‹ La grande crise, romanChapitre 10 sur 41 · LES MUSES STAGNANTES · texte numérisé non relu

LES MUSES STAGNANTES

Cousine, lorsque je veux sourire, ma plume pleure malgré mes désirs et malgré ma volonté. J'ai donc décidé aujourd'hui, pour punir la traîtresse, de vous conter l'histoire triste de gens tristes. Peut-être, par un juste retour, paraîtrai-je plus gai.

Tandis que j'étais en ligne, j'avais reçu une invitation d'un mien confrère fort aimable et non soumis aux obligations militaires pour insuffisance physique notoire et tangible : « Profitez de votre prochain passage à Paris pour assister à notre réception du jeudi, rendez-vous de la jeunesse littéraire. »

Ce confrère m'est sympathique. Il a le magnifique courage d'être délibérément civil, quand tant d'autres ne se déguisent en militaires que par peur d'avouer leur phobie des combats. Je résolus donc de me rendre à son invitation.

Voici comment, dans mon ignorance des choses mondaines en temps de guerre, je me représentais

rassemblée inconnue. D'abord, des bas-bleus, d'horribles bas-bleus aux plunaes mal taillées, de ces femmes de lettres qui devraient se contenter d'en écrire à leurs illettrés de filleuls, de ces douairières en mal de mirlitons qui constituent le repoussoir des salons où l'on cause ; puis toute une bande d'aztèques, déchets d'humanité, pâles et imberbes, ascètes et sans assiette, gardiens du sérail et du feu sacré, que j'imaginais penchés, le front fiévreux, sur des cartes du théâtre de la guerre et discutant à perte de vue sur le nom du vrai vainqueur de la Marne.

Ah ! cousine, que d'innocence chez les soldats, ceux qui se battent !

Dès mon arrivée, je remarquai deux groupes.

Dans un coin bavardaient de vieux poètes de demi-notoriété, mais qui n'étaient pas pour moi des inconnus. Ils parlaient de la guerre et vinrent à moi, la main tendue. Mais, à la vue de l'autre groupe, ma stupéfaction fut si pétrifiante que, ma foi, je ne sais plus exactement si je leur répondis tout de suite.

Des perruchettes empanachées caquetaient, péroraient, jabotaient au centre d'une galerie de paons verts, bleus, rouges et noirs, jaunes aussi, qui faisaient la roue : une basse-cour d'exposition ! Les mâles, costauds de lettres, mobilisés de camp retranché, se rengorgeaient, fascinant les poulettes faisandées de coulisses néo-littéraires, néo-artistiques, néo-théâtrales.

J'étais médusé. Oserais-je m' approcher? Gomment m' accueillerait- on? Gomme un intrus, un étranger, un vivant reproche, un spectre de Banquo? Au bruit que je fis, le groupe détourna la tête, m'examina, aperçut mes écussons de fantassin — le dernier des soldats, — me toisa, non sans quelque émoi, car les évêques contemplent parfois les chiens avec pitié, puis, pour bien témoigner de son total dédain, revint à lui-même, à ses pompes, à ses œuvres, à ses inoccupations, sans daigner même m' octroyer la bienvenue.

Le maître de céans voulait me présenter, je m'y refusai ; mais pour ne point faire scandale, je m'assis près des vieux limeurs de rimes.

Obligeamment, sans doute, ils m'orientèrent vers les récits de guerre. Alors, sans façon, quoiqu'avec un peu de répugnance, je leur débitai quelques tranches de la vie du front, telle que je l'ai personnellement soufferte. Mais bientôt je m'arrêtai, stupide, tant ces hommes faits- manifestaient de joie sincère.

Le chœur des vieillards détonait. Mais tout près, une péronnelle, à la voix de chacal, glapissait : « Ma chère, la vie est devenue intenable pour moi. Je suis du « finale » qui s'achève à onze heures. Le dernier métro part à 10 h 30 ; si je n'ai personne pour m' accompagner il me faut revenir seule, à pied, dans les ténèbres. Où allonsnous?»

Je sais bien, pour mon compte, que j'allais vers

la porte, quand entra un vieux camarade, un collaborateur de jadis, que le prurit dans l'enfantement littéraire avait rendu impropre au service militaire. Immédiatement, nous bavardâmes. Il s'excusa de son civilisme forcé, alléguant une appendicite, une maladie de cœur et un épuisement nerveux sans remède. Il s'efforça de m'apitoyer sur lui, sur ses travaux, sur la vie de forcené qu'il menait. « Songe, me confia-t-il dans un souffle, que la copie est payée au tarif de guerre, c'est-à-dire de misère ; que le nombre des tribunes possibles a diminué de moitié, que le prix de la vie a pour le moins triplé en attendant qu'il quadruple et quintuple ; et juge si ma situation est rose.

« Il me faut pondre, pondre encore, pondre toujours, pondre partout, remplacer les morts, les disparus, les absents, me mettre en dix ! Et quel travail ! Tiens, dans une demi-heure, je dois donner le compte rendu humoristique d'un drame sombre. Aucune idée. Veux-tu m' aider?»

Mais le dramëqui se jouait devant moi m'apparaissait assez sombre pour que je pusse concevoir là moindre idée gaie. Aussi m'excusai-je et laissai-je partir mon collaborateur retrouvé. Un jeune homme de lettres s'approchait de moi, timide, et sympathique, parce que tout de noir habillé. Avec la suprême ardeur de l'extrême jeunesse qui ne gaffe jamais à demi, il asséna : « Que vous êtes heureux d'être là-bas ! Si vous saviez I... Impos-

sible de placer un mot de copie ici !... C'est la mort ! ))

Je lui saisis alors le bras et, sans doute, le serrai très fort, car il s'arrêta, hébété, prêt à crier.

J'en profitai pour lui siffler dans l'oreille : « Là-bas aussi, jeune homme, c'est la mort. »

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