I \ GRANDI BOH I
i - p dans les tourniquets de l'exposition était pins forte que celle des autres.
Cette objection prouverait tout an plus * i u»' la soumission est toujours mie mauvaise chose, même quand elle est cachetée, et j'en serais quitte pour m'applaudir une fois de plus d'avoir choisi de préférence à toute autre la profession d'insoumis.
Mais outre les photographes qui réclament déjà, ceux qui. à mon avis, sont le plus directement atteints par cette mesure, ce sont les exposants qui ne réclament pas encore. Je suppose que la fantaisie prenne à l'un de nous d'exposer un lot de jolies femmes avec toutes les coiffures qu'on a portées depuis deux ans. Pourquoi n'exposerait-on pasdes jolies femmes, on expose bien des pianos. Si ces jolies femmes veulent envoyer leurs portraits-cartes dans les cours étrangères, elles seront donc i ircées de s'adress( i à M. Pierre îvtii. même si elles préfèrent être photographiées par .M. Garjat? C'est là, il me semble, de la tyrannie à haute pression. Si demain je me trouve dans la nécessité de me faire extraire une balle du pied gauche, je trouverais fort extraordinaire qu'au moment ohje fais demander Nélaton, quelqu'un vint me dire :
— [1 est évident que Nélaton est votre homme, mais pendant toute la durée de l'exposition, Béchamel a obtenu l'autorisation exclusive de pratiquer ce genre d'opérations, il est d'une inintelligence rare, d'une maladresse insigne, et il est probable que VOUS ne sortirez pas vivant de ses mains, mais il
vient ssionner le monopole de l'extraction des balles,
il tant vous ré ligner.
on ii ,i pas idée d'une convention qui forcerait quelqu'un à
• par M. Iii^ivn, qoand il aurait envie de se
faire peindre par Eugène Delacroix.
»>n.ijuiiif.il est vrai, qne les personnes qui désireraient l'aire photographier leur exposition par mi artiste à elles connn, auront la faculté de s'arranger avec M. Pierre Petit. Très-bien, mais si ell rangent p
I \ 1.1; 1NDI BOH I ME
raurais cru que, s'il csl un drotl donné .1 l'hommi par la nature, c'était celui de faire de la photographie «i je a'aui jaunis pensé que l'idée pùl venir d'imposer jusqu'au soleil. Mais l'impôt est un poulpe auquel il pousse lous les joui • nouveaux suçoirs. Les journaux onl mentionné dernièrement l'admirable discussion qui a eu lien entre la douane fram et un colporteur de Flacons remplis d'eau de la Salette. On saii que les eaux minérales sonl soumises chez nous a un droit d'entrée comme !<■ beaune première ou le saint— < milion.
— Vous n'avex rien a déclarer? a demandé l'employé de l'octroi au colporteur qui passait uranquillement, armé de ses dames-jeannes.
— Non monsieur, je n'ai dans ma voiture que des bouteilles d'eau claire.
Pardon, a t'ait le douanier, à quoi sert-elle cette eau claire 1
— Elle sert à guérir toutes les maladies du corps 1 1 aussi celles de l'âme ; on l'emploie avec succès contre la goutte et les péchés véniels. Elle est souveraine pour chasser le démon el arrêter les maux de tète.
— alors ce n'est pas de l'eau claire, c'est de l'eau minérale.
— Du tout, si c'était de l'eau minérale, elle contiendrait du minerai. Or, dites-la analyser par le premier chimiste venu, vous verrez qu'elle n'en contient pas.
— Alors, si c'est de l'eau claire, pourquoi la vendez-vous dix francs le flacon et non denx sous la voie, prix ordinairement demandé par les fils de l'Auvergne qui, en outre, la montent à domicile.
— <>.. i.i \ «inl dix francs le Dacon parce qu'elle contient des vertus particulières, mais toutes spirituelles.
— Puisqu'elle contient dés vertus spirituelles, elle es rituellement minérale, mais elle, l'est, il faut pa
1.' c p rteur a lutté avec l'énergie que donne la foi. On a appelé tuus les c isuist * 1 1 lous les Ih ■'■ ; ien - di s • a\
i,ii \\l>i BOHÊME
:iiin d'élucider cette question nenl neuve, autrefois il
en eût fallu moins pour allumer une guerre de religion qui eût ensanglanté la France pendant cinquante années consécu-
On s'esl contenté de se jeter à la tête quelques bouteilles d'eau de la Salette : ce qui prouve que la tolérance a fail de grands progrès. Enfin la douane l'a emporté d'une longueur dot. ri il .1 été décidé en principe que le drojl d'octroi serait perçu.
Mais, quand il s'esl agi de le régler définitivement, les em- - ont recommencé. La puissance du liquide étanl toute morale, il a fallu, comme base de perception, calculer combien une bouteille de cette eau précieuse pouvait contenir d'indulgences ou chasser de démons. Ou est tombé d'accord à deux démons par demi-selier. Le seul point encore à résoudre est il'1 savoir s'il n'y a pas, comme dans l'eau de Vichy, des qualités différentes, et s'il tant exiger le même droit pour la Salette ordinaire ou pour la Salette île la Grande-Grille.
it compliqué rappelle l'histoire du vénérable curé d'Ars, dont M. Veuillol avait écrit la biographie. Il y disait entre autres invraisemblances que l'excellent curé, visiblemeul soutenu dans ses inépuisables charités par la protection divine. trouvait tons [es matins sur le coin de sa cheminée une pièce d'or, qu'une main céleste y déposait quotidiennement.
— Un instant, répliquaient les adversaires du fougueux po-
lémiste:la Monnaie fabrique chaque jour un certain nombre
l'or. Celle que le curé d'Ars trouvait chaque matin
sur le coin de sa cheminée, venait-elle de la Monnaie? Mais
i leur c mu »te l i . les employés devaienl
iter qu'une pi' l disparu. Venait-elle d'ailleurs?
Mais h Monnaie possédant seule le droit de fabriquer l'argent
ayant cours, il esl évident que la pièce en question ne pouvait
que d'un atelie de faux-monnayeurs.
nore si M. Veuillol a répondu ;• ce dilemme, mais il
LA GRANDI IOHÊMI
, WenlAj toni le temps de le faire, puisqu'on annonce n
, trëe ;i 1 1 Pi
I ■. tsseï loin des photographes, i ne iltée m'a déjà prédit que je périrais ps • dire que j'a\ is co o aenc ! cet article avec I lie de parier de Don Juan! rai lonjonrs jal< „ii de l'ordre, d'abord, pair,- qu'ils peuvent régner
rie.
La seule question qne je voulais adresser au public, a pro- ;,. ['opéra 'i'' Mozart, est celle-ci :
mJuan est-il nne euvre magnifiqueou insupportable! Depuis quinze jours, Je passe mon temps* être abordé par ., ns qui me disent :
s vu Don Juan? monDieu,que c'est ennuyeux : I! v a deux ans, quand un l'a donné aux italiens, ceux qu'on rencontrait vous disaient :
— Avi'/.-vous vu Dow Juan 1 mon Dieu, que c'est beau! Ces divergences embrouilleraient les cases d'un cerveau
plus solide que le mien. Comme les notes blanches, res,
. us et doubles croches qui .-01111)056111 la partition sont au-
Tiiui identiquement les mêmes qu'il v a deux ans. \\ est
l'admettre que Don Juan soit nu chef-d'œuvre
rmittent qu'on trouve assommant ou sublime selon qu'on
a pris plus ou moins de quinine.
'lai. pour ma pari, entendu assez rarement sel opéra célèbre, dont le signe particulier est d'endormir 1rs uns ri de
s Parisiens veulent bien mettre un instant de M le déplorable amour-propre qui les rend insu il ' terre' 'l-^'"1"'1'"111
t0Mi aent que leur d icatiou musicale est encore trop
■„, ... qu'ils pB i '•' sainement l'œuvre
de Mozart. Combien no 1 •' nous en vei
,. qri ;l raudition d'une symphonie de Beethoven poussaienlj ledelirium trement de l'enthousiasme jusqu'à mordre leur*;
! \ (,li \ Mil: BOHÊME
voisins, el qui, s'ils avaienl ns.; dire loute la vérité, rien que la vérité, auraient avoué qu'ils tombaient de sommeil.
En fait d'arl comme en fail de coups d'Êlat, il y a les meneurs. Cette année, ilesl convenu que Dow Juan esl ennuyeux; l'année prochaine il sera peut-être du meilleur ton de reconnaître 'i1"'. paroles el musique, le môme Don Juan esi aussi amusant el non moins gai que /.<■ royaume des femmes.
87 avril 1866.
En ce moment, la Russie est exclusivement occupée h rendre les honneurs divins à l'ouvrii r chapelier qui vient de sauver la vie au czar en s "interposant entre lui et le coup de pistolet qu'on lui destinait. Ce courageux prolétaire ne peut plus aller reporter à une pratique an chapeau fraîchement retapé sans se voir obligé de passer sous des airs de triomphe élevés à Sun intention. Chaque lois qu'il parait dans un théâtre, les habitués de l'orchestre escaladent les loges pour aller le presser sur leurs cœurs. Onorganisedes souscriptions qui lui permettent île laissée là le coup de fer à la minuit' pour se livrer à ses fantaisies les plus dispendieuses. L'empereur Alexandre 11 vient de le créer prince, et. comme le nouvel anobli ne sait pas lire,
un vient de lui choisir un professeur spécialement pas.'- par
l 'Etat pour lui enseigner L'alphabet, rosa, la rose, et même musa, la muse. On le cajole, on l'encense, on l'adore; en un mot, on est en train di gâter complètement cette nature énergique et primitive.
Vous représentez-vous un homme qui, habitué depuis son enfance a coller des peaux de castor sur <\i-< c ire isses d • carton, se trouve tout à coup transplante dans un palais, au milieu (le laquais criblés de fourrures, et qui lui disent en s'inclinanl avec toutes les marques du plus protond respect :
LA GRANDE Ht» m Mi
— Monseigneur se sent-il disposé à prendre son chocolal ? fe crains qu'il ne lui arrive souvent de regretter sa boutique
lorsqu'il se trouvera dans un salon, au milieu de l'aristocratie russe dont il fait maint enanl partie, il est toujours fâcheux pour un prince d'être obligé de demander des leçons de distinction à ses domestiques, s'il ne veul |>as être continuellement exposé à faire ce que nous appelons en France #des impairs, comme d'aller cracher dans la friture pour voir si la graisse esl suffisamment chaude, de fourrer ses doigts dans les plais des prino oisini s, el de jeter ses os de poulet par-dessus
son épaule.
Le métier d'homme du grand monde n'est ni beaucoup plus facile, ni beaucoup moins fatigant que celui de chapelier, et il csi très-possible qu'après quelque temps de cette existence diap îcrie tout à coup :
— Qu'on me ramène à mes chapeaux !
[ui esl également possible, c'esl qu'à l'instar de nos fils de bonnetiers qui t'oni graver des couronnes de comte sur leurs cartes de visite, il Be déclare tout à coup chez lui un de ces cas de noblesse galopante si fréquents dans nus contrées, et qu'avant trois mois il répète volontiers avec ses confrèri s :
— Nous autres, gentilshomme de race, nous aurons toujours
• sais quoi qui nous distinguera de la plèbe. mi rc bien mauvais service qu'on se dispose à lui rendre irendn k lire. Dès qu'il saura épeler, en voyant sa belle conduite célébrée parla Gazette de Moscou, cet hommelà va se croire nu personnage politique. Au lieu de se demander, comme il r fait jusqu'ici, si c'esl sur le devant ou sur le (\va'~ rière du chapeau qu'il faul en attacher la boucle, à l'instar de de qu ilques-uns de nos b >h Imiens politiques qui de marqueurs de billard sont devenus soutiens du pouvoir, ii va rêver les soucis do gouvernement el proposer peut-être ij M. de Bismark un nouveau système de suffrage applicable aux élections prussiennes.
l.\ ÇA \mh: BOHÊME
Il deviendra peu à peu, comme tous les acteurs en vedette, de plus en plus difficile sur la qualité des compliments que Lui serviront les feuilles quotidiennes. Il ira criant partout :
- m i n'est pas gentil : il a imprimé dans V Invalide
russt que léployé un grand courage. Il lui eût été cepen-
dant bien facile de dire que j'étais simplement un h< ros.
Quoique les journaux russes n'aient pas te droit de dire grand'chose est du reste en quoi ils ressemblent aux journaux français), il y verra ce qu'il ne soupçonne pas encore, 'est-àdire qu'une comédienne peut, avec des appointements de cent cinquante francs par mois, se donner des cachemires de six mille et des chevaux de dix mille cinq cents; qu'autrefois les femmes mettaient des choux dans leur potage, mais qu'aujourd'hui elles en mettent sur leurs chapeaux, et que M. X...., un des banquiers les plus honorablement connus, vient de partir pour Bruxelles laissant un passif de quelques dizaines de millions.
Franchement ce jeune sauveteur a-t-il besoin de connaître tous ces détails delà vie intime des cocottes et desgens de finance? Qu'il réfléchisse avant de rompre avec son passé. On
en train de frapper en son honneur des médailles dont il verra bientôt le revers. Mieux vaut, comme fad s fttre le premier parmi les chapeliers que le dernier paru i les grands dignitaii Qu'il redoute d'exposer - 1 fierté naturelle à des avanies coin
Cejle que j'ai subie dimanche dernier aux courses du bois
Boulogne. Tandis que je me promenais 'sur la verte pelouse,
j'entendais à tout instant prononcer mon nom. Souvent mèm • il était accompagné de paroles extrêmement Batteuses, telles
— Oh ! Rochefort ira Lrès-bii n, et puis il a du sang et une allure toute particulière.
Je savourais mentalement ces voix inconnue
— Enfin, me disais- je en aparté, la Providence rend donc
jusli ■■ au talent el a la bonne conduite. Pour la première fois qu'elle donne cet exemple d'impartialité je suis heureux que son choix soit tombé sur moi.
Au moment où ma vanité atteignait les dernières limites de l'exaltation, j'ai appris que Rocheforl était un cheval appartenant au major Fridolin, et qu'on le prenait à quatre contre un dans la poule d'essai.
Ces blessures d'amour-propre sont bien faites, il me semble, pour prouver aux écrivains français comme aux chapeliers russes que la roche Tarpéienne est près du bois de Boulogne.
La roche Tarpéienne n'est pas non plus très-éloignée du palais de l'Industrie où le jury de l'exposition de peinture boit actuellement, à bouche que veux-tu, des calices d'amertume. Il y a quelques jours on l'accusait du suicide d'un jeune peintre dont les dcu\ tableaux avaient été refusés, et on va bientôt, tout porte à le croire, le rendre responsable du prochain suicicide de 31. de Boissy, qui ne peut pas se consoler d'avoir vu son portrait revenir au domicile sénatorial, comme les déJDris delà grande armée après Waterloo.
Peut-être quelques-uns des jurés de peinture sont-ils d'origine anglaise; quoi qu'il en soit, M. de Boissy a cru devoir protester contre l'exclusion de son image par une lettre assez verte à laquelle 31. de Nieuwerkerkc a répondu d'une façon extrêmement crue. De ce tournoi à armes discourtoises, il résulte que les journalistes qu'on accuse perpétuellement de manquer de mesure en ont infiniment plus que ceux-là môme qui leur font ce rapproche. M. de Boissy a eu du reste plus de chance que moi. M. de Xieuwerkerkc lui a répondu par une lettre, et un jour que, dans le Charivari, j'avais constaté, comme c'était mon droit, que sous le coton des nettoyeurs le Saint Michelâe Raphaël était devenu un ange delà foire aux pains d'épice, .M. de Nieuwerkerkc m'a répondu par un procès.
Il est vrai que le juge d'instruction, qui était de mon avis, lequel avis 'Hait en même temps celui de M. Ingres, comprit
LA GRAJSDE BOHÊME 61
parfaitement que moi, contribuable, j'avais ledroil de me plaindre qu'on détériorât des tableaux, qui, en somme m'appartenaient dans une certaine mesure, et dès la première comparulion, il rendil une ordonnance de non-lien. Mais cette leçon m'a profité au poinl que, lorsque j'aperçois au Louvre an de ces tableaux sur lesquels plusieurs frotteurs semblent avoir passé, non-seulement je n'en parle pas dans les journaux, mais je m'incline devant avec respect et admiration. J'ai retrouvé chez moi une vieille râpe à sucre dont on pourrait parfaitement se servir pour le prochain nettoyage des llubens. A l'instar de M. Sauvageot, je rolïre volontiers au Musée. .Maintenant que je suis revenu de mes erreurs artistiques, je reconnais que rien
n'est efficace comme de râper un tableau.
Quant à M. de lïoissy, il a évidemment une position à prendre : qu'il organise par actions un salon des refusés, avec son portrait comme premier versement. Nul doute que d'autres n'aillent bientôt le rejoindre. Si cette combinaison ne réussit pas. et s'il tient absolument à être exposé quelque part, eh bien, qu'il envoie ledit portrait au musée de Versailles comme tableau historique. On y trouve déjà la salle des Maréchaux, il aura la gloire d'y avoir inauguré la salle des Sénateurs.
Ml
l"- mai 1866.
De temps en temps on s'écrie : sauvons la morale; alors on empêche les femmes seules d'entrer dans les cafés du boulevard, et les femmes non honnêtes d'entrer dans l'enceinte du : ^ Après quoi on se dit : maintenant que nous avons sauvé la murale, passons à autre chose !
Je suis heureux, je l'avoue, de ne pas remplir de fonctions publiques qui me forcent à opérer ce triage entre les femmes Jioi [es et celles qui ne le sont pas. Je me suis promené dernièrement dans l'enceinte du pesage, et, la main sur la conscience, devant Dieu et devant les hommes, je jure que je n'aurais pas pu les distinguer les unes des autres. D'une part, les toilette^ étaient les mêmes, si ce n'est que celles des femmes honnêtes étaient un peu plus extravagantes. D'autre part, où commence chez une femme I honnêteté, et surtout finit-elle ?
Je suppose qu'un commissaire de courses s'approche de -mademoiselle Léonora, des Polies-Dramatiques, e1 la prie de vouloir bien s.- retirer, que répondrait-il si l'interpellée lui demandait les motifs de cette exclusion arbitraire?
LA GRANDE BOHÊMI
.— Les m. inis, répliquerait probablement le commissaire dei ►courses, c'est que vous n'êtes pas ane femme tionnête.
— Sot quoi basez-vous cette appréciation ï
Su;- ce que vous portez des robes de trois mille francs ei des cachemires de six mille, sans avoir d'autn s moyens d i tence que soixante-deux francs d'appointements mensuels.
— C'est vrai; aussi, je fais des dettes, absolument comme les femmes de monde qui ont trente mille livres de rente et qui en dépensent déjà par an soixante nulle chez leurs coutnrii
— Enfin, mademoiselle, nous avons décidé que l'enceinte du ge serait interdite aux femmes de théâtre.
— Mais la profession d'actrice n'a rien d'immoral par ellemême, puisque ces mêmes dames du monde passent leur temps à donner dans leurs salons des représentations dont on parle dans les journaux, et oii elles enfilent, sans la moindre rougeur au front, des maillots non moins collants que les nôtres.
ace a constater, c'est que généralement, a point de vue de la beauté et du talent, nous leur sommes beaucoup supérieures. Si vous vous décidez à fermer l'enceinte du j toutes les femmes qui dépensent plus qu'elli -
possèdent; à toutes celles qui jouent la comédie et à toutes celles qui choquent le bon sens public par la démence de leurs toilettes, je consens à sortir, d'autant plus que votre pes
lit vide a '. bout de cinq minutes. Autrement, on ne m'arrachera d'ici que par la tore des baïonnetti
S'il se trouvait une femme assez forte parmi celles qui vivent di l m 's faibl ss ss pour pousser ce raisonnement jusqu'à; sa dernière limite, je ne sais trop ce qui arriverait. Il est cert tin - dames du grand monde passaient, comme autrefois, : journées dans leurs oratoires, pendant que leurs maris combati ir la foi en Palestine; si elles sortaienl de leur
uniquement pour aller, une aumônière ;i la ceinture, parcourir les campagnes et laver les pieds (]cs indigents, elles
auraient quelque droit à [i'.u'cv entre les d€HX camps une i
Cl LA GRAN DE BOHÊME
de démarcation. Il est vrai que si elles étaient occupées à laver les pieds des indigents, elles n'étaleraient pas dans l'enceinte (\u pesage des robes de soie bariolées aux couleurs de M. de Lagrange.
En Angleterre, les femmes honnêtes ressemblent si peu comme allure à celles qui ne le sont pas, qu'elles n'onl aucune crainte d'être confondues avec elles. Que nos belles susceptibles suppriment ces arbrisseaux en Taux, cheveux, dont les rameaux frisés leur tombent jusque dans les yeux ; qu'elles remplacent par tics chapeaux en étoile les serpents de Pharaon qui leur tiennent lieu de coiffure, et la séparation des deux mondes s'opérera instantanément. Mais, je ne sais pas pourquoi, j'ai idée qu'elle essayeront de tous les systèmes avant de s'arrêter à celui-là.
C'est, du reste, une charmante époque que la nôtre! En même temps qu'ils décrivaient les robes, plan, coupe et élévation, que portaient les grandes dames présentes aux dernières courses du bois de Boulogne, les journaux de Paris répétaient après les journaux russes que l'auteur de l'attentat commis sur le czar allait être mis à la question.
Cette nouvelle a été reçue comme la chose du monde la plus naturelle, et il ne s'agit plus guère que de savoir maintenant si on tenaillera le coupable aux cuisses et aux mamelles, si on lui versera du plomb fondu dans les oreilles ou si on jugera plus conforme à la dignité d'un grand empire de lui broyer les os des jambes. Tels sont les suji ts qui se discutent en avril 1 866. On a bien raison de dire que la civilisation coule à pleins bords.
Voilà des circonstances où il est dur de faire partie du corps diplomatique Être obligé d'aller le soir faire le whist avec le czar > i causer d'infamies renouvelées de Cypriano La Gala, comme nous causons ici d'une première de Sardou ou de Meilhac, C'est le côté vraiment douloureux des grandeurs humaines. Il n'en faudrait pas plus pour me dégoûter à jamais du métier d'ambassadeur.
LA GRANDE lui il ÊME
Nous du moins, infimes particuliers, nous avons le ur.ui de nous enfermer à double tour, et de laisser déborder notre mal de cœur en apprenant que des êtres humains ont t'ait du corps d'un malheureui une succursale de la chambre des horreurs du musée de madame Tussaud. Mais comment vont se tirer de là ceux qui reçoivent tics appointements pour trouver (oui bien! A vrai dire, je serais étonné s'ils ne cherchaient pas un moyen de décerner un premier prix de clémence au ezar qui, pouvant ordonner qu'on répandit sur les blessures de assassin deux litres d'huile bouillante, n'a jamais voulu qu'o en versât plus d'un litre et demi.
Je me rappelle avoir lu dans je ne sais quels mémoires sur la cour de cet excellent Louis XV, qu'en apprenant les monstrueux, détails du supplice de Damiens, le roi avait beaucoup pleuré. Or, quand on songe qu'il n'avait absolument qu'un uesie à faire pour arrêter ce massacre, et s'épargner ainsi des larmes abondantes, il faut lui savoir gré de son énergie. Le grand Napoléon se livra du reste aux. mêmes manifestations lors de l'assassinat qu'il laissa commettre nuitamment sur la personne du duc d'Enghien. Les historiographes du temps ont tmit mis, comme c'est l'usage, sur le dos des ministres qui s'étaient opposés à tout acte d'indulgence. Il est probable, que la même tactique sera observée à Saint-Pétersbourg. J'ai déjà remarqué que les ministres sont tout-puissants pour empêcher une grâce et sans aucune espèce d'influence pour empêcher un emprunt.
En attendant, je me demande comment on va s'y prendre pour savoir de l'inculpé s'il a ou non des complices. La torture est. comme la guitare et le théorbe, un art sinon tout à fa t perdu au moins fort tombé en désuétude. Je sais parfaitement que ce ne seront pas les tourmenteurs qui manqueront pour cette besogne délicate, attendu (< i nous sommi s payés pour le savoir) qu'on trouvera éternellement des nommes pour tout faire. D'ailleurs, il n'y a pas de sots métiers, quoiqu'il y en
ait de déshonorants. Ce n'esl donc pas de la bonne volonté de ces messieurs que je doute; c'est leur inexpérience que je crains. On ne torture pas un homme comme on prend une prise de tabac. 11 y a des études préalables à l'aire, et, si j'ose «l'exprimer ainsi, un baccalauréat à passer. Il faut savoir le faire souffrir sans qu'il perde connaissance et surtout sans qu'il passe de vie à trépas dans les mains du tortionnaire. Vous comprenez que, si l'homme rend l'âme au moment ou il ouvre la bouche pour faire des révélations, ce n'est plus de jeu; la partie est manquée.
Si, au contraire, on parvient à découvrir un praticien à la main tout ensemble terme et légère, qui puisse dire du premier coup d'onl : c'est la qu'est Toulon! c'est-à-dire : voici l'endroit douloureux qu'on peut attaquer sans intéresser les organes essentiels à la vie. alors tout est profit. Le torturé, vaincu par la douleur, raconte absolument tout ce qu'on veut. Une fois la question terminée, il est encore en très-bon état pour marcher à la mort, et les peuples émus bénissent le ciel de leur avoir accordé des souverains si doux, si intelligents et si magnanimes.
i mai L866.
Un lecteur me demande dans une lettre personnelle et trèspressée ce que deviendrait l'exposition universelle de 1867 dans le eas oii la guerre éclaterait en Allemagne. Dùl-il me . user sa voix aux prochaines élections, je suis obligé de lui mdre que je n'en sais rien. Du reste, afin de m'ôter tout ipule, mon correspondant a soin d'ajouter que, s'il s'adresse à moi pour ee renseignement, ce n'est pas par patriotisme, mais tout simplement parce qu'il doit faire venir ces jours-ci de sa province une machine à battre le blé qui comporte la hauteur d'un second étage, et qu'une t'ois seul à Paris avec sa machine à battre le blé, il aurait toutes les peines du monde à trouver un logement si elle lui restait sur les liras pour cause de relâche au palais du Ghamp-de-Mars.
Arec Faugmentation vertigineuse du prix des loyers, la mauvaise volonté des concierges qui ne veulent plus laisser monter le porteur l'eau après dix heures do matin, et l'avidité des propriétaires qui font maintenant tenir quatre pièces, une cuisine et une antichambre dans un tiroir de commode, il est incontestable qu'un monsieur aurait quelque difficulté à mimé-
68 LA GRANDE Ko II KM E
nager une machimc à baltre le blé, fit-il môme énergiqucmcnl valoir sa qualité d'abonné du Soleil.
D'autre part, se promener sur les boulevards et aller dîner en ville en compagnie de cette c instruction haute de deux, étae sérail s'«xposer à do continuelles observations. Je ne veux ridiculiser en quoi que ce soit l'honorable correspondant qui veut bien me confier son embarras; mais sa situation me rappelle l'histoire de ce négociant de Bordeaux qui, étant allé dans l'Inde afin d'améliorer la qualité de sis vins, avail pris, avant de quitter Chandernagor pour retourner en France, un bille! dans une loterie de charité. Deux mois après sa réinstallation à Bordeaux, il reçoit une lettre d'avis qui lui annonce qu'il a gagné un éléphant, et que le prochain paquebot déposera entre ses bras le noble animal.
Vous suivez d'ici lalégende : le négociant se hâte d'envoyer son éléphant, qui était gris perle, au jardin des Plantes de Paris; mais l'administration le lui retourne au bout de quinze juins, sous prétexte qu'il se livrait à un pugilat perpétuel avec l'éléphant noir, ce qui n'avait rien d'étonnant, attendu que tous les naturalistes savent que les éléphants noirs et les éléphants gris perle n'ont jamais pu vivre ensemble.
En proie à un véritable désespoir, le malheureux négociant offrait son numéro gagnant à tout le monde, mais c'était à qui le refuserait. Il prit le parti de loger son gros lot dans les caves de sa maison. Malheureusement, il n'y avait pas de jour où l'éléphant ne s'amusât à. défoncer des tonneaux dont il humait avec enthousiasme le vin qui était retour de l'Inde, ce qui lui rappelait la patrie absente.
Une h»is i n état d'ivresse, l'intéressant animal se promenait dans les caves battant les murs, cequi avait, entre antres inconvénients, celui de faire t isser considérablement la maison^ que festons d mgereux ébranlaient de fond en comble.
Désolé d'avoir ainsi chez lui nu éléphant qui se livrait à la boisson, l'heureux gagnanl de la loterie en question fit monter
* LA «.H INBE BOHÊMI
dans les combles cette bête aussi douce qu'encoinbranUi. Il arrivait alors journellement ceci : le mastodonte qui étail Intelligent, mais distrait, se trompait déporte, etaulieude rentrer chez lui, il allait frapper chez les voisins. Vous représentez-vous une jeune fille qui l'oreille au guet attend son amoureux et qui en allant ouvrir après s'être écriée : « -C est lui. «e reconnais sou coup de sonnette! • se trouve face à face avec un éléphant uns perle: C'étaient, dans le quartier, des cris et des terreurs à faire baisser la Bourse.
Qu'est devenu depuis ce déclassé? je l'ignore. Comme c'était une femelle, le bruit a couru qu'en arrivant à Bordeaux elle était déjà grosse de trois mois et que ces animaux privilégiés portant ordinairement un an et demi, die avait, après quinze mois de séjour en France, donné le jour à un petit éléphant qui promettait d'être aussi gracieux que sa mère. Je mentionne ce bruit sans le garantir , d'ailleurs la vie privée
doit être murée.
Si l'exposition de 1867 n'avait pas lieu, mon correspondant
se trouverait. Un et sa machine abattre le blé, à peu près dans la situation du propriétaire de l'éléphant dont je parle, souvent même, ee qui prouve quel courant magnétique existe entre nus lecteurs et nous, je me suis demandé ce que deviendra, une fois l'exposition finie, l'immense construction qu'on élève au Champ-de-Mars. J'avais pensé (et quoi qu'on puisse en dire, je trouve mon idée louable à convertir le palais de 1 Exposition en maison de retraite pour les femmes qui se sont mal conduites dans leur jeune--. Il est temps que la société fesse quelque chose pour les Baueis de la galanterie. Il y a, il me semble, une suprême ingratitude de notre part à abandonner sur leurs vieux jours, à toutes les vicissitudes du hasard, infortunées qui, pour nous aider à mener ici-bas une existem heureuse et fantaisiste, se sont ruiné la sauté et perdues de réputation. 11 est toujours blessant pour la dignitéd'un gentilhomme, fùt-il seulement marquis, après avoir mis auxp
d'une femme sa fortune et ses parchemins; après avoir bravé, pour obéira ses moindres caprices, les huissiers et les conseils judiciaires : après lui avoir donné des noms que les oiseaux envieraient, tête que mon trognon et mon chien bleu; après lui avoir acheté des colliers dont les reines d'Asie se feraient un costume complet ; il est toujours pénible, dis-je, de rencontrer, au détour d'une voie nouvelle, cette ancienne idole poussant une brouette chargée de tubercules malpropres et criant avec l'organe enchanteur de Jean Hiroux :
— Pommes de terreau boisseau !... Pommes de terre au boisseau !
Les femmes ont un défaut radical : elles se croient sûres de rester toujours jeunes. Avec une conviction qu'on ne trouvera jamais chez nos hommes politiques, elles se disent :
— Les autres vieilliront peut-être, moi je ne vieillirai pas. Quels exemples et quelles leçons pour les Amanda, les
Cora et les Paquita d'aujourd'hui, si elles pouvaient voir rassemblées dans un même dortoir les Paquita, les Amanda et les Cora d'autrefois ! Comme elles en rabattraient de leurs prétentions et de leurs faux cheveux, et comme elles se précautionneraient dès à présent d'un lion bureau de tabac pour l'avenir ! Un jour, par une de ces circonstances imprévues et improbables de la vie d'étudiant, je me suis rencontré avec une vieille femme maigre, voûtée, à l'œil gélatineux, à la lèvre broussailleuse. C'était celte ruine que nos pères avaient surnommée la belle limonadière a dont la grâce avait jadis fait émeute. Deux heures durant, cette gloire défunte, qui minaudait comme si elle s'était crue encore dans son comptoir, nous décrivit ses triomphes, les enthousiasmes qu'elle provoquait, les visites (pie lui avaient faites Souwarow, Rostopchin, le roi de Prusse et l'empereur Alexandre après la seconde Restauration. Elle nous déroula un manuscrit uniquement composé des chansons que les poètes des environs rimaient en son honneur. Elle nous en chevrota quelques-unes en s'interrompant pour
I v i.ua vl'.i. BOHÊME -\
tremper mi nez druidique dans on mouchoir à carreaux.
Elle nous raconta, avec une complaisance qui faisail I (lr son bon coeur, qu'un jeune officier autrichien s'était brûlé la cervelle dans un moment de délire amoureux ; et tout en l'écoutant je me disais que si l'officier autrichien revenait sur la terre il regretterait furieusement sa cervelle si misérablement brûlée, et qu'il viendrait les armes à la main demander à son ex-adorée de vouloir bien la lui rendre.
Non-seulement on ne savait plus si cette femme avait été belle, mais on ne reconnaissait même pas qu'elle eût été limonadière. La maison de retraite dont je propose la fondation nous donnerait par milliers des spectacles dans ce genre, sans compter que les gandins pourraient aller prendre auprès de ces femmes d'expérience des leçons qui profiteraient au repos des familles. Fourberies de cocottes, roueries de biches aux bois et aux abois, rien ne résisterait à la grande habitude qu'auraient ces femmes intelligentes de tous les trucs et de toutes les fausses trappes de la galanterie parisienne.
Jugez un peu quelle supériorité les hommes les plus naïfs ne tarderaient pas à acquérir sur les demoiselles les plus sournoises s'il suffisait aux cocodès d'aller demander à ces pythonisses des conseils comme ceux-ci :
— Madame, j'adore une jeune tille nommée Élisa et qui n'a jamais aimé que moi. Si je viens vous consulter, c'est uniquement parce que dans les commencements de notre liaison elle avait un fort appétit, et que cette perpétuelle fringale est tombée tout à coup. Je suis inquiet. Ne serait-ce pas chez cette chère petite un embarras d'estomac?
— Dans mon bon temps, répliquerait la soupeuse retraitée. je déjeunais jusqu'à trois fois dans la même journée avec ùv admirateurs de mes talents et de mes charmes, ^arrivait alors qu'à dîner je ne pouvais plus manger que du bout des lèvres. Voyez donc si cette fameuse Élisa, qui n'a jamais aimé que vous, ne déjeune pas de temps en temps avec d'autn
C'est ainsi que nos jeunes millionnaires arriveraient peid
peu à ne plus prendre des cocottes pour des lanternes,
que, d'une maison de retraite, on pourrait encore faire u\ maison d'éducation. Quant à votre machine à battre le bl mon cher correspondant, elle aurait alors un emploi tout trou sous le titre plus poétique de machine à battre les femmes.
8 mai 1866.
Nous touchons à ce moment suprême où de tous les théâtres
3 seul qui fasse de l'argent, c'est le théâtre de la guerre. Pen-
ant ces spectacles non gratis où le droit des pauvres est
amplacé par le droit des nations, et oii les principaux acteurs
e touchent d'autres feux que des feux de peloton, les chroni-
[ueurs de ma catégorie en sont réduits à remplir tout au plus
es entr'actes et à figurer dans les intermèdes. Lorsque les
lèches et les imaginations sont allumées, lorsque Garibaldi,
fflgtemps négligé pour Gladiateur, reparait dans la tempête,
■ lez donc raconter que mademoiselle Sandarac portait une
)be gris perle à la première du Mangeur de fer, et que
leur de raisin sec, une de nos plus jolies turfistes, a été ré-
ïemment expulsée de l'enceinte du pesage. S'il est encore
uelque part un courriériste à peu près sûr d'être lu, c'est
tâvas-Bullier. Son style dénué de fioritures étonne au premier
bord :
— « Prusse refuse désarmement, — troupes en route vers '-axe. —Régiments concentrés frontières. » Mais l'intérêt du fond fait passer sur l'étrangeté de la forme.
d'autant plus que cet heureux Havas-Bullier, qu'il ne faut pas, malgré le trait d'union, confondre avec Erckmann-Chatrian, jouit du privilège exclusif d'annoncer continuellement des fausses nouvelles et de ne jamais être poursuivi.
A l'aspect des préparatifs guerriers qui sont comme la répétition générale du grand drame qui va se jouer en Europe, mon premier mouvement de condoléance a été pour les petites daines françaises qui, par suite du rappel général des étrangers actuellement à Paris, vont se trouver subitement veuves de huit ressorts. J'ai fait part de mes inquiétudes à une jeune artiste de dix-huit ans, excessivement avancée pour son âge. Elle m'a répondu que mes craintes à l'égard d'une classe généralement mal vue dans la société, faisaient honneur à mes sentiments démocratiques, mais que je pouvais dormir tranquille.
— Autrefois, en effet, m'a-t-elle dit, les étrangers étaient la ressource des femmes qui avaient usé toutes les ficelles de la galanterie. Mais depuis plusieurs années déjà le niveau intellectuel de la jeunesse française a tellement baissé que, comme matière exploitable, nous préférons de beaucoup nos compatriotes à nos voisins d'outre-Manche et d'outre-Rhin. Naguère encore nous ruinions trois Russes pour un Français ; aujourd'hui nous mettons sur la paille quatre Français pour un Russe. Telle est à peu près la proportion. Vous voyez que la guerre n'a plus rien qui nous effraye, puisque si elle éloigne les étrangers de Paris, elle forcera probablement à rentrer chez eux les Parisiens établis à l'étranger.
Tout fier que je fusse, d'apprendre que nous ne le cédions en rien sous le rapport de la démence amoureuse aux autres peuples de la terre, je n'ai pu m'empècher de m'étonner tout haut que la partie du sexe faible, connue sous le nom de cocottes, n'étudie pas plus assidûment la politique au lieu de borner ses lectures aux Mystères de l'Egypte dévoilés et aux Mémoires d'une biche anglaise. Tout n'est pas jasmin dans le métier de prima donna du bois de Boulogne. Un colonel autri-
I ^ GIIAN1H'. BOHÊME
Chien ne vous a pas plus tôt promis une maison de campagne à Bougival, qu'il est rappelé tout à coup par son ambassadeur pour aller défendre la Vénétie menacée. Supposez une femme un peu au courant des questions d'équilibre européen, on ne s'imagine pas ce qu'elle > gagnerai] au point de vue de l'équilibre de smi porte-monnaie. Elle se dirait par exemple :
— J'ai reçu hier des propositions sérieuses d'un jeune Bavarois qui loue au Grand-Hôtel. Mes connaissances diplomatiques me permettant de supposer que la Bavière ne sera pas engagée dans le conflit, je crois que je peux risquer le paquet.
Voici, au contraire, l'avenir de nos petites déjeuneuses livré a tous les hasards de la guerre, ef je ferai remarquer à ce propos que puisqu'on interdit les jeux de hasard, il est assez singulier qu'on laisse subsister le plus dangereux de tous. Le plus périlleux des baccarats le sera toujours moins qu'une carabine Minié, et mieux vaut, au résumé, un adversaire qui vous abat un neuf, qu'un boulet de canon qui vous abat une jambe.
Je l'avouerai, d'ailleurs, quelque peu de relations que j'entretienne avec la dame de trèfle, je ne comprends qu'imparfaitement pourquoi ce sont les jeux de hasard et non les jeux d'adresse qu'où défend dans les cercles. Il me semble, quant à moi, qu'un jeu n'est moral que si le hasard y joue le principal rôle, c'est-à-dire si la chance est (''gale pour tous. Quand deux individus jouent à l'écarté, où la science est pour moitié dans le gain de la partie, il est certain que le plus fort finira toujours par dépouiller le plus faible. On objectera «pie si le baccarat a été supprimé, c'est parce qu'il ouvrait la porte aux entrepriles gens indélicats ; je réobjecterai qu'on avait remplacé l'écarté par le baccarat précisément parce que le premier jeu offrait de grandes facilités aux gentilshommes qui, pour éviter de se faire sauterla cervelle, se décidaient à faire sauter la coupe.
Jusqu'à un certain point, du reste, les grecs auraient le droit de s'en tenir à ce raisonnement :
76 LA GRANDE BOHÊMK
— Vous interdisez le baccarat sous prétexte que c'est un jeu de hasard. Du moment que nous arrangeons les cartes de façon à être sûrs de gagner, ce n'est plus un jeu de hasard ; donc, vous n'avez pas le droit de l'interdire.
Et puis sur la pente vertigineuse de l'interdiction, il est bien difficile de désigner le poteau d'arrivée qu'on est décidé à ne pas dépasser. Puisqu'on supprime le baccarat comme jeu de hasard, j'ai bien envie d'indiquer à l'autorité un endroit qu'elle ne connaît probablement pas, et où on joue tous les jeux, notamment Je chemin de fer. Les pertes y sont quelquefois si fortes que dernièrement en apprenant que les troupes prussiennes allaient être mobilisées, un remisier très-connu a jugé à propos de mobiliser à son tour plusieurs millions qu'il a envoyés en observation sur la frontière de Belgique.
Comment dans cette maison qui fait face au Vaudeville interdirez-vous les jeux de hasard ? D'abord, tous les jeux sont de hasard, même ceux de l'amour; demandez à la petite Bamboula qui le mois dernier n'avait pas de brides à son bonnet et qui maintenant a des cactus sur ses chapeaux.
Ainsi je suis sûr que M. Bastien Franconi eût été bien surpris si une somnambule lui avait prédit qu'après avoir fait bâtir un théâtre qui lui revient à quatre millions, il serait obligé de donner au cirque Napoléon sa représentation d'ouverture. Le hasard a eu évidemment une grande part dans cet état de choses, d'autant plus douloureux, que tout promettait à ce nouveau théâtre hippique une fortune brillante et un public nombreux, sans les dangers d'effondrement qui en retardent indéfiniment l'acceptation.
Voir d'élégantes écuyères crever des ronds de papier est un plaisir qui ne vieillira pas, mais qui cède cependant devant l'idée d'être enseveli avec tous les siens sous les plafonds du I bâtiment. Ce vice de construction est d'autant plus regrettable que M. Bastien Franconi nous a exposé samedi, dans la salle prêtée par son confrère, des échantillons très-remarquables de
ctowns et d'écuyers. II y a notamment un père qui fait de ses quatre garçons absolument tout ce qu'il veut. Ce ne sont pas encore des bilboquets, mais ce ne sont déjà plus des enfants. Michelet n'avait pas étudié la famille sous cet aspect imprévu. Je l'engage à aller le plus tôt possible au cirque Franconi, afin de combler cette lacune. Peut-être dans les nouveaux projets d'instruction obligatoire y aurait-il place pour la fondation d'un collège, où on élèverait les jeunes gens la tête en bas.
Les dames ont également beaucoup remarqué un homme qui déploie une rare souplesse sous la forme d'une grenouille verte. Je ne puis cacher à ce jeune sauteur qu'il possède là un talent de société grâce auquel on arrive à tout. Mon front se couvre d'une rougeur subite quand je songe aux lettres passionnées qu'il a dû recueillir à l'issue de la représentation.
« Homme enivrant !
« C'en est fait : je n'essaye même pas de lutter contre le magnétisme qui me pousse vers toi. La façon dont tu imites la grenouille m'a remuée jusqu'au plus profond de mon cœur. Je devrais me taire, mais j'oublie toutes les convenances pour te dire que tu es mon idéal.
« Aimable grenouille, à toi pour la vie,
« Léonora. »
Puisse ce grand exemple profiter aux jeunes gens qui sacrifient pour les femmes leur fortune et leur santé ! Qu'ils tâchent d'imiter la grenouille et pas une ne leur résistera. Il est vrai qu'imiter la grenouille est un don du ciel ; et qu'un jeune homme qui aurait d'ailleurs tout pour lui, esprit, physique, bonnes manières, pourrait rester éternellement une grenouille des plus médiocres.
22 mai 18Sti.
Nous sommes, il faut bien nous l'avouera nous-mêmes, dans une position inextricable vis-à-vis du public. Quand nous écrivons que la découverte du rat à trompe est une plaisanterie, et que tel ou tel lever de rideau du théâtre Saint-Pierre n'est pas le dernier mot de l'art dramatique, une foule indignée nous crie :
— Ah ! ces journalistes, ils font métier de trouver tout mauvais!
Lorsqu'au contraire nous signalons à l'attention fugitive du Parisien une étoile qui se lève ou une invention qui surgit, la même foule, non plus indignée, mais méprisante, nous apostrophe par ces mots :
— Combien vous a-t-on payé cette réclame ?
On ne saura jamais au juste ce qu'il faut à un homme de droiture et d'obstination, de dîners refusés, de coups d'épée donnés ou reçus pour arriver à (tisser aux yeux, de ses concitoyens pour un écrivain qui écrit ce qu'il pense.
Je suis, comme vous voyez, dans les plus mauvaises conditions pour vous présenter un inventeur qui m'a été adressé
L A fl K A N D E li 0 II I M I 79
dernièrement comme ayant enfin découvert la direction des ballons, cette fameuse direction i^ii, comme celle de l'Opéra, est ;i tant de déboires. Mon honorable confrère et ami M. Henrj delaMadelèneadéjàpariédansla chroniquedu Tempe en termes extrêmement chaleureux du système de M. Smitter. Mais, vous l'éprouverez un jour si vous ne l'avez éprouvé déjà, le premier effet que produit la visite d'un homme qui croit avoir découvert la direction des ballons est un effet comique.
Personne, d'ailleurs, ne pouvait être sur cette question plus profondément sceptique que moi qui ai débuté dans la carrière des lettres comme employé à l'hôtel de ville, bureau des brevets d'invention. Pendant deux ans, les découvertes les plus importantes m'ont passé par les mains, et j'ai pu juger à mon aise combien pour un Denis Papin ou un Daguerre il se produit d'Adolphe Bertron.
On ne peut, dans le monde où je vis et même dans celui où je ne vis pas, se faire aucune idée des machinations saugrenues qui s'implantent quotidiennement dans l'imagination des hommes : Nouveaux syphons à eau de Seltz; procédés souscutanés de conservation des viandes; application des coquilles d'oeufs à la fabrication du pain pour les prisonniers. J'oublierai difficilement l'émotion de ce papetier qui est venu un jour déposer d'une main fébrile les pièces d'un brevet de quinze ans pour un objet intitulé : le crayon-canif. Il avait remarqué que, généralement, quand on avait besoin de tailler son crayon, il fallait perdre un temps infini à chercher son canif, et il remédiait à cet inconvénient au moyen d'un instrument oblong, qui se terminait à l'un des bouts par un canif et à l'autre bout par un crayon.
Je jetai un verre d'e o glacé sur ses espérances, en lui faisant comprendre, après une longue explication, que du moment que le canif et le crayon étaient aux deux bouts opposés, il était matériellement impossible de se servir du premier pour tailler le second. Mais comme les novateurs admettent difficile-
ment qu'ils ont fait fausse roule, l'ingénieur papetier résuma notre conversation en ces ternies :
— En effet, il y a peut-être quelque amélioration à essayer. Délivrez-moi toujours le brevet d'invention, la semaine prochaine je viendrai prendre un brevet de perfectionnement.
La direction des ballons était précisément, avec le mouvement perpétuel, l'océan dans lequel sombraient le plus fréquemment les cerveaux troublés. La moyenne était de trois par jour, ce qui, à la fin de l'année, donnait un total suffisamment effrayant. Du reste, de tous les systèmes d'aviation dont les dessins ont été mis successivement sous mes yeux, il n'en est pas un qui ne m'ait paru pécher par la base. Le vice radical des procédés d'aérostation connus c'est que, ne pouvant corriger le ballon qui est trop massif, trop susceptible d'allongement ou d'élargissement par suite du peu de résistance de l'enveloppe en taffetas, les aéronautes essayaient de diriger la nacelle, ce qui bouleversait toutes les lois de la physique et du bon sens, attendu qu'un ballon ne peut pas plus être dirigé par sa nacelle qu'un gros navire par le canot qu'il traîne après lui.
Au premier abord, ce problème paraît être l'enfance de la simplicité ; eh ! bien, de tous les aéronautes passés et présents, M. Smitter, simple ouvrier mécanicien, est le seul qui l'ait soulevé. Au lieu d'appliquer à la nacelle les voiles et le gouvernail, il reporte toute la force motrice et dirigeante sur l'aérostat luimême, qu'il établit au moyen d'une charpente osseuse en fer creux, légère et solide, recouverte ensuite de taffetas. Le ballon résistant devient ainsi capable de recevoir tous les agrès nécessaires à sa direction, comme les hélices, le gouvernail et surtout deux palettes qui, en s'ouvrant et se fermant aux deux côtés de l'aérostat comme les battants d'une table, permettent au voyageur de lutter contre la pression atmosphérique et de planer à la hauteur et dans la zone qu'il a lui-même choisie.
Il en est des ballons comme des pièces de théâtre : cent répétitions générales ne valent pas une première représentation.
Peut-être au moment du départ M. Smitter s'apercevra-t-il qu'il a pensé à tout, excepté à la chose principale. Tout ce que je puis affirmer c'est que, lorsque cet homme de conviction s'est brésenté chez moi, il m'a surpris par l'exposé de théories qu'il était bien difficilede combattre. Il est rare que l'inventeur monomane ne donne pas, quand on le pousse un peu, des signes d'égarement ou des preuves de mauvaise toi. M. Smitter, lui, m'a paru appeler la controverse et solliciter les objections, avec une modestie et une bonne grâce parfaites.
En pensant que l'inventeur appartient à la classe ouvrière, le public voudra bien se rappeler que les grandes idées n'ont jamais eu d'aristocratie, et tandis que M. Coste, membre de l'académie des sciences et décoré de plusieurs ordres français et étrangers, cherchait vainement depuis quinze ans la pisciculture, c'est un pauvre pêcheur des côtes de Normandie, nommé Rémy, qui a doté le monde de cette découverte extraordinaire. C'est du reste à nous autres qui ne croyons ni aux coups de trompettes, ni aux placards sur les murs, mais aux faits et aux raisonnements, c'est à nous, dis-je, d'aller chercher dans leur obscurité laborieuse les hommes qui usent en travail et en sacrifices de toute espèce le temps que d'autres dépensent en réclames. Rien n'eût été plus facile à ce chercheur timide que de se mettre dans les mains de quelque Barnum qui l'eût compromis, mais qui l'eût fait connaître. 11 est venu simplement nous dire :
— Je puis, je crois, faire faire un grand pas à la direction des ballons. J'avais six mille francs d'économies, je les ai mis dans la construction d'un aérostat. Aujourd'hui mes économies sont épuisées et il me manque une dizaine de mille francs pour tenter une expérience décisive. Est-ce que vous croyez que la question n'est pas assez importante pour que je fasse appel à une souscription publique, après avoir démontré préalablement en quoi mon système diffère de tous ceux qui ont été vainement essayés jusqu'ici?
i \ on an DE BOHÊME
Je lui lis observer que dix mille francs pour rétablissement d'un h.illon. d'une nacelle el de toute la mise en scène nécessaire à uni m, c'était une somme bien mesquine.
— G'esl vrai, me répondit-il, mais comme je suis ouvrier mécanicien, je ferai toul moi-même. Ainsi j'ai déjà bâti à moi tout seul la charpente en fer de mon aérostat. Gomme j'étais excessivement occupé toute la journée pour mon patron, j'ai travaillé toutes les nuits pendant trois mois, et aujourd'hui il ne me manque que le taffetas, le gouvernail el les hélices, que je coudrai et que je poserai également tout seul, aussitôt que j'aurai l'argent nécessaire pour me procurer mes matériaux.
Vous comprenez que je ne garantis rien ; mais vous savez comme moi, chers lecteurs, que les seuls inventeurs qui soient jamais arrivés à un résultat sont ceux qui passent leurs nuits à travailler eux-mêmes, et non ceux qui font travailler les autres.
EN PR0V1NCK
28 ruai 18C6.
Le directeur des courses de taureaux de Périgueux ayant eu l'obligeance de faire un service à la presse, j'ai quitté vendredi soir la moderne Babylone, pour aller assister à la représentation tauromacliique qui mettait en émoi la capitale des meilleures truites de l'Europe.
Cette agitation était du reste amplement justifiée par les affiches collées sur tuus les murs du département : les taureaux arrivaient d'Espagne même, amenés par de frais picaderes de Tolède, ornés des noms les plus castillans : don Cliico Feroandez, il signor Andréa Fontanelle, Antonio Monibe Rodrigue! ; car chaque peuple a une façon particulière d'obéir aux Inctincts carniTon s. Les Espagnols ont les courses de taureauï, entre les omoplates desquels des hommes vêtus de satin ponceau plongent le plu? adroitement possible une épée à lame
si LA GRANDE BOHÊME
aiguë. Nous, nous avons la guerre européenne, où, de temps en temps, les jambes et Les bras abattus s'entremêlent dans une extermination générale. Chacun satisfait comme il l'entend aux douces lois de la nature.
En France, les essais de taureauculture ont eu jusqu'ici quelque peine à réussir. Au fond, tout le monde est d'accord pour reconnaître que rien n'est agréable comme de voir ëventrer des chevaux, à grands coups de cornes; mais l'autorité est constamment tiraillée par la loi Grammont qui punit d'un emprisonnement de un jour à trois mois les sévices inutiles commis sur les animaux. De sorte que jusqu'à présent on a permis chez nous les combats de taureaux à condition que les taureaux seraient des génisses et que les combats seraient des conférences.
Aussi, à mon arrivée à Périgueux, ai-je trouvé- le désappointement sur tous les visages. La nouvelle venait de se répandre que l'autorisation de tuer les taureaux à la fin de la course venait d'être refusée h don Pablo Messa, le directeur de la troupe, j'allais dire de l'abattoir.
Le senor directeur était au désespoir.
— Il est venu, disait-il avec raison, du public de tous les pays circonvoisins, de Nontron, de Bergerac et même de Paris, dans l'unique but d'assister à la mort des taureaux. Si mes artistes ne meurent pas au dénoûment, que voulez-vous que j'en fasse? Une course de taureaux ne peut cependant pas finir par un mariage.
— C'est possible, lui répondait -on, mais la loi Grammont défendant expressément de faire souffrir les animaux, nous ne pouvons pas vous permettre un divertissement qui serait en contradiction flagrante avec la législation actuelle.
— Ne vous Inquiétez pas, mes picadores sont de. première force, il s'engagent à tuer les taureaux sans les faire souffrir. I ('ailleurs, vous autorisez bien les stceple-chases, où jockeys et gentlemen se cassent les reins à volonté.
LA t. H \M>i: BOHÊME
— C'est juste, répliquait l'autorité, nmis cela tient ;ï ce qu'il n'y a pas de loi pour défendre aux chevaux de tuer les hommes, tandis que nous en avons une pour défendre aux hommesde tuer les chevaux.
— A-t-on décrété, oui ou non, la liberté des théâtres! insist.-iii don Pablo Messa. Puisqu'on l'a décrétée, personne au monde n'a le droit de voir ce qui se passe dans mon hippodrome. Tout le monde se plaint que le drame est mort : je le régénère en faisant jouer le rôle principal par un jeune taureau âgé de cinq ans, et on m'empêche d'élever le niveau de l'art. A quoi voulez-vous que j'utilise mes bêtes?
— Faites-leur faire tout ce que vous voudrez en dehors de ce que la loi défend. Nous ne nous opposons pas à ce que vos animaux jouent une pièce de circonstance, à ce qu'ils se livrent entre eux à une innocente sauterie ou même à ce qu'ils donnent un concert vocal.
— Je comprends : vous voulez que je sacrifie ma fierté d'Espagnol au point de faire de mon cirque une simple laiterie. Jamais !
L'affaire en est là. 11 est certain que rarement question fut plus difficile à résoudre. C'est affreux si on lue ces pauvres innocents taureaux, et ce sera bien ennuyeux si on ne les tue pas. Il est certain que les Français qui ont fait quinze, vingt et trente lieues pour assister à la représentation donnée par les Espagnols, n'ont pas dit momentanément adieu à leur famille et au chef-lieu qui les a vus naître, dans l'idée de venir regarder d.s bestiaux caracoler simplement dans une arène. Il y avait peut-être un moyen de donner satisfaction a tout lemonde. C'était de tuer les taureaux, et, quand les tribunaux seraient intervenus, de répondre :
— Ce sont eux qui ont commencé ; nous étions dans le cas de légitime défense.
Ce qui heureusement, préoccupe le département de la Dordogné presque autant que les courses de taureaux, c'est lafon-
dation, dans chaque commune, d'une bibliothèque publique peuplée par souscription des livres les meilleurs ci les plus nouveaux, comme le Conscrit de 1813, le ï'ruv<tilc\ VOuvrièré de Jules Simon, etc. Deux cents volumes par commune suffiront à alimenter l'incroyable besoin de lecture qui, depuis quelques années, possède les natures les plus incultes. Ce qui fait que nos bibliothèques parisiennes, si riches ci si intéressantes, sont, au résumé, peu suivies, c'est que la masse de la population n'a pas le temps voulu pour aller lire sur place l'ouvrage de - • Les bibliothèques communales procèdent tout
autrement : chaque famille d'ouvriers ou de cultivateurs a le droit d'emporter un livre à domicile et de le garder pendant un i temps.
Comme les paysans ne savent pas tous lire, et que d'ailleurs un livre qui aurail successivement passé par les mains de toute une maison reviendrait à la bibliothèque dans un état voisin de la détresse, un des travailleurs s'assied au milieu de ses collègues, et pendant que l'un écosse ses haricots et que l'autre étend son chanvre, il fait la lecture à haute voix.
Seulement, il fallait tout prévoir : ceux qui écoutent travaillent, mais celui qui lit ne travaille pas. Il est alors convenu que chaque paysan donne par jour cinq, dix ou quinze minutes de son temps qu'on met dans une caisse commune au profit du lecteur.
C'est en voyant avec quelle avidité les paysans se jetaient sur nos journaux à un sou, que les gens intelligents ont conçu et sëcuté le projet des bibliothèques communales. Les mêmes qui ont d ! il itéré en haut lieu contre la fondation des feuilles quotidiennes à bon Marché auront ce nouveau méfait à leur imputer. Essayer, en effet, de développer le goftl des lettres chez un peuple dont la moitié encore he sait pas lire, c'est là un crime qui devait provoquer l'indignation des grands hommes dont nous jouissons. Iles! trral qu'ils nous donnent tous les jours la preuve que l'ignorance n'empêche pas d'arriver à tout.
LA i.M \ M»i i:OHI Ml
1" juin i
Quand on a lui vers les saules 1 1. qu'assis sur cKs rives départementales, on regards couler l'eau d'un fleuve inédit, on éprouve, oc l'avez-vous par remarqué? une volupté acre à ne
rien savoir de 06 qui M passe à Paris. Ce sentiment propre au
Parisien, momentanément décentralisé, viendrait-il de ee qu'à son retour, il espère trouver les hommes meilleurs et les femmes moins maquillées? Je l'ignore; le t'ait est qu'on m'apprendrait que la rente a baissé de 16,000 francs dans une seule
bourse, que je n'en perdrais pas une truffe. Ce qui m'intéressait il y a huit jours et me passionnera dans un mois, me la froid comme le ji-u de M""" Plessy. .le vois la vie sous un aspect tout autre, à ee point que j'ai écrit à Blum :
« Un paysan a trouvé ces jours-ci une belette qui avait les oreilles rouges. Si vous voyez là un sujet de pièce, dès mon Arrivée à Paris nous prendrons des rendez-vous. »
On a bien raison de dire que tout est relatif, même ce qui est absolu.
Vous comprenez l'importance, qu'avec ces dispositions d'esprit, avaient prise à moi > eux les eourscs de taureaux qui menai-lient d'être interdites dans la Dordogne, comme le Roi famu&e l'est dans le département de la Seine. Finalement, le juste milieu l'a emporté et après de nombreuses dépêches entre Périgneux et Paris il a «-i i décidé que ces fils de lT.siramadure paraîtraient dans l'arène, mais que leurs cornes seraient mouchetées. Le combat se réduisait ainsi a un assaut de salle d'armes. Seulement, quand les toréadors ont ess 13 ! d'adapter lui défenses des siv taureaux engagés dans la course les boules
ss I. \ <;i! WIH. BOHÊME
préseï vatrices, ceux-ci ont déclaré par des ruades et des coups de tête significatifs qu'ils ne laisseraient pas ainsi humilier dans leur personnes le pays qui avait donné naissance à Michel Cervantes.
Tout ce qu'on a pu obtenir de ces tiers Espagnols, c'est qu'ils permissent qu'on sciât le haut de leurs défenses de façon à changer les pointes des poignards en lames arrondies comme celles des couteaux de table.
Les picadores, en échange, se réservaient bien le droit de les banderiller, de les charger à coups de lance et de leur plonger dans les parties les plus sensibles du corps des pointes de fer armées de feux, d'artifices, mais ils s'engagaient à ne pas tuer un seul des combattants. Tout faisait donc prévoir que le duel se terminerait par un déjeuner.
L'entrée de la cuadrilla dans la piste n'en a pas moins fait un grand effet. Ces toreros, très-jeunes pour la plupart, ont vraiment, sous leurs vestes brodées, une grâce contre laquelle nos habits noirs lutteraient en vain. Je me disais, tout en admirant leur désinvolture serpentine, qu'ils exerceraient, s'ils se décidaient à venir à Paris, les plus terribles ravages parmi les biches du bois du Boulogne; ces dames ayant le goût trop sûr en fait de beauté masculine pour ne pas se jeter immédiatement à leurs têtes.
Il est difficile de sortir de ce dilemme ; ou les courses sont complètes, c'est-à-dire que les chevaux sont éventrés, les taureaux tués et les hommes décousus comme sous le beau ciel de l'Espagne, et alors c'est un spectacle horrible qu'aucune nécessité politique ne peut justifier; ou chevaux, hommes et taureaux ne courent aucun danger, et après quelques figures d'un ballet qui pourrait faire suite à celui des légumes de la Biche aux Unis, rentrent à leurs domiciles respectifs pour recommencer quelques jours après, et alors ce simulacre est ridicule.
Personne n'ignore que nous joignons à une sensibilité exquise
LA GH win BOHÊME 89
des instincts excessivement sanguinair< s. Sitôt qu un dompteur plonge la moitié de son crâne dans la gueule d'un lion, le public cric :
— Assez ! ass
Mais si au boni de douze représentations il n'a pas été dévore, on le siffle.
Je ne sais si 1rs toréadors de Périgueux étaient convenus avec leurs taureaux que les hommes feraient semblant d'être
blesses et que les animaux feindraient d'être morts : le fait est que la représentation a eu à dose à peu près égale ses cotés
dangereux et ses parties comiques, et que l'horreur y a été, dans une excellente proportion, tempérée par l'éclat de rire.
Pour un Parisien qui n'a rien du belluaire et qui n'a jamais songé à imiter les gladiateurs antiques, si ce n'est en présentant courageusement à la girafe un pain de seigle au bout d'un parapluie, c'était toujours un spectacle émouvant que d'assister à une lutte même courtoise entre l'homme et ce mastodonte qui est si méchant lorsqu'il est taureau, et si bon des qu'il est devenu bœuf, surtout avec des pommes de terre autour.
Le premier qui entra dans le toril ^soyons Espagnol) parut moins furieux que surpris. Peut-être ne s'attendait-il pas a trouver des journalistes dans la salle. J'ai cru un moment qu'il allait réclamer l'indulgence du public. Il s'essaya bien à lancer quelques coups de cornes, mais sans conviction, et sa pantomime semblait dire :
— Je combats parce que c'est mon métier, mais je proteste contre un usage barbare et qui n'est pas dans mes mœurs.
Les banderilles remplies de pétards et de fusées d'artifice que des mains agi! s lui plongeaient dans le corps, remplirent bientôt d'un sang noir les lianes du pauvre animal ; mais loin de l'irriter! ces excitants ne firent qu'augmenter son désir de quitter la scène. Au moment où les garçons d'écurie allaient terminer son supplice en lui ouvrant la barrière, quelques Périgourdins farouches crièrent, dans un délire affecté :
A mort le taureau!
Mais ces voix impitoyables s'éteignirent sans trouver d'écho; ce qui prouve que nous nous éloignons tous les jours du panem et circenses, et que les esprits chagrins ont bien tort de prétendre nue nous tournons au Bas-Empire.
Le second taureau semble vouloir venger son camarade. Sans discussion ni protocole il fond sur les banderilleros dont, quelques-uns n'ont que le temps d'escalader la barrière. La bote se rattrape alors sur un malheureux cheval blanc dans le poitrail duquel il enfonce une corne d'autant plus effrayante qu'en la rognant du bout on l'a changée en instrument contondant.
Le cheval s'éloigne en boitant et va mourir dans la coulisse.
La férocité des plus exigeants se trouvant ainsi satisfaite, on passe bientôt au spectacle infiniment plus gai d'une course de vaches landaises. C'était, si j'ose m'exprimer ainsi, la pièce ¥ femmes succédant à la tragédie. Les toréadors, qu'il serait plus juste d'appeler des vachéadors, se contentent d'exécuter des culbutes variées entre les cornes des génisses dressées à ces exercices rarement mortels.
Quelques-unes cependant, ayant probablement négligé de repasser leur rôle poussent l'oubli des convenances jusqu'à poursuivre sérieusement leurs adversaires, dont elles se bornent à taquiner les mollets du bout effilé de leurs cornes restées intactes.
Une vache landaise, couleur isabelle, manifeste énergiquement son parti pris de rentrer à retable en sautant deux fois de suite dans la seconde enceinte par-dessus la barrière. On la ramène au combat . ; elle fait des excuses; j'ai cru même comprendre qu'elle s'engageait à les faire paraître dans un journal. En présence d'une insistance aussi préméditée, on la ramène dans sa famille.
La dernière génisse est la plus enragée de toutes. Il faut qu'elle ait été dans sa vie bien souvent trompée pour en vouloir
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aux hommes à ce point-là. Au moment ou l'un des picadore s'apprête à lui coller sur le t'i'oni une cocarde aux couleurs de France, elle le culbute el cherche à lui labourer les côtes. Cette scène de labourage impressionne vivement la roule qui respire bruyamment en voyant le jeune Espagnol se relever le sourire aux lèvres.
Toutefois, les autres redoublent de prudence et ne s'approchent plus qu'avec une extrême circonspection de cette bête dangereuse que nous avions surnommée dans notre coin madame Putiphar, parce que les lutteurs ne parvenaient à l'éviter qu'en lui abandonnant leurs manteaux.
Je ne prétends pas que le mot soit de premier ordre, mais il faut tenir compte de l'émotion à laquelle nous étions en proie.
Telle est à peu près la physionomie des courses de taureaux de Périgueux. Un cheval tué, un homme foulé aux cornes, quelques mollets froissés; ce serait peut-être très-peu pour l'Espagne, m lis pour la France, le berceau de la civilisation moderne, il me semble que c'est déjà bien joli.
xvn
28 mai 186G.
S'il n'est pas possible qu'un journaliste fasse tous les jours un bon article, rien ne s'oppose à ee qu'il en fasse un mauvais deux l'ois par semaine. Pitié du moins pour celui-ci : j'arrive. J'ai encore dans les oreilles les bruits stridents de cette pièce éternellement siflée qu'on appelle un voyage en chemin de 1er. Je n'ai eu le temps de penser à rien, si ce n'est au supplice inénarrable d'un homme qui serait condamné à quinze. ans de wagon forcé, sans avoir le droit de toucher terre, même pour aller se refaire aux buffets. Et encore l'autorisation de ndre à certains buffets ne serait peut-être, de la part des juges qu'un raffinement de cruauté".
Le premier symptôme d'un retour à Paris, c'est la mauvaise qualité du vin «pion y boit. Je ne suis certes pas un homme dont on puisse dire qu'il est adonné à l'ivrognerie; on m'a rarement aperçu battant les murs et injuriant tout basHudson- Lowe. Vous avez dû remarquer que la plupart des individus en état d'ivresse en veulent énormément à Hudson-Lowe. Eh bien, quand je suis rentre dans cette capitale dont Grassot a fait si longtemps l'ornement, je n'ai pu songer sans amertume