‹ La grande bohêmeChapitre 25 sur 38 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

3 août 1866.

Je me pavanais dernièrement sur l'impériale d'un omnibus. Tous les journalistes ne peuvent pas avoir des coupés an mois. Tout à coup le cocher de ma voiture, interpellant un grand monsieur qui traversait la rue. et qu'à son chapeau planté sur le haut de la tète on reconnaissait facilement pour un fils de la libre Angleterre, lui cria avec cette exquise urbanité qui fait du cocher parisien une classe à part :

— Gare donc ! animal ! est-il bête, ce voleur-là !

L'affaire n'aurait probablement pas eu de suites, si parmi les habitants de l'impériale (mes confrères), quelqu'un n'avait dit tout haut :

— Tiens ! c'est un Anglais !

Tous les voyageurs se mirent alors à faire débouler sur la tête du malheureux passant une avalanche d'épithètes dans lesquelles revenait souvent le mot enijlish. En thèse générale, chaque fois que vous rencontrerez un Anglais appelez-le English et des familles entières en riront pendant trois semaines.

Cet incident généralisa la conversation clans laquelle l'Angleterre fut naturellement fort maltraitée. Un marchand de

I \ 1. 1; A M» I BOHE Ml

e «i un fabricant de chaussures ;i vis se fin ni principeornent remarquer par leur violence. L'abstention des Anglais x'iiii.iiii la guerre d'Allemagne fol jogëe avec ni essive. H lui définitivement convenu que c étaient des poltrons, le^ propret à rien, lions (pal an plus à envoyer I Sainte-Héène 1rs gens qui lenr Grisaient peur.

si l'English — va pourEngbsfa — avait en n peu de temps i perdre, il aurait pu renvoyer cette répliquée mou voisin le Marchand de vinaigre :

— Aujourd'hui que les aiguilles tiennent lien de bon droit, le courage et de combinaisons stratégiques, la guerre est nonleuiement une infamie, mais encore une bêtise. En conséquent e, au lieu de noua conduire comme des coquini ou des imbéciles, bous avons trouvé plus intelligent de remplacer les coups de baïonnette par la pose «lu câble transatlantique.

Le marchand de vinaigre eût probablement répondu p i |nvectiv< i k cet bommo de bon sens; car nous serons toujours les mémos, 0 nus itupides compatriotes! Comme Isa cocottes Be bas étage, c'est par les coupa qu'il tant nous traiter. Qu'un bommo inconnu la veille accomplis eavec succès le boanbardemont d'une ville, qu'il en fasse sauter la poudrière et qu'il en extermine trois nulle cinq cents habitants, son Bon immédiatement dans toutes les mémoires et personne n'est surpris de le voir arriver au faite des honneurs. On se dit partout :

— C'est bien juste ; un nomme qui nul sauter des poudrières et qui trouve moyen d'exterminer trois mille habitants dans dm seule ville, ne peu! pis être un individu ordinaire.

Kn revanche, le pèchoui Etémy, l'inventeur delà pisciculture, à laquelle nous devrons peut-être un jour la véritable extinction du paupérisme, est mort sans que son nom ait seulement franchi les i moi èenos fortifications, Quel est l'homme qui, le pro niier. a eu l'idée d'appliquer aux voitures la vapeur qui n< vait encore qu'aux navires 1 Vous do le - ts, et je ne

sauraii jner .1 ce sujet, attendu que je r

lement. A qui doit-on le télégraphe électrique ? vous seriez bien aimable de me le dire, afin que je puisse l'apprendre aux autres.

On commence à se demander d'où vient que les Français n'attachent plus depuis longtemps leurs noms à des découvertes sérieuses, tandis que ces Anglais, dont nous rions comme de petits fous quand nous les voyons passer, posent des cables transatlantiques et retrouvent tous les jours des pays perdus. C'est bien simple : en France, tout homme qui n'a pas en lui l'étoffe d'un guerrier étant destiné à végéter, les gens se disent qu'il est bien dur d'user sa vie, et de se casser la tête de six neures du matin à huit heures du soir, pour arriver, après vingt ans de travail, à être beaucoup moins connu que Lesueur, du Gymnase, qui joue actuellement le roi Hurluberlu dans la féerie du Châtelet.

En Angleterre en procède autrement. En lisant le dernier et si remarquable roman de M. Jules Verne, les Anglais aujyôle nord, vous avez vu que le conseil de l'Amirauté avait offert une prime de cent vingt-cinq mille francs au marin qui approcherait du pôle à une distance désignée. Cinq millions sont en outre promis à celui qui trouvera ce fameux passage du pôle., qui est la toison d'or de tous les marins anglais. La gloire que nous distribuons si généreusement aux preneurs de villes, ils la réservent pour ceux qui explorent les contrées ignorées, et non pour ceux qui déciment les pays déjà connus. Voilà la différence.

Je suppose que l'idée audacieuse de relier par un cable l'ancien et le nouveau continent ait germé dans le cerveau d'un Français. Le premier devoir de notre concitoyen eut été d'aller trouver à son bureau quelque haut fonctionnaire et de lui exposer son plan. Or, voici probablement le dialogue qui se serait engagé entre ces deux hommes :

— Monsieur, depuis longtemps je nourris un projet dont h réussite peut contribuer puissamment à la grandeur de ma pa-

i\ GRANDI BOfl i.mi.

trie. .U' viens donc demander si, m besoin, l'Étal consentirai! ;i me prêt r un navire.

— Il s'agit sans donte de quelque nouveau canon portani à deui mille mètres, et tirant vingt-cinq coups à la minute ?D nnez-vous donc ut peine de vous asseoir.

Monsieur, tons vous trompez; il s'agit seulement d'un câble m moyen duquel je mets en communication l'Europe et r Amérique.

— Comment, on câble! quelle longueur a-t-ii donc, votre câble 1

— Une longueur d'environ dix-huit cents lieues.

— Joseph! crieraii le fonctionnaire, en sonnant vivement son garçon de bureau. Joseph! Voici monsieur qui prétend avoir dans sa poche un câble de dix-huit cents lieues de long. Mettez le vue dehors, et à l'avenir tâchez de ne plus laisser entrer les aliénés.

Les Uiglais pensent qu'il est tout aussi glorieux de risquer sa vie, comme le capitaine Parry et le eommandanl Franklin, dans des expéditions périlleuses, mais profitables, que d'aller tuer de gaieté ou plutôt de tristesse de cœur des malheureux qu'un ne connaît pas, pour des motifs qu'on ne connaît pas non plus. Nous n'en continuerons pas moins à considérer les fils d'Albion comme des êtres très-intérieurs, et à nous tenir les côtes quand nos omnibus feront mine de les écraser. Ce qui ne nous empêchera pis, bien entendu, d'envoyer et de recevoir toutes nus dépêches d'Amérique par l'entremise de ce câble transatlantique que nous devons à leur esprit d'initiative et a leur persévérance.

Au reste l'injustice a » - b >ns i toés, puisque ce dont les uns soutirent, les autres en profitent. L'Institut section de sculpple, vient de nous donner, à propos <\<- la dernière élection, une de ces représentations académiques qui étonnent toujours, quelque habitude qu'on en puisse avoir. Parmi les candidats a la succession de M. Jaley se trouvait

lo.

Barye, l'illustre Barye, qui n'est pus encore de l'Institut, uniquement parce qu'il devrait en être depuis vingt ans. Barye est l'auteur de la Lionne et du Tigre royal, qu'où ne qesse d'admirer aux carreaux de Barbcdienne. Il a, au Luxembourg, sous ce titre, Panthère divomnt un lupin, un groupe magnifique; l'antiquité n'en a ni laissé, ni probablement produit de plus beau. On parle continuellement du niveau de l'art qu'on cherche à élever. C'est au point qu'un individu arrêté l'autre jour pour vagabondage a cru devoir répondre au juge qui l'interrogeait sur sa profession :

— Monsieur le président, je suis éleveur.

— Eleveur, c'est un excellent métier ; et qu'est-ce que vous .''levez?

— J'élève le niveau de l'art.

Il me semble que si un homme a jamais élevé le niveau de l'art, c'est Barye, qui a mis si souvent dans les jambes d'une chevrette ou dans la tête d'un lion, plus d'âme et de vérité que l'Institut tout entier dans toutes ses statues réunies. Pourquoi donc les électeurs du pont des Arts ont-ils nommé M. Bonnassieux? Ou ils ont été sincères en préférant cet artiste de septième ordre à Barye, dont l'énorme talent n'est pas contestable, et alors il est impossible de laisser le sort de la sculpture entre les mains de gens dont le cerveau est évidemment ramolli; ou ils savent très-bien en donnant à M. Bonassieux les voix qu'ils refusent à M. Barye qu'ils commettent un acte de trahison artistique, et alors n'est-on pas fondé à croire que les médiocrités qui s'agitent sous ce dôme, craignent avant tout, parmi eux, la présence d'un homme supérieur? Incroyable ineptie ou bas cabotinage, nous avons le choix entre ces deux substantifs. Peut-être ferions-nous bien de les choisir tous les deux.

Rien ne bouleverse la conscience comme le spectacle de l'injustice. Je suppose un tribunal qui rendrait des jugements ainsi conçus :

i \ GRANDE BttHI Ml

HM.i.T.nii que l«' fueur Philippe .1 été reconnu coupable plaine de urtres consécutifs qui ivaienl le vol pour

le, , lare le sieur Philippe acquitté de toutes les accusations contre lui el condamne aux dépens les lamilli d< ictimes. 1 on encore :

osidéranl cpi'il résulte de l'instruction el desdébatsque sieur Baliveau esl complétemtnl innocent de la tentative -, roquerie dont on Face Le Tribunal, » Vu ses excellents antécédents,

I Le condamne à dix ans de travaux forcé!

II esl bien certain qu'en lisant le lendemain matin, dans la ('.nu-Ut- des Tribunaux, des jugements ainsi formulés, la France entière bondwatt d'indignation. Kli bien! il est doulouivn\ de le oonataur, la plupart des choix de rinstitut, et Botammenl ■•«•lui de la semaine dernière, sont à peu près aussi rationnels ma le seuil cette justice de haute fantaisie.

6 août 1866.

Gomme toutes les natures d'élite, j'aime à bien manger, à boire et à ne rien taire. Confiant en Celui qui donne la pâture aux petits des chroniqueurs, je me disais : Dieu m'enverra quelque bonne idée pendant mon sommeil. Quand je me suis réveillé ce matin, j'ai constaté que Dieu ne m'avait rien envoyé du tout. Voyez-vous, le mieux est encore de chercher ses articles soimême. J'ai rencontré mon ami Léo Lespès, à qui j'ai conté ma cruelle position.

— J'ai à faire pour ce soir mon courrier du Soleil, lui ai-je avoué, et je ne me suis pas suffisamment préparé à ce grand acte; je n'ai plus qu'une espérance : c'est que le Seigneur, qui ne m'a pas envoyé d'idées, me frappe subitement de mort ou au moins de paralysie. J'aurais alors une excuse toute prête.

— N'y comptez pas, me répondit Lespès, avec la philosophie d'un homme qui a beaucoup vu et beaucoup observé. Le ciel est excessivement contrariant. Quelquefois, il supprime violemment un homme qui, ayant gagné la veille le lot de cinq cent mille francs de l'emprunt mexicain, ne demandait qu'à vivre. Mais jamais il n'a envoyé un coup de sang à un condamné à

LA «RAND1 r." m Mi

mort, qui Lui. .1,1 accueilli 1 ■ w rtvrei, •'

. ferez votre chronique. Je suis loin de prétendre qu'elle kera bonne, mais voua la fei

.1 eus alors la pensée coupable que celui de nous qui ne l'a pas , ne également me jette la première décoration . J'eus al< la ,, servir à mes lecteurs un vieil article. .1 ai 1

quelques jours auparavant, mangé cha un ami un excellent - ei j'avais été vivement impressionné par ces mots du maître de la maison, disanl a sa cuisinière :

— Augustine, avec les restes du gigot, auxquels vous annexerez quelques pommes de terre, vous pouvez nous fabriquer pour demain un miroton très-présentable.

Au moment où je retournais mon cerveau comme un pour y chercher un thème, le miroton de mon ami se dr devant moi. le réfléchis que moi aussi, en les accommodant avec des légumes de la saison, je pouvais offrir au public quelques tranches adroitement fricassées d'une chronique déj 1 parue. Après plusieurs minutes d'hésitation, j'abandonnai projet le pourrais dire que la voix de la conscience s'était (ail entendre. Le Eût est que j'eus peur d'être pincé par mon rédacteur en chef.

J'avais cependant pour ce rôle de journaliste fainéant une atténuation toute prête. Alphonse Karr a raconté comment, après la tentative insurrectionnelle de 1839, toutes les affaires politiques et commerciales avaient cessé en France parce que tout le monde cherchait Blanqui. Cette semaine, ce n'est pas Blanqui qu'on a cherché, ce sont les deux magnifiques lions 1 n bronze de Barye qui, après avoir gardé pendant longtemps l'entrée du jardin des Tuil «es, avaient disparu tout à coup. M. R me, un des rédacteurs les plus autorisés «lu Nain jaune, a ouvert une enquête et, après des recherches minutieuses, on a lini par découvrir ces denx chefs-d'œuvre dans la cour de l'apptrtemenl qu'habite le directeur des H iras. Quelques p s se sont demandé quel rapport des lions, et surtout des lion;

bronze pouvaient avoir avec des chevaux. C'est pourtant bien simple : le directeur des haras a eu probablement besoin de comparer leur crinière avec celle de Gladiateur. Peut-être aussi voulait-il les essayer comme étalons, et voilà pourquoi il nous en a privés, pour les mettre dans sa cour.

J'aime à croire que cette explication victorieuse satisfera tout le monde.

D'autres grincheux de la même famille se sont permis de trouver étonnant qu'on enlevât de temps en temps des tableaux de la galerie nationale du Luxembourg pour les placer dans la nouvelle collection du Corps législatif, laquelle n'est ouverte qu'aux députés et aux personnes munies de permissions spéciales,

On ajoute, il est vrai, que ces permissions ne seront jamais refusées à ceux qui exprimeront par lettres le désir d'en obtenir ; mais les grincheux qui sont rageurs, mais contribuables, répondent que le musée du Luxembourg ayant été payé sur leurs deniers, personne n'a la faculté de disposer de leur bien, même en faveur des députés. Je prendrai sur moi de leur répondre que des faits analogues se sont déjà présentés, notamment à propos du musée de Sauvagcot qui, après avoir été donné par son fondateur au Louvre, c'est-à-dire à la nation, resta exposé environ un an et demi dans les appartements particuliers de M. le directeur des beaux-arts.

Un jour que j'étais allé pleurer sur quelques FUibens fraîchement nettoyés, je pris l'extrême liberté de demander à un des gardiens s'il n'était pas possible devoir le musée Sauvageot.

— Rien n'est plus facile, me répondit le gardien, écrivez à M. le comte de Nieuwerkerke une lettre dans laquelle vous solliciterez une carte d'entrée, et vous avez de grandes chances pour qu'elle vous soit envoyée au bout de quelques jours.

— Pardon, répondis-je avec déférence, mais avec fermeté; d'une part, je croyais que le musée Sauvageot m'appartenait comme à tout Français, jouiss mi de ses droits civils, et e

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ive insupportable qu'il me (aille solliciter l'autorisai

[venir regarder ce qui m'appartient. D'autre part, M. de Mmwcrivoi-ki', que je ne connais pas et que je d ai aucune entie le connaître, peut craindre avec quelque apparence de ra qui.- je n«' sois nnhomnie mal élevé, capable de cracher erre, de décrotter mes bottines sur la barre de son garde-feu, le salir enfin ses appartements, qui doivent être tort bcaui, - 'en juge par le chiffre de son traitement. Je serais donc oblige le le rassurer par une lettre dans ce genre :

m amie,

Ne vous ayant jamais été présenté, je suis obligé de vous apprendre moi-même que vous pouvez, sans aucun danger me recevoir chc/. vous. Il oi irès-rare que j'emporte les pendules des personnes à qui je rends \isite. En outre, quoique légèrement enrhumé «lu cerveau, je \uus promets de né pas m' essuyer le nez sur les manches de- personnes présentes.

ùllez agréer, monsieur le comte, atc»i <u-.

— Vous comprenez, continuai-je en m'adressant toujours au gardien, combien ce panégyrique de mon propre individu pugnerail à ma modestie native. J'aime mieux attendre que le musée SauvagCOt brille pour tout le monde.

Le sol lueet omnibus n'eut lieu que longtemps après. El puisqu'on demandait dernièrement où étaient les Dons de Barye,

moi qui. alors que je débutais dans h vie par la rage des ta-

bleauxet des curiosités, ai beaucoup connu JSattvageot, je

demanderai, a mon tour, ou sont les licites armes que j'ai admirées chez lui, et parmi lesquelles se trouvait un irlaive de justice d un mteret Incomparable ! Ces armes. Sauvageot m'a du

lui-même en avoir lait hommage au Louvre, eomme de tout le

reste. Or, il m'a été Impossible de les retrouver dans la collection, il faut qu'elles soient bien mal placées, en- j'ai eu beau chercher sur tous les meubles, et mên us, il m'a

impossible d'en découvrir la moindre Ira.

J'ai un tel sentiment de mon peu d'importance littéraire que je ne nourris pas le plus léger espoir d'obtenir une explication à ce sujet. Peut-être serai-je plus heureux avec le danseur Donato, ce fantoche qui, ne pouvant spéculer sur ses perfections, s'est imaginé de spéculer sur ses infirmités.

C'est ainsi qu'après avoir vainement essayé d'obtenir en France un café-concert oii il pût faire exécuter à son unique jambe un solo de mazurka, il se décide à venir agiter son jarret d'acier sous les quinconces du Casino d'Asnières. La nouvelle de cette rentrée n'est pas absolument un fait capital et elle m'eût laissé moi même assez froid, si elle n'avait donné lieu à l'annonce suivante, quej'ailueet que je ne puis m'empêcha' de considérer comme le fusil à aiguille de la publicité :

« M. Donato, le seul danseur espagnol, qui n'ait réellement qu'une jambe, donnera prochainement au Casino d'Asnières plusieurs représentations chorégraphiques. »

Il appert évidemment de cette affiche que des intrigants, des unipèdes non estampillés ont essayé l'un après l'autre de se faire passer aux yeux du public crédule pour le vrai Donato. Mais celui-ci les a arrêtés cà leur premier entrechat et il nous avertit qu'il est le seul danseur doué d'une seule jambe. Ses contrefacteurs en ont deux. Peut-être même en ont-ils trois.

Je ne voudrais à aucun prix passionner le débat, mais je chercherais inutilement, pendant quinze ans, comment un homme, fût-il six fois Espagnol, peut arriver à convaincre le public qu'il n'a qu'une seule et unique jambe, lorsqu'il en a plusieurs. Où diable peut-il les fourrer pendant la représentation? Ce n'est pas dans son chapeau, encore moins dans son estomac, et je ne vois que la jambe en argent du jeune prince de Hohenzollern qu'on ait la faculté de déposer au vestiaire. Les craintes de Donato, au point de vue de la contrefaçon, me paraissent donc chimériques. En outre, peu d'hommes, quel que soit d'ailleurs leur goût pour le quadrille, seraient disposés à

LA GB \M»i BOHÊME 191

(aire enlever un membre dans le but d'exécuter le cavalier i ni. Le seul danger, un p*u menaçant pour Donato, c'est que, beaucoup de jambes ayant été emportées dans la dern

. nv. les amputés Q'aiant i idée de se former en un corps de battel uniquement composé d'unipèdes, ce qui serait, du reste, i résultai le plus fructueux des derniers événements militaires.

10 aoûtl8G6.

Maxima debetur puera reverentia. Je n'imiterai donc pas les personnages pins on moins importants qui, en présidant les distributions des prix, dans nos différents collèges, ont profité d'une solennité • purement littéraire pour vous faire des discours politiques. Je trouve particulier, quand il nous est interdit de parler politique à des hommes, que des ministres se permettent d'initier aux choses gouvernementales des enfants qui n'y comprennent pas un mot ; un père de famille ' {pater familiâs) aurait, jusqu'à un certain point, le droit de se lever et d'arrêter l'orateur par cette interruption :

— Pardon, monsieur, je pense tout le contraire de ce que vous dites a mon enfant ; vous lui racontez qne la France est heureuse et forte, moi je la trouve faible et malheureuse. D'ailleurs, comme je lai mis au collège pour qu'on lui apprenne le latin, et non pour qu'on lui donne des nouvelles de la guerre, je vous prie de vouloir bien passer à un autre sujet, ou je le retire incontinent.

Il est certain que plus tard, quand l'élève Baguenaudin ou Fadinard demandera l'autorisation de fonder un journal, il pourra victorieusement répondre à ceux-là mômes qui la lui refuseront :

i \ GRANDI BOHI mi

usque vous h. voulez i as que je iraile di - qui stions tiques, pourquoi, quand j'étais au collée . i-vous

devant moi sous prétexte de latù La première innée de mou entrée au collège Saint-Louis di m. us Louis-Philippe , l< ministre d'alors trouva moyen de lancer son petit prospei tus. \ propos du de Vins, de R< i « rose, et de Muta, la muse, il glissa dans Bon discours cette phrase qui frisait la propagande :

perdez pas de vue, ji unes élèves, la main auguste 1 1 lutélaire qui vous protège en même temps qu'elle vous indique

la route à suivre. »

Dans ma profonde ignorance des discussions de la Gnambre

i députés, je demandai vainement à moi d'abord, à mes camarades ensuite qu'elle pouvait être cette main lutélaire qui nous protégeait, qui nous montrait la route à suivre et qu'il ne (allait pas perdre de vue. J< regardais autour de moi, en l'air et mime sous la banquette, pour tâcher de découvrir cette main lutélaire. Ne pouvanl j arriver, je rentrai dans mon for intérieur, et après un bon quart d'heure de réflexion, je me dis que la vieille bonne qui était chargée de me ramener le dimanche soir au collège, me protégeait en effet contre les voitures et qu'elle m'indiquail également la route à suivre, sans quoi j.- me serais indubitablement perdu dans les rues.

A partir de ce raisonnement je fus convaincu que la main lutélaire dont il avait été question dans le discours du ministre. était celle de ma bonne. C'est quelques années après seulement que ce souvenir m'étant revenu tout à coup, je compris qu'il s'agissait de la main de Louis-Philippe. Mais à ce moment la révolution de février était venue ei avait ôté a la malheureuse phrase m partie de sa raison d'être, h songeai dés lors que les ministres d'alors comme ceux d'aujourd'hui sent bien mal a\ isés de parler de mains lutél tin s ., d< s en&nt qui sont exposé a i h inger ainsi de tutelle.

si le jour de la distribution des pris ou semel sur li

lf)G LA GRANDE BOHÊME

d'indiquer aux fils de famille âgés de moins de onze ans, la voie politique qu'ils doivent choisir, il n'y a aucun motif pour qu'on ne pousse pas jusqu'à ses dernières conséquences cette éducation prématurée. Qu'on leur donne alors en prix la Vie de lord Seymoiir ou les Mémoires de Casanova, et que le jour de la distribution on leur tienne des discours comme celui-ci :

« Jeunes élèves,

« Cieéron est un grand homme, mais il y a dans les théâtres de Paris de bien jolies petites dames. Quand vous les voyez passer dans de belles voitures en compagnie de petits messieurs à l'air plus bètc que méchant, vous croyez peut-être qu'elles sont mariées légitimement ? Détrompez-vous, jeunes élèves ; c'est à peu près comme si elles Tétaient, mais elles ne le sont pas. Il y a Là une nuance légère au premier abord, mais à laquelle la société attache une importance considérable.

« En outre, jeunes élèves, s'il vous prend la fantaisie de vous égarer dans un cercle, et que vous remarquiez un monsieur qui tire subrepticement de sa poche un paquet de cartes qu'il place sans rien dire sur celles qu'on lui a remises, ditesvous hardiment que ce monsieur est un grec, et, autant que possible, évitez de le présenter à votre famille. Les Hellénistes ne sont pas d'accord sur l'origine du mot « grec », appliqué ainsi aux gens qui trichent au jeu, mais la question d'étymologie est secondaire. Ce qui est capital, c'est de mettre ces jolis messieurs dans l'impossibilité de retourner continuellement le roi.

« 11 me reste, jeunes élèves, à vous parler des courses où vous êtes appelés à parier dans quelque temps. On vous dira que ce genre de plaisanterie a été institué dans le but d'améliorer la race chevaline. C'est un pur mensonge. Les courses ont été établies pour faire gagner de l'argent aux malins, et pour en faire perdre aux imbéciles. Ainsi, bon nombre de propriétaires engagent leurs chevaux dans une course sachant très-bien qu'ils ne gagneront pas. lisse mettent alors à ponter

I \ (.!; INDE Ikmii.m i i -

i ontra eux-mêmes, ce qui n'est pas de la dernière délicat te ce système soit pratiqué dans les meilleures sociétés .1 aurais encore, jeunes élèves, bien des choses ;i vous raconta1 relativement aux. femmes entretenues, ii la nourriture des restaurants et à la musique d'Offenbach, mais je réserve ces différents sujets pour l'année prochaine

/ anfare à ^orchestre.)

\ mou .ims, il n'est pas plus permis d'initier les élèves de huitième à la politique qu'à ces mystères de la vie parisienne, à moins que nous ne convenions entre nous qu'il n'y a plus d'enfants. Or, comme il n'y a déjà pas beaucoup d'hommes, on finira par se demander de quoi se composent les habitants de notre belle France.

le calomnie mon pays. Oui, onj trouve encore des hommes, ne lot-ce que M. Paulin Limayrac, qui a offert généreusement li l'honorable M. de Etiancey cent mille francs, destinés à fonderun asile pour les pauvres. L'architecte sérail déjà choisi. Et quelle exquise humilité ! comme la bienfaisance a des habiletés charmantes! M. Limayrac aurait pu dire ouvertement, comme c'était son droit :

— Voici cent mille francs. Je désire qu'ils soient employés a la construction d'un établissement pour les pauvres.

Ne voulant pas laisser planer sur ses actes de liante charité le moindre soupçon d'ostentation, il a mieux aimé proposer u\\ pari qu'il savait devoir perdre, et paraître donner de force ce qu'il offrait avec tant d'élan. Je me rappelle avoir vu souvent aux vitrines des marchands d'images la gravure d'un tableau oii saint Vincent de Paul va, par un temps de neige, recueillir dans la rue les enfants abandonnés. Le saint a déjà deux ou trois nourrissons sur les bras, et on en voit en outre quatre un

Cinq 5W le pavé. Ce tableau m avait toujours paru ndieul<\ Je nie disais ;

— Il est impossible que les entants soient si souvent abtn-

donnés, qu'on en irouveaïnsi des demi-douzaines dans un seul four. D'ailleurs, si en effel saint Vincentde Paul n'avait qu'a se baisser pour en prendre, comment se faiM! qu'on en encontre si rarement aujourd'hui?

Tout m'esl expliqué maintenant. Nous ne trouvons plus de nouveau-nés dans les mes parce que M. Paulin Limayrac se lève la nuit et va les ramasser. Du reste, les cent mille francs offerts à M. de Riancey répondent suffisamment à ceux qui ont toujours considéré les journalistes comme des réprouvés sans feu ni lieu. Il me semble qu'elle n'est pas absolument à dé dédaigner celle profession qui permet à un homme de donner cent mille francs aux pauvres avec cette facilité et cette gentilhommerie. Quelle différence entre la conduite si discrète et si réservée de M. Paulin Limayrac et celle des marchands d'habits qui écrivent sur des affiches de sept pieds de haut :

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