‹ La grande bohêmeChapitre 28 sur 38 · XL1I · texte numérisé non relu

XL1I

3 septembre 1866.

« On annonce le départ pour Gayenne de vingt-huit jeunes filles, bien constituées, tirées de la maison centrale de Clermont (Oise). Quelques-unes sont particulièrement belles. On se propose de les unir aux forçats qui se seront fait remarquer par leur bonne conduite. »

. Cette note est un poëme épique. J'aurais pensé à tous les moyens de récompenser la bonne conduite excepté à celui-là. Quelle douce émotion en effet doit envahir le cœur d'un célibataire à qui ses chefs immédiats viennent dire un matin :

— Nous sommes contents de vous, aussi allons-nous vous octroyer en légitime mariage une jolie petite voleuse qui donne les plus belles espérances.

La note néglige de nous apprendre si les forçats auront le droit de choisir dans le corps d'état qui leur sourirait le plus. Il est très-possible, en effet, que le futur préfère une banqueroutière ou une faux-monnayeuse. L'amour, on le sait, a d'insondables mystères. D'autre part, les femmes qui font partie du train de plaisir peuvent se monter la tête en France pour un condamné célèbre, et une fois arrivées là-bas éprouver une dé-

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option cruelle «i voyant l'individu; pour une, qui lo squ'elle apercevra son promu :

— Ali ' tu M bien l incendiaire qui LHx autres peut-être déclareront qu'alita aimeol miiui . n-

au couvent que d'épouser celui qu'on leur présente. Que se passerait-il cependant m. après avoir Gui le voyage d'Amérique aux (rais de l'État, les jeunes fiancées, dm rois devant M. le maire de Gayenne, prononçaient, an lin du « oui » fatal, un i non » bien articulé. Le maire aurai] beau répéter sur tous les tons :

— Vous avei tort, vo très-heureuse avec cet bommo-làj vous ne seriei pas tourmentée par la famille, pu qu'il est ici pour avoir tué son père el sa mère. Vraiment votre résistance es) incompréhensible; qu'est-ce qu'il vous faut donc !

Il aurait beau lui représenter que, dans la position où elle est, uni' alliance avec les Montmorency sérail bien difficile à emmancher; si la mariée persiste dans sou abstention, la loi osi formelle, même quand les fiancés sont détenus, il Bauf que leur consentement suit libre.

L'administration doit avoir ainsi dans ses cartons m* certain nombre de galériens qui ne sont pas de défaite, et ceux même qui, a une conduite exemplaire, joindront quelques avantages physiques, est-ce leur préparer un bien heureux avenir que de les condamner au mariage qui, com Gayenne comme

uni- r icompense, a toujours passé a Paris pour une punition : Raisonnablement les couples les plus favorises ne peuvent espérer avoir à leui - qu'un monde très-mêlé. Peu d'honnêtes gens auront asseï de force dans le caractère pour se rendre a -1rs invitations comme celle-ci :

i Monsieur et madame GolUgnon prient M... de leur faire l'honneur de venir passer la soirée cheï eux le jour de la Saint-Lazare.

n jouera du Schubert. »

el femme n'auroi i guère d'autres d

la veillée, que de se raconter mutuellement leurs petits crimes d'autrefois.

— C'était le bon temps, se diront-ils en tisonnant, mais quoi ! on ne peut pas être et avoir été.

Jusque-là, le mariage peut encore être regardé comme une récompense, mais on ne me paraît pas avoir songé suffisamment à la situation difficile des enfants qui naîtront de ces époux trop bien assortis. D'abord est-il humain que ces petits êtres qu'on ne peut élever qu'à l'aide des paroles les plus douces, des noms les plus tendres et des soins les plus continus, soient exposés dès leur naissance à des brutalités impossibles à prévoir, brutalités dont les fils d'ouvriers ne sont pas euxmêmes toujours exempts, et qui déshonorent la nation française, la seule qui ait conservé l'ignoble habitude [de frapper les enfants?

Quelles journées heureuses passera un petit garçon né à Cayenne quand il aura appris que sa maman a été condamnée jadis pour infanticide. Chaque fois qu'elle fera le geste de couper un morceau de pain, le pauvre petit sautera par .la fenêtre croyant que s:i dernière heure est arrivée.

Et, plus tard, comme il sera flatté d'apporter au prêtre qui présidera à sa première communion un acte de naissance qui établira qu'il est né d'un père forçat et d'une mère réclusionnaire. C'est, il me semble, une terrible responsabilité à encourir que de jeter dans la circulation de pareils états civils.

Supposons-nous dans vingtans d'ici; que répondrait la société à un jeune homme qui viendrait lui dire :

— J'ai demandé de l'ouvrage partout; mais quand on a su que j'étais le fils de deux criminels, on n'a voulu de moi nulle part. C'est vous, société, qui m'avez forcé à naître en donnant ma mère pour épouse à mon père. En conséquence, non-seulement vous êtes obligée de me fournir du travail, mais comme je ne suis pas coupable des fautes de mes parents, vous êtes encore tenue de me procurer de la considération.

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