CHAPITRE IX. i
Je franchis tout pensif ce passage effrayant,
Et dans l'ombre des bois je m'enfonce à pas lent.
Quelle beauté sauvage et quelle horreur pompeuse !
Que la nature est là grande et majestueuse !
L'épaisseur des forêts , la profondeur des eaux ,
Les immenses vallons , les antres , les coteaux ,
L'obscurité y le bruit , la terreur , le silence ,
Tout dans ces vastes lieux parle à l'homme qui pense.
Un long amphithéâtre orné de vieux sapins «
Y tient lieu de remparts , de murs et de jardins :
Mille torrents tombant par cascades bruyantes
A travers les débris des roches mugissantes ,
Les oiseaux à grand vol , les aigles , les milans ,
Joignant leurs cris aigus au sifflement des vents ,
Les arbres fracassés par l'effort des orages ,
L'éboulement des rocs et leurs tristes ravages ,
Les collines , les monts de frimats couronnés ,
Ce spectacle plaisait à mes sens étonnés...
Mais la nuit de son voile obscurcissant les plaines ,
Vient et m'arrache , Alcippe , à ces sublimes scènes.
Je prolonge ma route où l'espace est ouvert ,
Et bientôt je pénétre au centre du Désert.
Au pied de longs coteaux d'où coule une onde pure , Il est , dans le contour d'une vaste clôture , Un assemblage heureux de tranquilles foyers >
Simples , et dans leur forme égaux et réguliers. Un temple est au milieu , retraite où l'on n'admire Que l'humble Piété qui sans cesse y soupire ; Avec elle , en ces lieux , brûlant d'un saint amour , L'Innocence et la Foi font aussi leur séjour : La Vérité s'y plaît , et l'austère Silence En écarte à jamais le trouble et la licence.
Âlcippe , tu le sais , la Grâce en ces climats Du célèbre Bruno jadis fixa les pas.
Elle approcha de lui sa lumière et sa flamme ; Eclairant sa raison elle épura son ame, Lui montra vers le Ciel des sentiers inconnus , Et répandit au loin le bruit de ses vertus.
Bientôt de toutes parts , en ce lieu solitaire , Accourut près du Saint un peuple volontaire De disciples zélés , qui , soumis à sa voix , Adoptant ses leçons , vécurent sous ses lois. Sainte Religion , quelles furent vos fêtes , Vos chants , vos cris de joie en voyant ces conquêtes 1 L'enfer dut en frémir , mais vous et vos élus Vous comptâtes dès lors un asile de plus.
Seul avec la nature et son auguste Maître , Inconnu , retiré dans ce réduit champêtre , Là l'homme du vrai bien uniquement épris Se montra le rival des célestes esprits.