‹ La grande crise, romanChapitre 15 sur 41 · DEUX POIDS, DEUX MESURES, OU L'ÉTERNEL SACRIFIÉ · texte numérisé non relu

DEUX POIDS, DEUX MESURES, OU L'ÉTERNEL SACRIFIÉ

Vous auriez absolument tort de penser que nous nous désintéressons des choses de l'arrière. Bien au contraire, cousine, toute notre pensée est tendue vers vous, car c'est de l'arrière que nous attendons la lumière, je veux dire des pronostics heureux, des raisons d'espérance, et la certitude qu'un jour viendra, tout lointain qu'il puisse être, QÙ la paix sera signée.

Aussi sommes-nous un peu décontenancés quand, au cours de nos permissions, vous nous interrogez, la mine anxieuse : « Eh bien, comment ça va, là-bas? — Ça va ! Ça va ! Mais ici, qu'est-ce qu'on dit?»

Nous voulons à tout prix que l'arrière soit renseigné. N'a-t-il pas les journaux? Et pourtant, nous savons, sans l'ombre d'un doute, que les journaux ne disent rien, ne peuvent rien dire... d'exact. Qu'importe, puisque la vie se passe à « se berner » d'espoirs.

Donc, nous vous suivons et vos gestes nous

passionnent. Vos manifestations, vos fêtes, vos grèves semblent toujours les prémices d'un état de choses nouveau qui ne peut être inférieur à notre vie présente.

Mais, frères de cette sœur Anne qui jamais ne voyait rien venir, nous roulons, de désillusions en désillusions, jusqu'au plus profond du scepticisme ; et notre esprit critique s'avise d'examiner avec moins de bienveillance et d'optimisme vos paroles, vos actes, les résultats auxquels vous aboutissez.

Vous me connaissez assez pour savoir que toute ma sollicitude est acquise aux malheureux, aux opprimés, aux petits, et que leur sort me passionne.

Or, dernièrement, un certain nombre se mirent en grève. Ils recoururent à quelques violences qui frisaient la révolte ouverte. A la faveur de la méthode du poing fermé et brandi, ils obtinrent en très peu de temps gain de cause. La manière rapide dont leurs patrons capitulèrent semble indiquer que ces employés avaient raison. Eh bien, cette fois, pourtant, je ne me déclare pas satisfait.

C'est que ma pensée ramène tout au poilu, à mon poilu, comme dit le patriote Hervé, et comme j'ai le droit de dire, moi. Que serait-il advenu si les gens de ma section s'étaient un jour révoltés, et, refusant tout service, bousculant tout, brisant les bureaux et brûlant les comptabilités, avaient dit : « Voilà, nous en avons assez. Les mobilisés

LA GRANDE CRISfi.

de l'arrière qui^ en grand nombre, furent jadis nos compagnons de ligne, ne risquent plus leur vie, gagnent vingt francs par jour, font une besogne qui leur plaît, et vivent chez eux auprès de leur femme et de leurs enfants.

« Nous consentons à poursuivre encore le cours de cette existence misérable dans les tranchées et dans les camps, à jouer quotidiennement notre vie et à souffrir tout ; mais nous voulons, nous aussi, vingt francs par jour et notre indispensable épouse auprès de nous. »

Malgré toutes les apparences de logique égalitaire d'un tel raisonnement, mes pauvres gens auraient été, sans autre forme de procès, arrêtés, traduits devant le Conseil de guerre, et peut-être passés par les armes. Bien plus, bien pis, j'aurais été personnellement obligé de les accabler, malgré toutes les révoltes de ma conscience assoiffée de justice, oui, obligé au nom de la très nécessaire discipline du front.

Donc, il y a deux poids et deux mesures. Suivant que vous serez puissant ou misérable, c'està-dire mobilisé de l'arrière ou mobilisé de l'avant, vous aurez ou vous n'aurez pas le droit de faire triompher vos revendications par la violence. Le civil va jusqu'à concevoir qu'il a le devoir de crier ^, le combattant n'a que le droit de se taire.

Sentez-vous, cousine, tout ce qu'il y a d'immoral dans cette différence de traitements?

C'est celui que le malheur accable et qui défend

LÀ ÔtlAT^DE CRISfi.

au prix de mille douleurs et au péril de sa vie les biens de l'autre, c'est celui-là à qui une société à tendances démocratiques refuse le pouvoir de protester, tandis qu'elle autorise, qu'elle semble tacitemént encourager les séditions des civils : ne leur donne-t-elle pas, en définitive, raison?

Attention ! cousine, la pente est dangereuse. Si un gouvernement prend l'habitude de s'incliner devant la violence, il s'expose à mourir par la violence. La peur du civil ne doit pas être pour lui le commencement de la sagesse. L'homme du front qui assiste de là-bas, témoin impassible mais impatient, à ces conflits, tranchés en dehors de son avis autorisé de défenseur du pays, sentirait, si de tels faits devaient se reproduire, monter en lui une vague de c*olère. Il est conscient de l'efficacité de la force, même quand elle n'est pas — les Boches en sont de scandaleux exemples — au service du droit. Qu'arriverait-il, cousine, s'il allait, à présent qu'il méprise la mort, rêver de terribles revanches? Il ne le fera pas, certes, car, au fond, ce que nous apprenons ici, par un emploi quotidien qui nous répugne, c'est le dégoût et la haine de la violence. Il serait déplorable que le pouvoir civil, par ses maladresses, en provoquât parmi les poilus le désir et l'amour.

Que tous, en France, aient à cœur de donner aux humbles ce qui leur est dû, parfait ; mais qu'on ne se soumette point, pendant la guerre, par peur d'une révolution, à toutes les exigences

des privilégiés de la vie sauvegardée et du foyer retrouvé. Qu'on évite au soldat les rancœurs et les multiples motifs d'exaltation qui, trop facilement déjà, peuvent germer en lui ; qu'on couvre d'un voile les visibles inégalités ; que chacun boive dans son verre, sans que le civil y verse du « pousse-au-crime )>.

Un gouvernement ne saurait -il prévoir que, s'il pâlit devant des manifestants bienheureux, les combattants misérables pourraient être tentés d'abuser de ses pâmoisons?

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