‹ La grande bohêmeChapitre 36 sur 38 · L A G R A ND E 15 0 H É M E · texte numérisé non relu

L A G R A ND E 15 0 H É M E

des pétroles imaginaires et sur des charbons de terre fantastiques, trouveraient dans la terre féconde de Monaco vingt-cinq moyens de faire fortune sans être obligés de dévaliser leurs actionnaires. Peut-être même leur suffirait-il d'établir à Paris cinq ou six boutiques où l'on débiterait exclusivement les oranges, les grenades et les citrons qui encombrent la principauté oii je réchauffe actuellement mes membres engourdis, et q.ui sont là plus savoureux que partout ailleurs.

En comparant la bonne chaleur qui me pénètre à la neige fondue qui vous détériore, je regrette que notre siècle, qui a accompli tant de choses, ne soit pas encore parvenu à photographier le soleil. Si je pouvais envoyer à Paris, sous enveloppe, deux ou trois des rayons qui se promènent journellement sur mes carreaux, je suis convaincu que je provoquerais une émigration générale et qu'avant six mois Monaco aurait pris rang parmi les grandes puissances.

Mais comme il faut savoir s'arracher à toutes les séductions, même à celles de mes promenades sentimentales dans les allées du magnifique domaine de La Condamine qui s'étend le long du golfe même, je me décide à arracher la bande d'un journal, et j'y lis avec la plus grande surprise qu'on a donné dernièrement au théâtre de Bordeaux, avec un énorme succès, Ruy-Blas au profit des inondés. Ma surprise ne vient pas, bien entendu, de ce que la pièce a eu un succès énorme, puisque Ruy-Blas, sifflé dans l'origine par ce concile de crétins qui s'appelle le public, a été reconnu depuis comme un chef-d'œuvre. Ce qui donne à mon étonnement des proportions colossales, c'est que Ruy-Blas, absolument interdit à Paris, au point que M. Adolphe Gholer, ayant fait en collaboration avec M. Siraudin, un vaudeville intitulé : Amoureux de la Bourgeoise, n'a pas même pu y citer ce vers célèbre :

Je suis un ver de terre amoureux d'une étoile.

C'est que Ruy-Blas, dis-je, ait été non-seulement autorise

i v m. wi'i BOH tU\

B *d< aux, ma profil t\,^ inondés. Il

résolu d ibord que 11 littératu \ ctor Hugo intoléi

dans i.i capitale, n'offre aocnn danger dani les départements.

l'insisterai pas sur cette manière de voir qui rappelle r donnance du médecin qni avail ôcril en regard d'nne bmpow nistes, mawûù pour ta roula, un \

j'insisterai sur !<• peu d'égards dont le directeur do théatn B deauxafaii preuve eu faveur des inondés, eo teurdistribnanl Le produil d'une œuvre évidemment immorale et corrupirioe, puisqu'elle est interdite il Paris même, qui passe pour le foyer de la corruption.

Si Victor Hugo est Bnétretellemenl pervers qu'ils m puisse pas resterau répertoire, pourquoi le jouez-vous an pr tit des inondés : et si vous le trouve* assez inoffensif pour le jouer au pi'utit des inondés, pourquoi l'interdisez-vous chaque fois qu'on veut le jouer a son propre profil \

On me répondra que ton! au monde, même la déraison, se sauve par la charité. J'accepte l'explication, maie rôde

alors la permission de reporter mon étonnemenl sur le pn que lait en ce moment, devant le tribunal de commerce, le liquidateur de feu le journal la Nation au gouvernement rtu favais toujours cru jusqu'à présenl que cette formule : < 9ettduà la Russie, était ohi on familière dont on se s

van entre artistes pour alimenter la conversation. Il parait que je me trompais et qu'en ttt<-t la Russie vient quelquefois firaj * la port uns journaux, en disant au garçon de bureau :

— Prévenez i demande à lui parler.

— Pounez-vous donc la peine d'entrer, dit le rédacteur en chet en se montrant.

— Monsieur, entama la Russie, combien me pieodreiH tout au juste, pom dire B iusko est une canaille !

— Madame, reprend le rédacteur i a

quante mille francs Si vous voulez mettre encore cinquante

296 LA GRANDK BOHKMI-:

mille francs pour faire un compte rond, j'ajouterai que ce fameux Polonais était un simple ivrogne et qu'il a été condamné plusieurs fois pour vagabondage.

Feue la Nation a bien dit que Kosciusko était l'homme en question ; mais il paraît que la Russie s'est empressée de mettre les monts Ourals entre elle et le payement de sa dette. Le liquidateur, qui ne connaît que ses livres, réclame tranquillement la somme restée en souffrance sans se douter qu'il porte un coup terrible à ce qu'on est convenu d'appeler la grande presse, en admettant que la Nation ait jamais fait partie d'une presse quelconque. Je suppose que j'écrive demain à MM. Alphonse Royer et Théodore de Langeac, dont on joue Cadet-la- Perle à la Gaîté, une lettre ainsi rédigée :

« Messieurs,

« Tout porte à croire que si vous ne m'envoyez pas quelques centaines de francs, je raconterai aux lecteurs du Soleil que votre drame est mal charpenté, et dialogué d'une façon tout à fait insuffisante : si au contraire vous m'adressiez un certain nombre de billets bleus ayant cours, il est probable que mon indulgence grandirait d'autant.

« Veuillez agréer, etc. »

Je suppose en outre que les auteurs n'ayant pas, malgré leurs promesses, envoyé les billets bleus au jour fixé, je leur intente un procès devant le tribunal de commerce ; il n'y aurait pas assez de bouches pour s'ouvrir toutes grandes en criant :

— Les voilà bien, ces écrivains de la petite presse !

Il est cependant bien clair que je serais moins coupable que la société d'un journal qui reçoit la Russie dans son bureau pour causer argent, attendu que le succès d'un drame est infiniment moins important que la vie d'un Polonais ; mais je vous le dis en vérité : Ne vous mêlez jamais de faire le mal, si vous ne vous sentez pas de force à le faire en grand.

Monaco, 18 novembre.

\n moment où j'ouvre .non encrier pour v prendre mo.. ,,:,m ÎOTCé ,l(' chronique bi-heMomadaire, un pécheur nous «PPOrtc une pieuvre d'une dimension déjà importante N'en ayant jamais ru, même une petite, je n'hésite pas à tout quit- "''• l»"'"- aller en examiner une grosse. Eh bien! après deux

nutes de conversation avec cette bête collante par nature je aecwre qn'on l'a calomniée en lui comparant les écumeuses de nos boulevards. Elle s'attache facilement, Cest vrai, mais avanl de vous appliquer ^-. «rentouses, ,11e ne s'inquiète pas de savoir a nous avons des rentes. Ainsi elle est réellement trèsaimable avec Siraudin et moi, qui sommes, de toute la société les moins favorisés de la fortune. Le pécheur prétend toutefois Queue aime beaucoup les huîtres, et il nous raconte qu'un jour

2 •lll;"' '•" dehors de son bateau le panier qui contenait v;,111"''1'" mena an rivage une pieuvre énorme oui s'était collée aux flancs du panier et, à travers le treillis de l'osier

••«va.l trouvé moyen de luidévorer sept langoustes ,,, moins de

deux lirii.

Cette passion pour le homard a pu tromper en effet les m*

â9S LA GRANDE BOHÊME

térialistes. Mais ces savants, dont la légèreté est inexcusable, auraient pu se dire que le manque de sauce mayonnaise changeait totalement la question et que, d'ailleurs, les Françaises cultivent le homard surtout pour le cabinet particulier qui l'accompagne.

Ses exercices terminés, la pieuvre a demandé à rentrer dans ses foyers, et comme je ne me reconnais pas le droit de tenir en exil un être quelconque, j'ai rendu le pauvre animal au flot qui l'apporta. Seulement, comme une bonne farce n'est déplacée nulle part, nous attachâmes préalablement à l'une de ses huit pattes une petite bouteille cachetée à la cire et contenant ces mots écrits sur parchemin :

« Nous apercevons les côtes de la Nouvelle-Calédonie, mais nous sommes si affamés qu'on voit également les nôtres. J'envoie la dernière mèche de mes cheveux à Léonide Leblanc.

» Signé : Lapérouse. »

Il semble au premier abord que cette plaisanterie, d'un goût douteux, ne puisse tromper personne, mais les savants sont si ignorants que celui à qui on apportera notre bouteille est capable d'en faire l'objet d'un mémoire que l'Académie est également capable de couronner. Nous aurions ainsi contribué à fausser l'histoire, mais l'histoire de son côté a si souvent abusé de mon innocence et de ma bonne foi en me présentant desimpies saltimbanques comme des bienfaiteurs de l'humanité, que je ne serais pas fâché de lui décocher cette petite vengeance.

Mais l'homme ne se nourrissant pas seulement de pieuvres, je n'ai pu résister au courant qui poussait jusqu'à Monaco le bruit du dernier livre de Louis Veuiliot. J'ai demandé les Odeurs de Paris à tous les libraires et à tous les échos d'alentour, les libraires n'en avaient pas et les échos non plus. J'ai dû contenter

mon appélil avec qui ! un Urè*

iquel je pan onoe voloni tuteur

ci tju'ii ai . « i notamment sw

Kl.nil dulHU' qil<- M. \. il lin! v .

l'ordre des journalistes, je n'ai pas précisément à m'en

i . \ ['ailleurs les h guimauv<

iluni a été fabriquée la génération actuelle, I vivre au milieu

es en jus ission

loin ce qu'on leur impose d'intolérable, on se sent i «naine

sympathie pour l'intolérance. M. V*< nillol me voue comoft ooclaste hérésiarque l'enfer, donl cell

Bengale uedonnenl qu'une faible idée. Je poorraislui répondre n\ puis rien, attendu que mes manières de voir sont absolument indépendantes de d : que, malgré ions mes efforts, il) a pour moi i môme impossibilité à épousi M. \ uillot qu'à monter au sommet d'un mit d Comm aucun ini ubrassi r mce plutôt qu'une autre, il est évideni que 1 mes idées diffèrent de celles del'auteui aent le reut ainsi, Ali ! s'il qu'on ■ u étant venu me glisser cinq francs dans la main,

stantanémenl ne convictions, je comprendrais l'iudignatiou de M. VeuiUot n'esi

lubventionni par , I pour des

M. Vcuillui met i ii avant pour me le faire L'incrédulité est

que I aui

A l'appt ùllot me cite Ml,r Zora,

une fen il, qui n'a aucun»

uc la beat ra perdu : ux qui

sont as i sont à son i

hjiirs cœurs, trouvera encore des sœurs de charité pour la tiret* rie la boue, la nettoyer et la nourrir. J'objecterai, d'une part, qu'il n'est pas nécessaire d'avoir la foi pour fonder des lits dans les hôpitaux et que je connais des libres penseurs dont la charité ne le cède en rien à celle des plus fougueux ultramontains.

D'autre part, je vais peut-être étonner M. Veuillot en lui avouant que la charité telle qu'elle est généralement organisée chez nous ne me serait qu'une illusion dangereuse. A ce recours continuel à la bourse d'autrui que nous a légué le moyen âge, je préfère de beaucoup les caisses de retraite et l'assistance mutuelle, qui fait qu'en devant tout à tout le monde on ne doit rien à personne. Vous consacrerez, si bon vous semble, dans la seconde édition de vos Odeurs, un nouveau chapitre à la profondeur de ma dépravation, mais je ne verrais aucun inconvénient à ce que les femmes coupables, mais nécessaires qui exercent la profession de Mlle Zora fondassent entre elles une société protectrice de leur vieillesse misérable H rebutée.

Vous levez les bras et les yeux au ciel à l'idée de cette fondation des docks de la galanterie, mais il faut être logique : ou vous êtes imbu réellement de cet esprit de charité chrétienne que vous me prêchez, et, alors, vous devez accueillir avec transport toute combinaison qui épargnera à Zora et à ses sœurs des humiliations et des périls ; ou vous aimez mieux livrer l'avenir de Zora au despotisme de la bienfaisance individuelle, et alors votre esprit de charité n'est, je le crains bien, qu'un esprit de parti.

Si les ouvriers de tous les métiers n'avaient pas reconnu les effrayants abus de la charité individuelle, ils ne se seraient pas comme ils l'ont fait depuis quelque temps, réunis en société, qui ne tirent que d'elles-mêmes les secours qu'elles distribuent. Croyez-moi, monsieur Veuillot, quelque peu intéressante que soit Zora, je m'inquiète autant que vous de l'avenir qui lame-

Page 1