‹ La grande crise, romanChapitre 16 sur 41 · UN PATRIOTE · texte numérisé non relu

UN PATRIOTE

Allons ! Vous m'en voulez, je le vois, avouez-le ; vous m'en voulez parce que vous me trouvez exagérément cruel vis-à-vis de cette malheureuse zone de l'arrière qui ne vous semble pas si dénuée de toute vertu. Cousine, je vous aime trop pour vouloir délibérément vous affliger ; aussi vais-je sans résistance exercer devant vous un acte de contrition ; et, pour reprendre âans votre estime la place que j'ambitionne, voici que, d'un bel élan sans arrière-pensée, dussé-je avoir transigé un peu avec mes convictions et ma conscience, je saute à pieds joints dans votre parti.

Oui, cousine, on peut être aussi patriote à l'arrière qu'à l'avant; vous en êtes la preuve vivante par votre dignité présente et l'admirable effort que vous avez accompli au cours de cette guerre.

Mais si je parlais uniquement de ma cousine, on pourrait, au cas où, par hasard, on lirait ma lettre, me taxer de partialité. Je veux donc éclairer ma lanterne des feux roses que projette le visage radieux d'un universitaire, un simple

professeur, qui, au bout de trois ans de guerre, n'a pas commis de faute.

On ne l'entendit point, les premiers jours, flambant et transcendant, chanter : « A Berlin ! » et hurler: « On les aura! »; démontrer que la guerre est un bienfait des dieux et prédire la résurrection de la France par le fer ou par le feu ; clamer que le sang donnerait aux caractères une trempe nouvelle, et beugler : « Vive Chose ! Vive Machin ! Vive Truc ! »

C'était un pacifiste réfléchi qui savait la guerre mauvaise ; c'était un ennemi irréconciliable des diplomaties secrètes qui, malgré leur médiocrité foncière, ou à cause d'elle, finissent toujours par culbuter les peuples en une immense mêlée de mort.

Il enseignait l'histoire, et quand les hommes sauront à fond l'histoire, ils ne se battront plus.

Trop âgé pour être mobilisable, trop faible pour s'engager, il considéra dès lors son enseignement comme un apostolat; il sut y ramener tout à l'idée de guerre. Oh ! ce ne fut pas un apôtre désolé, écrasé, déprimant et navrant à force de tristesse et de désespérance. Par un prodigieux effort de volonté, il s'imposa un éternel sourire de bonté, de consolation et d'espoir. Il voilait sa mélancoUe foncière et sa profonde anxiété pour laisser jaillir les mille traits d'un esprit toujours fusant ou pétillant ; il avait la parole qui touche, la main qui soutient, le cœur qui réconforte. Donnant et

se donnant, sachant faire donner — et de quelle manière ! — anathématisant les égoïstes, les oublieux, les privilégiés qui se plaignent, il disparaissait à l'heure de la reconnaissance, à l'instant des remerciements. Il s'effaçait à une époque où le plus obscur tourneur d'obus, le plus odieux profiteur de guerre, revendique sa part de gloire dans la défense nationale.

Heureux d'une vie active et utile qui lui rongeait toutes les heures de la sainte journée, il n'éprouvait aucun besoin, aucun désir. Plus d'inutiles sorties, plus de visites dispendieuses, plus de fêtes, plus de théâtre, plus de divertissements factices, plus de réceptions, plus de bons dîners. Des restrictions avant la lettre, des privations joyeuses, des économies quotidiennes destinées aux œuvres de guerre, tel était le menu de ses jours.

Il allait, secouant l'indolence des uns, violentant l'avarice des autres, provoquant l'émotion généreuse des mieux doués, vibrant à l'unisson de l'âme de la France, content lorsque ses paroles, ses écrits, ses gestes éveillaient un écho dans cette jeunesse charmante qui l'entourait et l'acclamait ; avec elle il soutint les défaillants, releva les vaincus, ramena les orphelins à la vie.

Ceux qui partaient au front, parmi ses anciens élèves, devenaient ses enfants, ses chers enfants. Il avait toujours pour eux la pensée vigilante et le mot subtil, la lettre qui laisse croire au destina-

taire qu'il est un héros, qui le lui suggère doucement, sans forfanterie ridicule, sans que le petit poilu défiant puisse se méfier.

Jamais de formules à la Rodomont, jamais de ces grandiloquences, pâture intellectuelle de l'arrière, et qui provoquent inéluctablement la sourde colère de l'avant ; jamais de ces clichés usés et communs qui choquent les permissionnaires : (( Nous tenons. Nous souffrons. Nous voudrions être près de vous. Comptez sur nous. » Pas de phrases, bien qu'il fût un maître dans l'art d'une éloquence vibrante, raffinée, classique ; mais des actes, et qui mieux est, des actes silencieux, cachés. Il multiplia les colis aux poilus et les envois aux prisonniers, ne laissa sans secours aucune détresse à lui signalée ; et il aurait continué ainsi pendant la quatrième année de guerre si tout le monde l'avait suivi.

Mais trois ans, en France, n'est-ce pas la limite extrême d'une patience idéale et d'une charité parfaite? La source vive et profonde qui bouillonnait et chantait en lui répandit une eau moins généreuse et moins fertilisante ; mais elle coule toujours, et son budget et son cœur l'alimentent.

Car cet homme existe, cousine. Il est même à Paris, où le sublime rare voisine avec la crapule nombreuse. Il est professeur, vous dis-je. S'il n'était marié et sur le retour de l'âge, comme vous auriez fait, vous et lui, un beau couple bien assorti !

Page 1