ET LE CIVIL BELLIQUEUX
Chère cousine,
C'est repos ; repos absolu. J'en suis béat, à tel point que je rêve d'être poète pour composer à votre intention non pas une ode lyrique où s'épancherait et déborderait mon âme, mais une humble petite fable très contemporaine où ma verve se donnerait libre cours. Mais je vous sais indulgente à mon égard, et vous saurez vous contenter de ma prose. Lisez donc mon essai de fable en prose.
Il était une fois un bon petit poilu, timide comme une fille, brave comme un lion — avezvous déjà remarqué que tous les braves sont des timides? — qui du front venait à Paris en permission. Il supputait en son âme simple les douceurs de la vie pacifique, les griseries de l'arrière, les joies pures du foyer, les bienfaits de l'union sacrée, le bonheur de ne plus se battre. « Je vais revoir, ponsait-il, dos gens civilisés, dos hommes
bien élevés, des femmes bien habillées, des enfants endeuillés, mais charmants, des rues calmes, des façades souriantes, une capitale rénovée, ouvrant son âme à l'espérance, frémissante de la joie entrevue d'une paix victorieuse. »
Or, dans le train, il s'étonna de l'aigreur d'une discussion entre deux civils. L'un opinait qu'il fallait bouter hors de France tous les étrangers ; l'autre rétorquait qu'on avait besoin d'eux. Ils s'entêtaient, s'exaspéraient, criaient ; notre soldat les excusa ; ils revenaient, pensait-il, de la zone des armées et étaient victimes de l'ambiance guerrière.
Mais, au débarqué, nouveau choc. Le voilà bousculé, malmené même par d'exquises épouses qui se précipitent au-devant de leurs maris. Leurs pieds, gonflés de désirs, s'irritent de l'obstacle de ses pieds obstructeurs ; ils les foulent et les écrans ent. «Tiens! murmure-t-il, nos moitiés ont crû en assurance, en volubilité, en poids, en muscles, en force même. La guerre sert à quelque chose. »
Dans le métro, il ouït, entre sept stations météoriques, quatre disputes à des propos divers. Une receveuse, malgré son bonnet de police, fut particulièrement houspillée. Des vieillards apoplectiques — cet âge artérioscléreux est décidément sans pitié — la vouaient aux douceurs du front. Des midinettes renvoyaient vertement aux calendes du subtil Vénizelos des embusqués trop reluisants, trop pressés et trop pressants. En un
mot, tous ces gens encaqués se faudroyaient de regards farouches.
En se décaquant, notre poilu respira. Mais son épanouissement fut de courte durée. A quelques pas de là, il se heurtait malencontreusement à une houleuse manifestation d'ouvrières qui criaient sur le ton le plus agressif : « On s'en fout ! Vive la paix!» « Oh! Oh! gémit notre combattant, ces bacchantes me semblent aimer la paix d'un cœur un peu trop brutal. Cherchons un abri, un refuge, un asile. » Il courut chez lui. Hélas, trois fois hélas, le foyer était crépitant et la marmite en ébuUition. Tous les siens s'y disputaient, pour des bagatelles, pour des vétilles, pour des riens qui se dérobaient à sa curiosité pourtant intéressée. La guerre les avait aigris et le conflit armé couvait sous la cendre de l'âtre. Résolu à la paix, de quelque prix qu'il dût l'acheter, il alla donc dîner au restaurant. Là, il mangea mal, non que les œufs lui semblassent couvis, mais parce qu'un sergent-major et un sergent-fourrier, voulant épater l'arrière et l'hypnotiser de leurs brisques étincelantes, interpellaient violemment le garçon, le gérant, le patron, dans les termes les moins congrus, témoignant ici d'une ardeur combative qu'ils n'avaient probablement pas arborée au front, dans le sein de leurs bureaux de compagnie. Fuyant ces scribes embrigadés et débridés, le pauvre homme se réfugia au théâtre. On y manifestait contre une pièce à tendances humanitaires.
Il s'évada. Le trottoir lui sembla paisible. Mais trois éphèbes qui passaient en taxi-auto l'interpellèrent, et, du haut de leur véhicule, moins élevé pourtant que son tarif, le traitèrent de fainéant, d'embusqué, de fonctionnaire !
Cette fois, c'en était trop. Un lit, un vrai lit le recueillit au moment où il se sentait devenir enragé. Il s'y enfonça, avide d'oublier. Des cauchemars l'assaillirent, où il était encore esbrouffé et bousculé. Le lendemain, il courait chez un ami sûr, pacifiste d'avant guerre, inspecteur de tours à obus. Voilàt-il pas que l'autre lui entama un discours animé du souffle patriotique le plus pur. C'en était trop. Mon petit poilu lui proposa une mutation : « J'ai, dit- il, à ta disposition, une belle place en ligne pour tout voir et tout entendre. Mon chef de section est un type épatant. N'hésite pas ; tu seras très bien. Quant à moi, qui suis pacifique de tempérament, je m'accommoderai parfaitement de tes tours et de tes obus non amorcés. »
L'autre ne répondit pas ; mais il le roua de coups sans que le soldat pût opposer même une ombre de résistance. L'irascible usinier était fort comme tous nos militaires arriérés, et le poilu faible comme tous les combattants fatigués.
Il comprit enfin, pas trop tard cependant, que la France possède encore pour l'avenir des trésors d'énergie, que le plus combattant n'est pas nécessairement le plus combatif, que l'art de la self defence est supérieur à toutes les méthodes de
la tranchée dans le corps à corps sans armes ; que notre capitale enfin réserve pour l'usage interne — agiter avant de s'en servir — un esprit d'offensive que les Allemands ne soupçonnent pas.
Hélas ! cousine, je me demande parfois pourquoi tant de forces vives ne sont pas utilisées en ligne au lieu et place de quelques forces toujours vaillantes, certes, mais épuisées ou fourbues.
Il y aurait là une belle relève nationale.