VIEUX GALONS, VIEUX HABITS
Vous êtes une fine mouche, cousine ; et je ne suis jamais surpris quand je vous vois défendre pied à pied une thèse juste en apparence. Même, vous essayez de vous documenter pour argumenter jusqu'au bout ; et, non convaincue par certaines de mes lettres, vous vous êtes livrée à des enquêtes personnelles.
On vous a dit — quel peut bien être cet « on » ignorant? — qu'il n'y avait plus de mauvais cantonnements depuis que des commandants et capitaines-majors avaient été installés dans tous les villages occupables et habituellement occupés par la troupe.
C'est vrai, cousine, il y a des majors de cantonnement ; il y en a sur le papier, et même dans la réalité. Mais quant à prétendre qu'ils furent créés et mis en place pour rendre service aux troupes de passage, non vraiment, je ne peux, même pour vous faire plaisir, infliger une semblable entorse à la vérité.
L'emploi a été créé pour employer l'inemployé. Voilà !
N'oubliez pas, cousine, que les premiers temps de la guerre suscitèrent un grandiose et généreux mouvement des retraités qui demandaient en foule à reprendre du service.
On les accepta en masse, sans réfléchir, avec une égale et réciproque générosité de mouvement.
Puis, quand on eut inscrit sur les listes de soldes tous ces nobles vieillards, toutes ces bonnes volontés civiles, tous ces chefs périmés qu'on restaurait dans leurs grades, tous ces impotents, tous ces impuissants, tout ce miracle des cours militaires, sainte cour des miracles avec de la dorure, on se posa enfin une question qui, logiquement, eût dû être préalable: « Qu'allons-nous en faire?»
On les essaya dans quelques fonctions actives ; ce fut une faillite.
Ils n'avaient rien oublié, ni rien appris ; ils se croyaient toujours en 1870.
Ces brillants engagés pour la durée de la guerre n'avaient d'ailleurs point aspiré à tant de gloire panachée. Il avait suffi de deux ou trois déménagements et déplacements obligatoires pour leur révéler que les fatigues sont écrasantes à cet âge, et qu'une vie attentivement et rigoureusement sédentaire et retraitée ne prépare pas spécialement à la guerre européenne.
Ils demandèrent donc qu'on utilisât leurs services (!) en fonction de leur âge. La République, qui ne voulait pas avoir l'air de les payer pour rien, logea, dans tous les villages, la crème des capitaines
incapables et le gratin des commandants sur le' retour.
On leur donna du papier, beaucoup de papier à noircir, pour qu'ils pussent s'amuser gentiment, selon leur âge — ils appartenaient à l'âge du papier administratif ; — ils s'amusèrent. Puis, quand ils eurent apposé quelques milliers de signatures, ils pensèrent avoir sauvé la France et sollicitèrent un petit avancement dans l'ordre de la Légion d'honneur. Ils l'obtinrent, car ils étaient vieux, peu dangereux, sans une valeur suffisante pour porter ombrage, et accablés sous le faix du maximum d'annuités.
En principe, leur rôle consistait à connaître à fond les ressources du cantonnement et à porter ces ressources au maximum possible ; à faciliter les rapports entre la population et la troupe ; à protéger aubesoin celle-ci contre les excès des mercantis, à créer des coopératives fixes, à surveiller les mœurs dans leurs rapports avec l'hygiène, etc.
LfC programme était parfait.
Hélas, nos bouddhas fatigués cherchèrent avant tout à éviter toute besogne utile, à éluder toute question capable d'embarrasser, à fuir toute responsabilité susceptible de compromettre.
Quelques-uns, pour être plus tranquilles, évitèrent même d'habiter le pays confié à leurs soins. J'ai souvenance du cantonnement de B...1 dont le major n'était plus là, mais à Y,..p, hameau de cinq maisons situé à deux kilomètres et demi.