‹ La Grande-Chartreuse, ou, Tableau historique et descriptif de ce MonastereChapitre 41 sur 93 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Testime ni l'approbation des hommes , parce qu'il sait que leurs jugements sont souvent faux et passionnés, et ne peuvent le rendre ni plus juste ni plus coupable.

Quoiqu'il ne se communique à ses frères qu'autant que là r^le le permet et la charité le demande , il conserve néanmoins toujours à leur égard les sentiments d'une amitié sincère , et dont il est disposé à leur donner des marques aux dépens même de tous ses intérêts. Plein d'estime pour eux, il n'en parle qu'avec éloge, et ferme exactement l'oreille à tout ce qui pourrait affaiblir l'idée qu'il en a.

S'il se trouve en leur compagnie dans les temps permis , c'est pour les édifier par sa retenue , par la simplicité de ses manières et par la piété de ses discours, sans jamais se laisser aller du reste à des familiarités peu convenables à la sainteté de son état, n ne s'attache à aucun d'eux par des motifs humains et uniquement fondés sur la sympathie de l'humeur ou sur des intérêts particuliers, et n'entretient point de liaisona secrètes aux dépens de la charité commune ; mais il aime tous ses confrères avec une affection égale, dont Dieu est le principe et la fin. Plein de respect pour eux parce que les bas sentiments qu'il a de lui-même les lui font regarder comme beau-

coup au-dessus de lui, il ne les interrompt jamais dans la conversation; après les avoir écoutés attentivement , il leur répond avec modestie. Parfaitement instruit des fautes innombrables que la langue fait commettre lorsqu'elle n'est pas réglée par la prudence, il ne parle jamais qu'avec beaucoup de réserve et de circonspection. Afin de s'éloigner plus sûrement de toute contestation, il sait renoncer à son propre sens dans les choses même où la raison est de son côté, aimant mieux céder que de l'emporter en disputant. Zélé néanmoins pour la vérité , il . en prend ouvertement la défense, mais toujours sans aigreur. Attentif à chercher les moyens de pratiquer l'humilité, il cache les talents que Dieu lui a départis, plutôt que de s'exposer à se les rendre dangereux et nuisibles par l'ostentation. Il évite encore de faire paraître, quand on lui demande son sentiment sur quoi que ce soit, un air de capacité et de suffisance tout-à-fait incompatibles avec la simplicité religieuse. De là vient que craignant jusqu'à l'ombre de la vanité, il s'abstient quelquefois, à l'exemple du prophète, de parler sur des matières de piété, de peur que l'orgueil ne s'y glisse, surtout lorsque la charité et l'édification du prochain ne le demandent pas. Persuadé que sa vie doit être une

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vie de pénitence, de componction et de larmes , il s'abstient de toute raillerie et de tout conte indécent, qui, d'après saint Bernard, pourraient passer pour bagatelles chez des séculiers, mais dégénèrent en fautes graves dans la bouche d'un religieux, dont la fonction est de louer Dieu et de porter les autres à le bénir. Il parle' de tout ce qui regarde sa profession et des moyens à prendre pour y vivre saintement.

Un véritable chartreux est un homme qui, sachant bien. qu'en changeant de demeure par sa propre volonté on ne fait que changer de peines, sans en recevoir presque aucun soulagement, n'importune jamais ses supérieurs pour en obtenir, sur des raisons firivoles, un changement toujours accompagné de danger et dont il est rare que le succès soit heureux ; qui n'écoute pas même le spécieux prétexte de trouver un air plus favorable à sa santé, parce qu'il en a déjà fait un sacrifice à Dieu , et qu'il en regarde l'altération comme une suite naturelle de son engagement. Eloigné de rechercher des soulagements étrangers à sa pénitence et capables de l'affaiblir , il n'expose ses besoins que lorsqu'ils sont réels et toujours avec soumission. Evitant néanmoins de tomber par sa faute dans une indiscrétion parfois aussi dangereuse que le relâchement, il a assez d'humilité pour

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se déclarer infirme lorsqu'il Test véritablement, et pour user avec sobriété et actions de grâces des se* cours que la charité de ses supérieurs lui procure, sans néanmoins les désirer avec empressement , et sans jamais se plaindre lorsqu'ils ne sont ni awei abondants ni aussi prompts qu'ils pourraient l'être.

C'est ainsi que, lorsque Dieu l'afflige de quelque maladie, il se soutient, à l'exemple de Job, par lapft* tience. Résigné à souffrir aussi longtemps que la Providence jugera à propos de faire durer ses épreuves , il ne s'en autorise point pour demander à être mieux traité que sa condition de religieux ne le permet; mais se souvenant de ce que saint Benoit dit dans un endroit de sa règle^ il conserve l'esprit de son état au milieu de ses infirmités les plus fâcheuses, comme dans les plus beaux jours d'une santé parfaite, à des* sein de s'éloigner en tout de la délicatesse des gens du monde. Satisfait des remèdes les plus simples et tels qu'ils peuvent se trouver dans son monastère, il ne désire ni potions, ni élixirs, ni remèdes extraor« dinaires, aimant mieux que sa santé, dont le recou^ vrement pourrait même lui être nuisible, se détruise, que de la conserver aux dépens de la mortification et de la pauvreté religieuses.

N'oubliant pas ce à quoi l'oblige son vœu de p«i«

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vreté, il se contente de ce que son monastère lui fotir^ nit , et apprend à se passer de tout ce qui n'est point absolument nécessaire. Sachant qu'il n'a pas le domaine des choses qui lui sont accordées seulement pour son usage , il ne s'avise point d'en disposer jamais à son gré ; mais il a soin de ne rien demander, recevoir, changer^ ni donner, sans une permission préalable. Gomme il n'a d'attache et d'affection à rien, il est toujours prêt à remettre entre les maws de son supérieur tout ce que ce dernier jugerait à propos de lui demander. Enfin il ne tâche point d'adoucir la pauvreté par mille petites recherches et commodités si contraires à la perfection de cette vertu , qui est peu de chose aux yeux de Dieu quand elle ne manque de rien, et s'accoutume par là à avoir peu de be* soins, et encore moins de désirs.

Convaincu que l'obéissance est un des plus précieux avantages de l'état qu'il a embrassé et la source d'une grande abondance de grâces, il la pratique avec une fidélité persévérante et indépendamment de ses inclinations ou de ses répugnances. Comme il regarde ses supérieurs avec les yeux de la foi , il est toujours disposé à faire leur volonté plutôt que la sienne ; plein de confiance en eux , il se soumet aveuglément à leur conduite , et suit leurs avis de point en point.

Comme il sait que les règles sont la manifestation de la volonté de Dieu à son égard, il s'y attadie in» violablement , et se donne bien de garde de les trana» gresser, même dans les choses les plus légères. Hein de zèle pour les sages pratiques qui ont sanctifié se» pères et ennemi de tout ce qui pourrait affieûblir la rigueur des observances régulières, il ne demande ja* mais aucune dispense capable d'introduire le relâdiementet de devenir à ses frères une occasion de sean^ dale et de chute. Attentif à l'esprit de la loi dont la lettre tue lorsqu'elle est seule, il ne substitue point de pratiques contraires à des devoirs essentiels; mais il accomplit la rè^e dans tous ses points, parce qu'il n'ignore pas que, d'après le témoîgns^e de l'Esprit* Saint, le mépris des petites choses conduit insensible* ment au mépris des plus grandes.

Regardant le temps comme renfermaid;^ en soi le prix et la valeur de l'éternité , il évite tout ce qui n'en serait qu'un frivole usage ou qu'un inutile emploie D'une grande fidélité à s'acquitter de ses exercices dans les temps marqués, il n'en retarde cm n'en avance point le moment sans une raison légitime , et s'il lui arrive d'être obligé de les interrompre ou de les laisser tout-à-fait, il les reprend dès que la cause de cette interruption cesse et qu'il devient libre.

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