LA MARE AUX CRAPAUDS
Il fait un temps radieux, le secteur est calme, le soir descend doucement comme pour nous baigner de paix ; j'ai l'âme sereine et me prends à rêver. Près de moi, d'un étang où un peu d'eau croupit encore, monte un concert de coassements : les grenouilles prennent leurs ébats. Elles ont bien raison, puisqu'elles ne font point la guerre. Mais, je ne sais pourquoi, la rumeur par instants assourdissante, toujours cacophonique, sans harmonie et sans douceur, évoque pour moi certaines mares stagnantes de l'arrière où le bruit ridicule des voix n'a pas même l'excuse des joyeuses amours. Mares aux crapauds où l'on se dispute et où l'on se querelle I Mares où grouille un pullulement d'humanité aussi judicieusement embouteillé là que certain bouc dans certain puits.
Lors de mon dernier passage à V..., chacun me prit à part, me fit mille confidences, et me constitua, sans autre af is, arbitre de toutes choses à son usage personnel.
De cette manière me furent révélées d'insoupçonnables querelles de clocher, d'innombrables rivalités sourdes nées de riens infinis, des ambitions mesquines, basses et viles, tellement inconcevables qu'il me fallut des preuves, des recoupements, des récits corroborants pour que je consentisse à leur accorder même une créance méfiante.
X... ne participait pas, malgré sa grosse fortune, aux œuvres de guerre, parce que celles-ci étaient patronnées par la municipalité dont il est demeuré l'adversaire ; M"^^ Y..., sollicitée de s'inscrire par son amie M"^^ Z... à l'Ouvroir pour la layette de l'orphelin des régions envahies, avait préféré créer, concurremment au premier, l'Ouvroir pour les langes des anges de la guerre, afin d'en être la présidente reconnue et indiscutée ; nul scrupule ne l'avait arrêtée devant l'écrasante responsabilité de porter à 243 657 le nombre des œuvres de guerre que la France, par ailleurs stérile, a enfantées au cours de cette guerre, la France stérile, mais innombrable et indisciplinable.
Inutile d'ajouter que toutes ces œuvres locales ou nationales se combattaient, se dénigraient, se concurrençaient au plus grand dam des résultats généraux à obtenir.
Les vieilles œuvres de paix périclitaient à faire pleurer. Leurs fondateurs disparus, personne ne s'y intéressait plus. C'étaient de désuètes choses nées pour mourir...
Par contre, tous les clubs politicailleurs avaient tendu kurs bras à des néophytes sans passé, mais gros d'avenir, d'argent, de honte et d'ambition, et les partis fourbissaient, dans l'ombre des parlotes, des armes depuis longtemps émoussées, mais qu'on brandirait coupantes et étincelantes au soleil pacifique des prochaines élections. Déjà des impatients surnommés « les remplaçants » demandaient, en haussant indécemment le ton, qu'on songeât à ne point laisser vides les sièges dont l'occupant fortuné était mort au champ d'honneur.
Il y avait parmi eux de jeunes avocats aussi dépourvus de causes que de soucis à l'endroit de la patrie en danger ; de vieux hommes d'affaires véreuses qui vivaient dans la guerre comme dans un fromage ; des parvenus à l'ascension vertigineuse, des champignons éclos sur le fumier de procédures louches ; enfin quelques orateurs de trottoir dont les ressources demeuraient mystérieuses.
I;e cercle radical opportuniste, déjà scindé en deux groupes irréconciliables, venait de se partager en quatre, car on prévoyait quatre listes aux prochaines élections municipales ; et chacun voulait prendre position afin que la lutte fût plus ardente.
Le père A... continuait à tirer dans les jambes du père B... et à le tirer par les jambes pour lui faire vider le fauteuil de premier magistrat muni-
cipal où lui-même hisserait alors son postérieur ; et le petif M..., toujours irascible et vipérin, poursuivait la plus infatigable des campagnes de calomnies contre P..., dont il n'a cessé d'envier le poste si particulièrement honorifique de secrétaire de la Lyre.
On chuchotait, on susurrait, on suggérait à mots couverts que les J... étaient indignes, les K... vendus et qu'il fallait se défier de tous. Dans ce troupeau galeux, une seule brebis pure et sans tache : mon confident, qui changeait tous les quarts d'heure.
Vous vous étonnez parfois qu'au retour d'une bonne permission où nous fûmes accueillis à bras ouverts, choyés, soignés comme des coqs qui en auraient perdu l'habitude, mais non le goût, nous vous écrivions : « Heureux de pouvoir à nouveau respirer... )>
Oui, cousine, respirer, non point l'air vif et libre des bois, des coteaux et des vallons, mais l'atmosphère des camps moins chargée de pestilences humaines que celle des villes. Il nous semble que nous étouffons le long de ces mares à crapauds antédiluviens qui croient 1917 semblable à 1914, et qui n'ont rien changé, pendant ces années d'épopée*^ de cataclysme, à leur misérable vie de batraciens pustuleux. Des cris de révolte s'étouffent dans nos gorges congestionnées ; nous serrons les poings pour ne pas écraser ces mouches du coche et ces frelons de clocher.
Ouf ! j'ai tort de m' emporter. Vous vous moquez de moi, cousine ; je le sens ; et je vous accorde que vous avez d'ailleurs joliment raison.
Fi ! le sot que je suis ! Se mettre en colère pour si peu de chose et pour de si petites gens. Cousine, je ne pécherai plus. Je bats ma coulpe : C'est ma faute ! C'est ma faute 1 C'est ma très grande faute ! Mais, tout de même, ouvrez grands vos beaux yeux qui lisent si bien en moi, et pénétrezvous de mes craintes.
J'ai peur, j'ai une peur indicible que ces gens méprisables ne soient la France de demain, et que mes poilus, honnêtes et loyaux, qui sont fatigués, ne soient plus, au retour, en «état de refaire l'Etat».
Pourtant, j'avais espéré en une renaissance ; je commence à désespérer. Mais, si mes pressentiments sont fondés, plutôt que de vivre parmi les crapauds, je préférerais... je préférerais... Mais non, là, calmez vos alarmes ; je ne bougerai pas ; je suis tellement Français !