à peu près comme si on affichait l'avis suivant :
« L'église de la Madeleine qui gênait la circulation et provo-
quait de nombreux accidents de voitures, vient d'être définitivement supprimée. Toutefois, que les fidèles se rassurent : elle sera prochainement rebâtie dans le département des Deux- Sèvres. » *
Le fait est qu'à l'heure oii j'écris, je ne sais pas encore sur quel emplacement lleurit ce fameux parc dans lequel je dois aller m'ébattre d'ici à peu de temps. Je n'ai jamais tant regretté la mort du capitaine Franklin qui, à force d'audace et de persévérance, eût peut-être réussi à le découvrir et à me l'indiquer. Quel que soit cependant le degré de latitude sous lequel le créateur de toutes choses a placé ce parc mystérieux, j'engagerais fortement le préfet de la Seine à en changer le nom; Montsouris, il faut le reconnaître, manque de distinction et l'élégance. Si jamais je me livre à la confection d'un roman sentimental, j'éprouverai quelque répugnance à débuter par la •hrase suivante :
« Par une belle soirée d'août, deux hommes, l'un jeune encore, l'autre déjà courbé par une vieillesse précoce, traversaient le parc Montsouris... »
En outre, si le journal enthousiaste, que j'ai cité plus haut, lient absolument à ce que cette promenade si connue devienne véritablement populaire, il fera bien d'user de son influence pour qu'on rajeunisse à cette intention la formule de nos codes nationaux, et qu'on ajoute en tète du pacte fondamental ces mots essentiels :
Ml. N'EST CENSÉ IGNORES LE PAKE MONTSOURIS.
Autrement j'ai bien peur que les étudiants ne continuent à remplacer le parc Montsouris par le jardin Bullier.
II y a, du reste, tout une classe de citoyens auxquels les parcs ne réussissent pas, ce sont les jockeys. Ainsi, dimanche dernier, à Vincennes, le jockey Holman s'est a peu près tué dans un steeple-ehase. Ce n'est ni le premier ni même le
i. \ i, RAM DE BOHEME
vingtième accident de ce genre provoqué par les steeple-chaseaj Les Bourses de Vincennes, en particulier, semblent accorde*
an suuido des primes d'encouragement, Si elles uni été instituées pour propager le goùl du cheval dans la population t>uvràère, au moins aurait-on pu s'arranger pour quelles ne lussent pas absolument mortelles. Dana celle où est tombé le joekej H'ilnian, sur sept chevaux partis, eui<| se sont abattus en POUte, il deux seulement sont arrivés au poteau: c'est-àdire Hue cinq hommes sur sept sont, dans une seule course, exposés à la mort. C'est, comme vous voyez, une aimable proportion.
A la dernière eourse. neuf chevaux, sont partis et tous sont arrivés sans accident .Mais ce fm't est tellement rare crue parmi les plus vieux turfistes, personne ne voulait le croire. On se regardait avec une surprise mêlée de doute.
Quelle belle course, disait-on de toutes parts, sur neuf i\, [tas un ne s'est dérobé: c'est vraiment extraordinaire.
On a discuté longtemps au point de vue moral l'opportunité des courses de Vincennes. Il s'agissait de savoir si l'introduction dans les faubourgs des suivtw-nmi . jeune homme de nos mangeuses d'écrewsses n'était pas d'un funeste exemple pour
la jeunesse laborieuse. Au point de vue matériel, la discussion n i si même pas possible, et puisqu'on vient d'interdire dasri rdes le Baccarat connue dangereux, il est certain que les Steeple-Chases de Vincennes ne peuvent subsister plus longtemps, attendu qu'ils offrent des dangers bien autrement graves.
Il est certain que le jockey lioliiiau aurait infiniment mieux aimé avoir affaire a an grec qui lui aurait voté son argent qu'il
la banquette irlandaise qui I a lue du coup.
Ah! si nous vivions en Amérique, eu toui est laissé s la laft« taisie de chacun, où, quand un homme se plaint d'avoir éH dévalisé au j< u, i tutorité lui répond :
urquoi jouez-vous avec iWs gens qui i ricin sm :
I \ GR V N M BOH I Ml Mi
i dirais < 'esl bl m, il i.nn absolument laisser les gens se casser les reins a leur aise puisque la loi ne permel pas d'interdire ce genre de distraction. Mais oons n'en sommes i>as là n Franco. Quand une chose est jugée dangereuse, on la défend t>i loui est dit. Il m»' semble que jamais pins belle occasion ne rest présentée Cinq jockeys sur cinq '• •''' comprends très-bien 1.^ courses du bois de Boulogne et celles de la Marche, donl les obstacles sont faciles; mais Vincennes étanl dans des conditions impossibles, ou nous doit de remédier à cet état de - Il serait assa singulier qu'on lit pour notre existence moins que pour notre porte-monnaie. Que dirait-on d'un père ni craindrait de permettre a son enfant do manger des cerises et qui l'autoriserait à boire du vitriol?
15 juin 1866.
Tous les journaux publient le fait-Cayenne suivant :
« Andouy, dit l'Hercule, condamné aux travaux forcés à perpétuité comme complice des assassinats du château de Baillard, est mort à la Guyane le 10 décembre 1865. »
L'un deux a même ajouté :
« Ce n'est pas une grande perte. »
Je conviendrai, si l'on veut, qu'en effet ce n'est pas une grande perte. Il est certain qu'Audouy mort, le faubourg Saint -Germain ne prendra pas le deuil, fût-ce pour quarantehuit heures, mais comme il n'y a guère de condamné un peu célèbre dont on n'apprenne la mort dès son arrivée à Cayenne, il faut en conclure qu'on ne va à Cayenne que pour y mourir. Or la Guyane française a été, il me semble constituée par el lieu de déportation et non succursale de l'échafaud. Le voyage est pins long et peut-être plus agréable de Paris à Cayenne. que de la Conciergerie à la place de la Hoquette,