NE SOYEZ JAMAIS JEUNE
Chère cousine,
Cette fois, c'est vous qui attaquez, et sur un ton aigre-doux si peu à ma convenance que je me vois obligé de me défendre. Je le ferai d'ailleurs avec une mansuétude.,, qui vous prouvera qu'on peut commettre la guerre dans la tranchée depuis trois ans et n'en demeurer pas moins un parfait galant homme.
Vous me reprochez de ne point arborer le ruban de la Légion d'honneur ; et vous affirmez avec votre autorité pleine de crânerie que lorsqu'on a quatre citations, deux blessures et trente-deux mois de ligne, il faut être un balourd pour n'avoir pas même obtenu l'insigne de chevalier dans cet ordre fameux jadis créé surtout à l'intention des braves. Mais le créateur était un homme de guerre ; depuis, les profiteurs de la paix ont détourné le ruban rouge de sa destination primitive ; pourquoi la guerre l'y ramènerait-il? Vous vous en étonnez ;
moi, depuis que je fais campagne, j'ai appris à ne plus m'étonner de rien.
Vous souvenez-vous de cette belle parole de Charles-Quint vaincu : « La fortune n'aime pas les vieillards »?
Nous ne sommes pas vaincus, nous. Aussi, rectifiez la formule, renversez-la et appliquez-la aux jeunes. Toutes les nominations, promotions, décorations, distinctions de toute sorte dans le domaine des honneurs et de la hiérarchie, vous apparaîtront alors justifiées et méritées.
Notre démocratie en guerre, afin de ne pas effaroucher ses alliés et de ne point faire peur aux neutres, a tenu à rompre avec toutes les traditions révolutionnaires. Finis les jeunes ! Place aux vieux ! Honneur aux anciens ! Abolis les généraux de trente ans ! Mort-nés les héros de la guerre ! On donnera aux « esprits dangereux », qui décidément s'imposent trop par leur talent ou leur bravoure, quelques hochets de pacotille ; mais on ne leur abandonnera aucune parcelle de cette autorité matérielle ou morale qui, seule, prépare et dispense la victoire avec ses succédanés.
Soyez âgé, fatigué, douloureux, malade, infirme, blanchi sous le harnais, pétri de traditions, farci de règlements, servant docile de l'habitude, amant épris des formules et respectueux des rites, sectateur intransigeant des cérémonies et soucieux du panache, on vous sacrera ou consacrera homme de guerre. Tous les honneurs vous accableront
à la lois. Mais, si vous n'avez pour vous que la jeunesse, la vigueur, l'allant, le courage, le talent de vous adapter à toutes les situations et le mérite de figurer toujours en ligne, si vous avez l'habitude d'accepter toutes les responsabilités et si vous risquez mensuellement le conseil de guerre à cause des hasards de l'action, vous n'obtiendrez en échange que les très pâles étoiles d'un firmament pour parents pauvres. Vous ne me croyez pas? Voici des exemples vivants.
Un mien frère d'armes qui m'est plus qu'un frère de sang fut dernièrement blessé ; on l'évacua dans un grand hôpital de la zone. Là, il se trouva en contact avec dix autres officiers, sept combattants et trois pacifiques. De ces derniers, l'un gardait des prisonniers, l'autre suivait un bataillon d'étapes dans ses travaux sur route, le troisième enfin s'occupait à la liaison de l'Intendance. Les Sept étaient blessés, les Trois malades ou fatigués 1
Sur quelles poitrines pensez- vous que rougeoyait la Légion d'honneur?... Non, non, cousine, décidément vous ne comprenez rien. Les premiers n'avaient-ils pas déjà pour eux la gloire des combats, la fièvre magnifique des assauts, le viatique de deux ou trois citations, la splendide couronne de celui qui courut le péril de mort? Quel besoin d'autres récompenses?
Par contre, comment consoler la sénilité, l'épuisement anticipé, le dévouement désintéressé des trois serviteurs obéissants et machinaux de la
patrie? Il faut, il faut, ou ce serait la maison à l'envers, leur décerner la croix des braves.
Vos yeux ronds d'étonnement m'étonnent, cousine ; ils sont risibles ou pitoyables ; j'y lis une telle ignorance de la règle des vingt-sept annuités que vraiment je vous juge plutôt digne de commisération, et que je veux vous instruire.
A notre époque, voyez- vous, tout est là : avoir 27 annuités. Les 27 annuités sont maîtresses de nos destinées, les 27 annuités sont reines : bénissons les élus de la 27^ annuité. Vingt-sept est devenu chez nous le nombre sacré et fatidique ; il a détrôné le petit sept du temps jadis. Sept merveilles du monde ancien ! Vingt-sept annuités du monde militaire moderne ! ^
Parfois, nous voyons apparaître sur le front un officier falot et peu renseigné qui y figure à peine quelques mois. Toutefois, avant de s'éclipser, comme il est venu, sans bruit et sans raison, il a reçu en grande pompe la croix de chevalier... gagnée sur Je front. En quelques mois, vous exclamez-vous ! Non, non, cousine. Il portait en lui 27 annuités.
Comment diable, cousine, voulez-vous que j'accumule 27 annuités puisque je n'ai qu'à peine dépassé vingt-sept ans? Or, les annuités, ce sont les années de service ; ce qu'on récompense, c'est l'ancienneté, pour ne point faire de jaloux; l'ancienneté, c'est le passé d'hier, et c'est l'avenir d'aujourd'hui. Heureux vestiges, nous vous sa-
luons ! Respect, aux vieillards et aux cheveux blancs ! Je les respecte. Mais je ne les envie pas. Si l'on me proclamait légionnaire dans la Légion de l'honneur, c'est que, ne pouvant être vieux, je serais gravement mutilé ou moribond. Souvenez-vous deja jolie parole de mon ex-capitaine, un brave qui avait reçu le ruban rouge sur un lit d'ambulance où il gisait, la poitrine traversée : « Oui, oui, je suis bien content. Ils me l'ont donné parce qu'ils ont cru que j'allais mourir. Mais ils sont refaits ! La mort ne m'aura pas cette fois encore !»