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PASSER LES TRAINS

Ah ! les joies du repos, du vrai repos, du farniente dans un cantonnement, un vrai cantonnement, un village aux ressources nombreuses. Nous goûtons cela en ce moment, et il y a si longtemps que pareil bonheur n'avait fondu sur nous que nous en sommes encore tout éberlués. Nous devons cette joie, paraît-il, à de récentes circulaires enfantées par le bon sens personnifié.

Donc, nous flânons, nous avons le droit de flâner. Tandis que mes camarades courent pêcher à la ligne dans la rivière voisine, riche en espérances et pauvre en poissons, je profite de mes loisirs pour aller voir passer les trains sur la grande ligne. J'avais cette passion quand j'étais tout petit, et j'aimais à me perdre parmi le tourbillon de fumée blanche et chaude ; je l'ai encore maintenant que je suis très vieux ou plutôt très vieilli par la guerre.

De plus, entre deux trains, je rêve. Je rêve que

tout est beau dans notre monde de guerre. Oui ! tout est beau ! D'abord, ce poste voisin de R. A. T. où quelques bons industriels, commerçants et agriculteurs qui contribuaient autrefois à la fortune de leur pays, en même temps qu'à la leur, dépensent des heures inutiles dans d'interminables parties de cartes ; et beau encore, ce bureau militaire de la petite gare où deux charmants officiers d'activé, dont un ancien sous-ofî rengagé, conservent précieusement leur précieuse existence ; car, grâce à eux et à leurs congénères, l'Etat ou l'Armée ne manquera pas, au lendemain de la guerre, de cadres actifs, instruits et capables d'instruire, à la lumière, distribuée à flots et avec compétence, de la campagne de 1914.

Oui, ce sont de charmants camarades ! J'ai éprouvé du plaisir à lier conversation avec eux ; et l'entretien s'est prolongé. Cependant, au bout d'un instant, par je ne sais quelle divagation de mon esprit, sans doute peu capable de compréhension, je me pris à m'imaginer qu'ils iraient un jour au front ou qu'ils y retourneraient ; et, sur-le^ champ, par malheur, j'eus le front et le cynisme de le leur insinuer.

Ils me répondirent avec l'ensemble le plus touchant : «Vous aussi, vous voulez nous faire tuer? C'est la manie de tous les pékins. »

Je m'éloignai d'eux et me pris à réfléchir. En conclusion, je pensai: Ces camarades de l'active ont raison. Il faut conserver l'active à tout prix.

Pourquoi faire des réserves de ce qui a été déjà longtemps réservé?

J'en étais là, quand je fus tiré de mes déductions par le passage des trains dont la fréquence me parut anormale. Ils se succédaient à peu près sans interruption ; tels, sur une piste parfaitement tracée, se succèdent les coureurs du peloton de tête, alors que la course vient de commencer et qu'ils ne se sont pas distancés encore. Il me semblait que, littéralement, les trains s'acharnaient à se poursuivre, et la lanterne rouge de l'un semblait narguer ou défier la locomotive du suivant qui s'obstinait, gémissant de son effort.

Si encore la voie descendante avait seule été gratifiée de ce luxe de rames ! Mais on en comptait autant sur la voie montante.

Et de toute cette armée de trains, pas un train qui ne fût au service de l'armée ; pas une rame arlequinée de produits nécessaires à l'industrie et au commerce ; pas même une douzaine de wagons affectés au transport de souhaitables machines agricoles.

D'ailleurs, la plupart des trains n'étaient qu'à demi chargés. On y pouvait noter, parfois et au hasard, des wagons vraiment utiles, véhiculant de vieilles voitures de trains régimentaires, des chevaux, un peu d'artillerie, puis des cuisines roulantes, des trucks chargés de ravitaillement, des piles de munitions, etc.. Mais il n'en était pas de même pour tous ; de plus, vraiment, en les char-

LA GRANDÊ CÊÎSÊ.

géant, on avait à l'excès évité l'excès ; l'industrie privée eût au moins quadruplé ou quintuplé le lest de chaque convoi.

Quant aux autres trains, ils étaient vides.

Au long de tout mon après-midi, je ne vis pas un train où s'entassât un bataillon d'infanterie ; son passage aurait été l'indice d'un mouvement probable de troupes vers un point où un effort prochain aurait dû se produire. Donc, rien de pressé.

Alors, une immense tristesse me vint de tout ce mouvement perdu, de toute cette force gâchée, alors que nos producteurs le^ plus nécessaires et les plus sérieux ne peuvent trouver un wagon pour expédier leurs marchandises, et que les commerçants attendent en vain leurs livraisons.

Tout ce matériel trusté au profit de la guerre et de l'armée, sans que rien fût urgent (je n'avais vu que deux rames dont le contenu ne pouvait souffrir de retard) et avec des charges dérisoires ou illusoires ! Tout cela, sans que jamais la pensée soit venue à tous les chargeurs militaires ou civils réunis d'utiliser les wagons restés vides et les rames entières de « retour de matériel » au profit de l'intérêt privé ! Et pourtant, que de produits entreposés, de colis en consigne, et de ballots en souffrance accumulent des frais écrasants sur le dos de leur propriétaire, qui s'en déchargera avec usure sur le consommateur français !

Intrigué malgré tout par ce mouvement que je

jugeais extraordinaire, j'allai interviewer le brave G. V. G. du poste voisin.

(( Dites donc, mais qu'est-ce qu'ils ont à s'agiter ainsi, les trains militaires aujourd'hui?

— Aujourd'hui ! me répondit l'homme, mais c'est comme les autres jours. Et ça fait bientôt trois ans que ça dure ! »

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