LA FORCE DU POILU
Allons ! Allons ! ne vous effrayez pas ainsi. Le mot ambulance n'est pas du tout générateur de terreur, et votre charmant coeurs prompt à s'émouvoir du malheur de ses proches, bat bien à tort en ce moment. Je souffre d'une écorchure. C'est un rien, un souffle, un rien. En voulez-vous la preuve immédiate? J'attaque, pour votre plus grand ennui, avec ma plume de Blanzy, les quatre feuillets de ce papier.
De quoi vous parlerais-je bien si je ne vous dépeignais mon entourage? Deux groupes: les infirmiers et mes camarades blessés. Le premier s'ennuie, déplore le malheur des temps avec un fort accent méridional, quémande des « tuyaux » sur la fin de la guerre, s'irrite, jaunit et se dessèche, et oublie, au sein de son grand et éternel souci, les soucis quotidiens et minimes des simples devoirs qui lui incombent. A preuve qu'aussitôt qu'un avion boche est signalé, tout le groupe file, laissant là ses malades, et se terre au plus profond des caves.
Le second groupe est rieur, batailleur, querelleur, joyeux de vivre et joyeux d'être où il est, heureux de reprendre pour quelque temps un sympathique contact avec les matelas. Il ne s'affiche ni optimiste ni pessimiste, il n'a pas d'opinion, il n'émet pas le moindre avis sur la fin de la guerre ; il exulte, il s'épanouit, il rêve... de convalescence.
Oui, mes camarades blessés sont vraiment parfaits ; et quand je les surprends à jouer comme des grands enfants, j'ai plaisir à penser qu'ils constitueront le petit noyau de propreté et de beauté autour duquel la France pourra agglutiner ceux qui auront à cœur de préparer son avenir.
Toutefois, si vraiment le pays veut se relever, il faudra qu'il accueille ses poilus, les soigne, les élève, et prépare pour eux les lendemains autrement qu'avec des paroles.
Les combattants sont gens d'action ; ils se nourrissent peu de discours. Quand, au lieu de l'hôpital souriant, ils ont la tranchée malsaine et sombre pour demeurée, ils réfléchissent parfois, souvent même ; ils pensent à leur avenir, à leur propre avenir, cet avenir auquel pas un autre ne songe, en temps de guerre, occupé qu'il est à préparer le sien, pendant que l'homme de la ligne se sacrifie totalement et pour tous sur l'autel de la patrie.
Il sait que sa situation est perdue, que tout pour lui est à refaire, et que d'autres, hélas. Français de l'arrière ou étrangers, sont en train d'envahir
]a place. Il ronge son"mors, s'impatiente et piaffe, rue dans les brancards, tant cette pensée l'obsède et l'affole. Je vous tends en ce moment, cousine, la clé de la colère, énigmatique pour beaucoup, que nourrit l'homme du front contre l'homme de la nuque et du derrière. De là ces poussées de fureur, ces révoltes qui vous étonnent parfois et qui sont la conséquence logique d'une angoisse bien légitime.
L'homme de guerre a le plus grand désir de vivre en paix au retour ; mais s'il ne peut en trouver les moyens, et si les bras croisés se placent au coude à coude pour opposer à son activité renaissante mais encore malhabile l'obstacle d'une barrière iiïfranchissable, malheur à eux !
Il est une force et veut qu'on le sache.
La Société ne le « possédera » pas avec de bonnes paroles, des diplômes et des médailles ; il demandera, il exigera les moyens de regagner honnêtement, proprement, hautement sa vie, au moins aussi bien qu'en 1914.
Il n'acceptera pas de devenir l'esclave ou le mendiant du nouveau riche !
Et vous, femmes, qui, pour l'instant, revendiquez votre place au soleil des affaires nationales, préoccupez-vous de notre retour ; vous agirez ainsi sagement et saintement. Si, comme l'affirme M. Maurice Magre qui connaît bien l'arrière et les femmes pour avoir pratiqué l'un et les autres, vous avez désappris la fidélité et perdu le goût
LA GRANDE GRISS.
du foyer, vous avez commis une fatale erreur ; quelques années de malheur se préparent pour votre sexe.
Cousine, vous qui êtes la femme modèle et exceptionnelle, prévenez celles de vos amies que vous soupçonneriez en voie de succomber.
L'homme du front, privé, pendant tant de mois de vie anormale, d'un foyer et d'une fidélité longuement désirée, y aspire indéfectiblement et impatiemment.
Accueillez doucement ces gens de devoir, ménagez-leur un milieu souriant et aimable, donnez-leur de la sympathie, versez-leur à flots de la tendresse, ayez pour eux les mille petites attentions dont 1914 les sevra brutalement ; et surtout, aimez-les.
Ainsi, vous aurez vite fait de retrouver l'homme d'avant guerre, assagi par le malheur, embelli par la victoire... Si vous les voyiez chaque jour, mes gars, une larme au coin des yeux, contemplant la photo de leur bébé ! Dans mon lit d'hôpital, cousine, je rêve d'un berceau.
REPEUPLONS! REPEUPLONS!
Il me semble, cousine, que dans ma dernière, je me suis laissé aller à des considérations sévères ou enflammées ; j'ai résolu, cette fois, suivant mon naturel, de badiner.
C'est que je viens de me rappeler deux faits amusants observés lors d'une permission assez récente ; ils m'ont frappé, comme concomitants et connexes. Il s'agit de la grève des midinettes et du geste généreux d'un usinier.
Les premières étaient charmantes. On eût dit d'une volée de moineaux babillards, sautillants, joyeux et querelleurs. Elles chantaient : « On s'en f... » avec un petit air de se moquer de tout, qui était presque délicieux. De plus, dois-je l'avouer, cousine, à ma grand'honte? Elles m'ont captivé d'un « Bonjour, Poilu ! » si sympathique, assaisonné de baisers si francs et si sonores que je leur fus dès lors entièrement acquis. Dieu ! que les grands enfants que nous sommes sont donc faibles devant les petites filles de Paris !
Comme j'ignorais tout de leurs revendications, un quidam voisin se chargea de me renseigner.
« Pensez, dit-il, qu'elles gagnent de trois à quatre francs par jour au maximum, tandis que leurs patrons, après une période ingrate, réalisent à nouveau des fortunes ; le prix de la vie a triplé ; le luxe les entoure, la richesse les éclabousse, la corruption frappe leurs jeunes yeux avides et curieux.
« Chaque jour, c'est une tentation nouvelle. Elles sont assaillies des propositions, trop généreuses pour être honnêtes, de cette gent d'affaires, née avec la guerre, pullulante comme les champignons, grouillante comme les poux, et qui deviendra la gale de notre pays si nous ne savons la mettre impoliment et rudement à la porte.
«Cette engeance, qui n'a pu réussir que dans la pénombre propice d'une époque effrayante d'amoralité, se croit tout permis, et prétend suborner nos filles grâce au rire jaune de son or sale. »
Le quidam parlait d'or. Je l'approuvai pleinement. Oui ! il faut donner à cette jeunesse que la guerre a souvent privée de famille, et que tous les dangers guettent, le minimum de ce qui est nécessaire pour vivre honnêtement.
Mais est-ce exactement là que gît le lièvre? Pourvoir au présent, ce sera bien ; penser à l'avenir, ce sera mieux. Il faut de toute nécessité que ces jeunes filles aient la possibilité de devenir de bonnes mères de famille.
Or, cousine, à cette même heure, un usinier métallurgiste y a pensé. C'est un homme averti, dont le nom est rude à prononcer, comme un nom germanique, mais dont le cœur se montre sincèrement français. On prétend qu'à la veille de la guerre il végétait. Maintenant, il a bourgeonné et fleuri. Où sont ses vingt-cinq ouvriers d'antan? Au front. Mais il en a d'autres, flanqués de 2 500 femmes, et, pour en recruter de nouveaux, il dispose de cinq autos de tourisme. Ses millions ne se comptent plus. Aussi n'hésite-t-il pas à étaler sa générosité, dans l'espoir que ses confrères l'imiteront. Préoccupé d'assurer à la France un avenir semblable ou comparable pour le moins au sien, il a proclamé : « Désormais, dans mon usine, toute ouvrière enceinte aura droit à cinq francs par jour pendant le dernier mois de la gestation et à cinq francs par jour pendant le mois qui suivra l'accouchement. »
Notez, cousine, que la plupart de ces ouvrières sont des jeunes filles ou des veuves ! Alors, alors...
Pense-t-on pousser ainsi quelques femmes, libres de tout lien, hors du droit chemin? Espèret-on encourager, pour cent sous avant et pour cent sous après la lettre, pendant soixante jours, la natalité légitime ou illégitime?
Une des employées de l'usinier a fait preuve d'esprit d'à-propos. Je le trouve, du moins, mais vous en laisse juge. Elle murmura : « Bien, je vais m'y mettre. Moi, mon sort est assuré. Mais,
le gosse? Je vais demander au patron de pourvoir à son existence jusqu'à la fin de la guerre. J'y aurai contribué pour ma part — le lait coûte si cher ! — mais il faut encore le trousseau, le savon, la petite voiture. Et si la guerre n'est pas finie quand il sera sevré? Qu'on m'entretienne, bon ! Mais le petit salé aussi... »
Bien pensé, la petite. Mais tu n'as pas pensé à tout. Et après la guerre ? quand tant de mères auront vu massacrer sans compter et sans pitié leurs fils de vingt ans, quand s'imposeront des budgets dë quinze milliards, quand la vie sera impossible aux familles nombreuses, dans un pays où le célibataire est roi et fait la loi !
Que de foyers brisés par la séparation pendant ces mois maudits, que de cassures partielles qui vont au retour devenir totales, si elles ne le sont déjà, que d'espoirs envolés, que d'avenirs brisés, que d'unions projetées qui ne pourront se réaliser, que d'épaves !
Alors? Mais alors, quel miracle sauvera la race française? Je n'en vois qu'un. Le poilu, désireux de paix et fort de son prestige, défendra, par tous les moyens, son droit à créer et à élever une famille dont le désir se sera exaspéré en son âme pendant les abominables nuits de la boucherie internationale.
0 midinette, enfant câline, comme ta menotte fraîche aurait fait du bien sur notre front brûlant pendant les heures mauvaises !
Mais je vous demande pardon, cousine, j'avais promis d'être badin ce jour, et voyez, le sujet, une fois encore, était trop grave, je n'ai pas pu. Ce sera pour la prochaine fois.