LA CARTE DE LINCOMPÉTENCE
Êtes-vous résolue aux restrictions, à toutes, même aux plus utiles, c'est-à-dire à celles qui vont provoquer le plus de colère? Oui? Bien.
Voulez- vous recourir avec moi à la carte ou au carnet, c'est-à-dire à l'un des deux seuls moyens pratiques, à mon sens, pour limiter une consommation? Oui?
Alors, je vous propose une carte nouvelle, celle de l'incompétence, carte d'autant plus nécessaire et urgente que la France n'a pas pour ce produit spécial seulement une inclination, mais une passion véritable, un culte mystique. Encore si ce culte pouvait en hâter et en intensifier la culture ! Mais l'offre reste toujours au-dessous de la demande en temps de guerre. Aussi la France réclame-t-elle impérieusement, effroyablement.
Songez qu'en temps de paix déjà l'incompétence était fort prisée. On attribuait volontiers Je portefeuille ministériel des travaux publics à un avocat, celui des postes et télégraphes à un docteur, celui
des finances à un professeur, celui de l'instruction publique à un journaliste, celui des beaux-arts à un conseiller d'Etat, etc., etc.
Mais qu'était-ce qu'un pauvre petit lot de ministres incompétents? Ne voyait-on pas déjà les blackboulés du suffrage universel, pourvu qu'ils fussent bien en cour, bombardés percepteurs lorsqu'ils savaient danser, ou préfets lorsqu'ils savaient versifier? Mais de ces ministres et de ces résidus des urnes électorales, comme l'agglomération d'incompétences forme un nombre infime, rien, trois fois rien, si on la compare aux foisons d'incompétences exigées par l'armée ! Depuis le jour de la mobilisation, n'a-t-elle pas été obligée de créer de toutes pièces mille services qui n'avaient pas été prévus, et de pourvoir de titulaires cent mille postes qui en étaient privés? En hâte, il fallait aviser et recourir aux moyens les plus expéditifs ; on prit tout ce qui se présenta par ordre alphabétique ou par ordre d'arrivée ; et on casa au hasard.
Détail qui ne manque pas d'une certaine saveur: le hasard fit souvent bien les choses.
On vit de vrais muletiers conduisant des ânes ; on vit des comptables assis dans des bureaux. Vous croyez peut-être, cousine, que les choses allèrent ainsi au mieux? Que nenni. Ces petites compétences civiles se heurtèrent aux autorités, militaires, incompétentes de fait, mais compétentes par essence, ignorantes de leur ignorance, et ne l'avouant jamais. Reines sans contrôle, elles
eussent pu pâtir du contrôle même subalterne de ceux qui savaient ; elles remplacèrent donc les compétences éclairées par de sombres incompétences qui, ne comprenant rien à rien, acceptèrent docilement toutes leurs suggestions et toutes leurs règles directrices, et bénirent le ciel de les avoir sacrées hermétiques et indécrottables.
Ainsi, tout homme que le hasard avait fait tomber dans une administration militaire de son ressort se vit promptement éliminé par un milieu hostile ; de la même façon se comporte notre milieu sanguin lorsqu'il expulse rapidement les microbes nocifs qui veulent s'introduire dans l'organisme.
Vivent les bienfaisants leucocytes ! Dès lors, il y eut afflux et pléthore d'incompétences. Et pourtant cette graine pullulante n'était jamais assez germinante. On dut se contenter de ce qu'on avait récolté ; les incompétences s'adaptèrent, s'amalgamèrent, s'harmonisèrent.
Jamais un son discordant de protestation contre la gabegie triomphante, jamais une idée heureuse, parce qu'elle eût été révolutionnaire et saugrenue. Les bureaux militaires triomphèrent et vécurent d'une vie pacifique. Le régime du «à quoi bon» se compléta du « ne t'en fais pas ». En effet, rien n'a d'importance, personne n'y peut rien, et mieux vaut laisser le gouffre dévorer tranquillement milliards, vies humaines et activités innombrables. Si vous me chargiez, cousine, d'un rapport sur la question, je m'engagerais dans le dédale des exem-
pies ; mais je promènerais trop loin mes investigations sur le front de l'incompétence. Contentonsnous des incompétences du front.
Car, n'est-ce point votre avis? On était en droit d'espérer que l'avant serait protégé de ce mal essentiel de l'arrière. Hélas ! il n'en fut rien ; et très militairement tous les choix furent basés ici sur V inaptitude totale et certaine à comprendre quoi que ce soit de la question posée. Il fallait des choix, il en fallait, il en fallait ! Choisissons à pile ou face, à la courte paille, au doigt mouillé, à colin-maillard. Mais choisissons.
Un colonel cherche un adjoint secrétaire. Il prend un marchand de fer, alors que des écrivains de profession semblent tout indiqués. S'agit-il pour lui de créer une compagnie de mitrailleurs? Il distingue pour la commander un officier qui ignore même le maniement de cette arme redoutable et efficace. Doit-il désigner un bombardier, un grenadier et un fusilier pour son état-major? Sans une hésitation il tombe sur les officiers les plus étrangers à tous ces rôles. Aussi devra-t-il leur permettre de filer vers l'arrière pour y apprendre dans d'agréables cours professés à leur intention les indispensables principes.
Dans la troupe, on procède de même ; et, si les cuistots sont des comptables, les coiffeurs se voient spirituellement choisir parmi les entrepreneurs de ravalement.
Quelqu'un en manifeste-t-il son étonnement?
Le chef juge et partie qui a opéré les désignations lève les bras au ciel en s'écriant : « Que voulez-vous, tous les notaires sont partis à l'arrière tourner des obus ! »
Et allez-y au petit bonheur !
On choisit la compagnie hors rang parmi les plus frais, les grenadiers de la première ligne parmi les plus fatigués ; on attribue les plus jeunes chefs aux plus vieilles troupes et les plus vieux aux troupes les plus actives.
Même, quand par malheur un chef militaire qui tend vers le mieux veut tenter d'apporter dans ses choix un peu de justice, c'est plus navrant encore.
Par exemple, c'est au nom d'une recherche loyale des compétences que l'armée active a été désignée comme institutrice à perpétuité des jeunes classes. Mais personne ne proteste plus. Bref, c'est la maison à l'envers.
Et puis, ça n'empêche pas (c qu'on aura les Allemands ». «Vous êtes victorieux, disait un neutre, à force de défauts qui vous sont bien propres. »
Boutade, objecterez-vous. Non, cousine. Cependant, voici venue l'heure où, ayant pu rester nousmêmes et bien nous-mêmes jusqu'au bout, et ayant utilisé toutes les incompétences possibles, nous risquons, pour la suite de la guerre, de nous trouver bien en peine d'en découvrir de nouvelles. Il faut donc que la France consente à fureter dans tous les coins et à vider tout le fond de ses tiroirs, ou à établir une carte de restrictions pour cet article
aujourd'hui raréfié. Mais qu'arrivera-t-il le jour où nous devrons en arriver à ce que chacun occupe la place qui lui convient? Ça, c'est de l'anglais, cousine : The right man in the right place.
J'apprends en dernière heure qu'il n'y a plus d'incompétences libres.
ou EST LE FRANC-FILEUR?
Cousine, les bons esprits se rencontrent, et vous n'êtes pas la première qui exhale ces justes doléances sur l'impossibilité de différencier l'abject du respectable, l'embusqué du combattant, tous deux confondus, sous le même uniforme aux mêmes insignes, dans une commune admiration des uns et dans une égale méfiance des autres.
Vous pensez qu'ayant traîné mes guêtres un peu partout, ayant souffert tout, plus l'indifférence du public qui prend le combattant en permission, s'il afTiche quelque coquetterie, pour un pilier du franc- filage, je dois connaître quelques petits moyens pratiques de distinguer le soldat de bon aloi du soldat de contrefaçon.
Hélas! honnête cousine, il n'y a rien de certain, ni même de possible en la matière, la loi et les règlements de guerre ayant veillé avec un soin jaloux à la sauvegarde des petits fils à papa^ des système /), des f.,,le camp, des indispensables de Varrière^ etc.
Pourtant, me direz-vous, il me semble avoir entendu parler d'insignes institués par la loi pour
indiquer la durée du séjour au front et les blessures à l'ennemi.
En effet, tel était l'esprit de la loi; mais la lettre, hélas, en fut revue, corrigée et augmentée par les chers protecteurs des chers protégés.
Le droit de porter brisques et chevrons fut attribué non à la ligne de feu, mais à l'immense zone des armées, qui, comme vous ne le savez pas, commence ou finit à Noisy-le-Sec et au Bourget. Ainsi, tous les cuisiniers d'état-major, tous les gendarmes, tous les intendants, toute cette masse flottante qui grouille dans la zone paradisiaque et qui jamais ne mit le nez à la fenjtre du danger allemand, portent le maximum présent de brisques, et atteindront seuls le maximum futur, car ils ne sont et ne seront jamais ni malades, ni blessés.
Pardon, cousine, il se peut qu'ils soient malades ou blessés. Mais tandis qu'un fantassin, dédaigneux du danger et habitué à la douleur et au lugubre frôlement de la mort, ne pensera même pas à se faire reconnaître blessé s'il a été touché légèrement, celui de l'arrière, celui qui considère comme un acte de courage la seule possibilité de courir un risque, arborera une brisque éclatante pour une égratignure, une suffocation, une syncope, une contusion, voire même pour une simple blessure d'amour-propre.
Que de brisques gagnées sans risques !
La Légion d'honneur, la croix de guerre, la médaille militaire, les décorations coloniales ou
étrangères, sont, depuis de longs mois déjà, condamnées dans l'estime publique à cause des distributions innombrables qui en furent faites hors de saison, hors de raison et surtout hors du champ de bataille.
Quelques scandales célèbres sont demeurés dans la mémoire populaire comme témoignages fameux de ce que peuvent en temps de guerre les règlements surannés, les circulaires transgressées et les complaisances coupables.
Dites-vous que, dans la plupart de nos régiments, la citation à l'ordre du régiment est plus respectée par les poilus que la citation à l'armée évocatrice de trop de souvenirs malheureux, de rapports mensongers, et de faveurs outrageuses.
Le croiriez- vous? La fourragère, la glorieuse fourragère, suprême espoir des braves et suprême pensée du commandement pour honorer le combattant, est tournée en dérision. N'a-t-on pas autorisé les nouveaux venus dans l'unité décorée, les suppôts des services, tous les dépôts eux-mêmes à l'arborer spontanément?
Un sous-officier de ma connaissance qui était demeuré à l'arrière plus de deux ans, malgré les plus pressantes objurgations, et qui venait d'être débusqué en dépit de la résistance la plus désespérée, fut envoyé au dépôt divisionnaire d'un régiment fourrageur. Le lendemain, il se parait, avec la supi^rbe des profiteurs de guerre, de la fourragère des braves.
Ne vous ai-je pas conté un jour l'histoire de ce bon vieux territorial d'artillerie qui, n'ayant jamais quitté l'échelon, et ignorant la ligne, faisait boire deux mulets devant moi, la fourragère fièrement campée sur son bourgeron sale? Mes hommes éclatèrent de rire devant ce spectacle ahurissant, et le meneur de bêtes se fâcha.
11 avait tort, car mes braves auraient pu lui dire : (( Nous rions pour ne pas pleurer. Depuis trois ans que nous nous battons, nos chefs directs n'ont pas même pu obtenir une croix de guerre pour nous. »
Evidemment, pour se former le caractère, rien ne vaut l'école de l'infanterie.
Existe-t-il un critère du mérite militaire et guerrier? Non, cousine ; il faudra vous contenter d'à-peu-près, d'indices vagues, de pressentiments, de signes favorables ; mais rien n'est moins sûr.
Vous écouterez avec plus^ de bienveillance et contemplerez avec plus de sympathie les soldats et les chefs qui portent au col un écusson numéroté, particulièrement l'écusson des zouaves, des chasseurs et des fantassins. Par contre, vous vous éloignerez de ceux qui encadrent leur pomme d'Adam de deux étoiles, de deux lyres, de deux foudres ou de deux autres insignes empruntés au blason des quatre-vingts figures de spécialisation qui signifient : « Pas de travail, peu de combat ».
Puis, vous continuerez vos investigations, ne vous attardant pas plus longtemps à ces intelli-
gents et débrouillards exploiteurs de filons. Vouez alors votre admiration aux simples soldats porteurs de la croix de guerre, tout particulièrement s'ils ne possèdent pas de brassards de la Croix- Rouge; et aimez le jeune officier simple et correct, adorné de nombreuses étoiles de citations, mais qui ne saurait être étoilé de la Légion d'honneur sans une infirmité ou une blessure grave. Au moins celui-là n'aura pas été récompensé à l'ancienneté.
Dernière recommandation. Ecartez-vous avec un semblant de respect des abondantes batteries de cuisine où s'entremêlent sans harmonie audessus d'un ventre les sept couleurs de l'arc-en-ciel
Ce sont des vestiges qui abusent. Passons... ou plutôt, oublions le passé. Revenons à nos moutons qui sont des lions, à nos gars de tranchées que vous apprécierez d'autant plus qu'ils vous conteront moins d'histoires.
Quant à vous donner un étalon infaillible de la valeur des gens, j'y renonce. Songez, cousine, que dans cette zone des armées qui est une mère nourricière, ils sont une magnifique armée dont la seule occupation quotidienne consiste à chercher un truc pour ressembler à un vrai soldat et pour n'en pas « f... une secousse ».