‹ La grande crise, romanChapitre 11 sur 41 · RIEN NE VA PLUS · texte numérisé non relu

RIEN NE VA PLUS

Allons, voilà que vous m'adressez des reproches. Vous m'accusez d'avoir courte vue, de contempler et de scruter l'âme des choses de l'arrière avec des jumelles renversées et de n'en saisir ainsi qu'un côté, le petit. Vous prétendez même que, de parti pris, je m'arrête aux apparences brillantes, à la façade qui semble rire, et que je raille superficiellement, injustement, cruellement. « Ignorezvous que derrière cette façade, me dites-vous, on souffre, on peine, on médite, on est malheureux? »

D'abord, cousine, laissez-moi me défendre du péché de légèreté ; j'ai vu et entendu tout ce que vous me confiez ; je l'ai catalogué, mais sans m'y attarder ; car, à l'arrière, mon devoir, que je sois en détente ou en convalescence, est de sourire, de sourire encore, de sourire toujours.

Tout semble m'y sourire, je me crois obligé de ne pas être en reste. Voilà maintenant qu'on m'en fait grief. En aparté, on chuchote : « La

guerre, c'est sa joie, c'est sa vocation, c'est sa vie, à cet homme. Si la guerre n'avait éclaté, il l'aurait provoquée, tant il s'y ébat et s'y joue, comme dans son élément. »

Pauvres gens, s'ils savaient ! Mais, comme s'ils désiraient savoir, je vais les renseigner. L'un d'eux m'interroge :

« Votre ravitaillement, comment va-t-il?

— Pas mal, et vous?

— Oh ! nous ! (Soupir.) Avez- vous de la viande?

— Régulièrement.

— De bonne qualité?

— Souvent.

— Des légumes?

— Oui, à moins que ce ne soient des pâtes.

— Parfait ! (Soupir.) En somme, vous ne souffrez pas du blocus sous-marin?

— Au minimum : sucre à discrétion.

— Sucre à discrétion! (Cri d'^ effroi.) Sucre à discrétion, quand, pour le sucre, nous sommes en carte depuis si longtemps! Et l'essence?

— Devenue inutile par l'emploi du moteur bijambiste.

— Et le charbon?

— Remplacé par le bois de destruction, quand il y en a.

— En somme, vous ne manquez de rien?

— Si... d'un foyer !

' — Ah ! oui, pour brûler votre bois. »

L'homme n'a pas compris. Il suit sa pensée, il endort sa douleur. Puis, soudain, il éclate : « Ah ! vous autres qui êtes là-bas, vous ne saurez jamais combien on souffre ici et tout ce qu'on endure ! Rien ne va plus. Le commerce est mort, et morte l'industrie. Les trains sont accaparés par et pour les militaires ; les lumières s'éteignent tôt (air connu : Ma chandelle est morte) ; les moyens de communication se raréfient ; on ne peut plus aller au théâtre, ou plutôt on n'en peut plus rentrer. Que sais-je encore? Mais ce que je sais bien, c'est que le gouvernement, qui s'en fiche, s'ingénie à multiplier les humiliations, les vexations, les taxations, les réglementations (formule célèbre : Des cartons^ des restrictions !), Ah! la queue au piétinement odieux devant les mairies pour obtenir le pain, le lait, le sucre et l'essence, la guerre sournoise chez le charbonnier pour lui soutirer un peu de combustible, la bataille avec toutes ses répugnantes promiscuités devant l'étal du boucher, l'assaut de l'épicerie, l'échec définitif, enfin, en vue de la chocolaterie, ou de la pâtisserie, paradis où seuls quelques élus accèdent !

« Parfois, on enregistre un succès; la victoire semble sourire. Quels sont ses fruits? Un rien, un tout petit rien, conquis à prix d'or, de cet or en billets qui, lui-même, semble suspect. Le coût de la vie a triplé, quadruplé, quintuplé. Le charbon, qui valait jadis 700 francs, en vaut aujourd'hui 3 600. En vérité, je vous le dis: heureux

poilus, vous ne saurez jamais, non, vous ne saurez jamais combien les pauvres civils ont souffert. »

Vous pensez bien, cousine, que j'ai trop de retenue et surtout trop de respect sincère des opinions les plus naïves pour dire à cet homme : « Viviez- vous en 70? Habitiez- vous Paris? Avezvous subi le siège? Savez-vous ce qu'on payait alors un rat d'égout, mets de choix et suprême espoir des tables les mieux pourvues? )>

Je me contente de lui proposer une toute petite tractation fort avantageuse pour sa pitoyable personnalité et pour la douloureuse France si digne d'être défendue.

« Ma section est réduite à sa plus simple expression. De 60 hommes, elle est successivement tombée à 50, 40, 30 et même 20 depuis les dernières affaires. Je dispose donc de belles places en ligne, moins chères qu'au bureau, dans cette infanterie, privilégiée et reine, qui jouit du spectacle des baignoires ou des avant-scènes.

« Viens avec moi, petit, viens avec moi, viens ! Tu seras ravitaillé par les soins d'une administration militaire métiouleusement organisée, aux cadres nombreux, au personnel dévoué, car il n'est formé que de volontaires.

(( Tu mangeras chaque jour et sans difficulté, sans échauffourée — je ne dis pas sans combats, car les Boches sont encore en France, quoi que tu en penses, — sans être écorché en ce qui concerne le prix ; tu mangeras : soupe aux légumes et bœuf ;

LA GKANBE CRISE.

bœuf et soupe aux légumes ; soupe aux légumes et bœuf, bœuf ét soupe aux légumes. N'est-ce pas l'idéal d'une alimentation saine et harmonieusement variée dans son apparente uniformité? Parfois, quand tu seras bien sage et très vaillant, on ajoutera des conserves dont tu es encore friand, du fromage et des confitures dont tu n'es pas saturé. Et l'excellent pinard, donc! Et la gnole qui pousse au crime nécessaire ! »

Mais hélas, cousine, je crains bien d'avoir, une fois de plus, témoigné d'un manque de psychologie invétéré. Jamais semblable raisonnement, si judicieux soit-il, n'a fait et ne fera un adepte. Pour l'avoir tenté, je me suis fâché avec plusieurs camarades du temps de paix. Ils m'ont montré un visage courroucé, agressif, inamical. Je me suis détourné, cherchant une âme qui me comprenne. Mais je n'ai trouvé de refuge que chez mon « bonhomme » qui, là-bas, dans la tranchée, assis sur une pierre ou sur un cadavre, les pieds dans la boue et les yeux au ciel, mange, en rêvant, et sans colère, un morceau de vache qui émerge du bouillon clair et demi-figé.

Page 1