‹ La grande crise, romanChapitre 3 sur 41 · SACHEZ LIRE... ET CALMEZ -VOUS · texte numérisé non relu

SACHEZ LIRE... ET CALMEZ -VOUS

Trêve de badinage, cousine, et parlons net. Vous avez l'émotion trop facile, et votre cœur sensible, jusqu'alors réservé à l'amour, bat trop fort la chamade pour un simple communiqué.

Je sais bien que vous n'êtes pas l'unique coupable, et je blâme les gens avertis qui n'ont point daigné vous apprendre, en trois ans de guerre, l'art de pénétrer les arcanes des vérités gouvernementales à l'usage des foules. C'est pourquoi je vous absous et veux entreprendre votre éducation de bonne Française qui doit rester impassible dans les heures d'adversité comme dans les minutes de joie.

Il faut savoir lire un communiqué conime on le lit au front, « sans s'en faire » ; deviner la vérité toujours plus modeste que nos rêves et que l'expression officielle qui la trahit ; en un mot, lire un peu entre les lignes, quoi qu'en dise ce journahste très intransigeant qui proclamait que c'était faire œuvre de mauvais Français.

De cette manière, vous ne vous emballerez jamais sur les grandes victoires que chaque jour l'écho du matin vous apporte, et vous serez préparée à l'annonce d'échecs que l'effroyable guerre de position et la puissance de nos ennemis rendent inévitables, j'allais dire naturels, mieux, obligatoires.

En 1914, le gouvernement allemand, qui prétendait régenter le conflit et lui imposer une réglementation longuement et soigneusement étudiée, se targua de nous donner quelques conseils sur la façon de confectionner un communiqué. Fort de la puissante érudition qui caractérise le Deutschland uber ailes, il nous dit : Souvenez-vous de cette parole d'un grand Français montant sur l'échafaud (sic) : « N'avouez jamais. » Adaptant ce mot aux événements militaires, il faut traduire : « N'avouez jamais une défaite. »

Notre ministre français d'alors, qui était un honnête homme, n'accepta point cet Evangile selon saint Avinain et selon saint Bismarck. Il se flatta de mieux connaître la psychologie de notre race. Tout doit se ramener, dit-il, à l'idée de victoire ; c'est cette idée qui vivifie un bon Français, comme le désir de l'offensive est le moteur du fantassin conscient.

Se complaire dans le positif, négliger le négatif, détailler les succès, oublier les échecs, tel fut le principe directeur de notre condensé national biquotidien.

Aussi bien, pourquoi voulez-vous, cousine, que nous vous entretenions de nos tentatives manquées ou des prisonniers que les Allemands nous enlèvent au cours de leurs attaques et contreattaques? L'ennemi se chargera de le proclamer radio et radieusement au monde entier. Certes, il n'est pas niable, malgré le mutisme de notre communiqué à ce sujet, que Guillaume nous ait pris quelques fantassins lors de ses attaques kolossales. Le pauvre lignard, bombardé impitoyablement six jours durant, n'est plus un homme, c'est une loque.

Epluchons le communiqué tel qu'il ^s'offre à nous, sans plus. Montrons-nous sagaces, perspicaces, ou simplement gens de bon sens. Il va de soi qu'un communiqué long, prolixe à propos de toutes petites actions, n'en a pas de grandes à célébrer et n'en prévoit pas ; que des communiqués courts, ternes, où l'on se répète, marquent au contraire qu'un mouvement important se prépare.

Apercevez-vous ensuite ces simples mots : « La lutte d'artillerie est devenue d'une violence inouïe dans la région de... » vous n'hésitez pas à penser : « C'est pour demain, après-demain au plus tard. »

Puis lorsque, après plusieurs nouvelles sensationnelles, vous aurez sous les yeux une récapitulation du terrain conquis et des prisonniers acquis, renforcée par un développement officieux sur les pertes de l'ennemi et le mauvais moral des

hommes laissés par lui entre nos mains, concluez qu'indubitablement l'offensive sera arrêtée.

Voici revenus les communiqués laconiques et ternes. Ne croyez pas cependant que les mots : (( nuit calme » signifient « repos sur la ligne ». L'or est rare en temps de guerre ; ces mots sont la menue monnaie courante de notre guerre : bombardements et escarmouches sur tout le front. C'est, si j'ose dire, le pain quotidien. Il faut lire dans le même esprit :• « Tirs de destruction efficaces sur un ouvrage allemand. » Cela traduit l'habituelle activité de notre active artillerie. Mais surtout cela trahit une grande indigence de nouvelles fraîches.

N'aimez pas à lire que l'ennemi a pu pénétrer dans nos éléments de première ligne et qu'une contre-attaque immédiate lui a repris la partie sud-ouest du secteur. Ces deux phrases signifient trop souvent : « L'adversaire a atteint ses objectifs principaux et s'y est maintenu. »

N'accordez pas une valeur intrinsèque aux participes ou adjectifs qui s'appliquent aux positions du front. Un point « perdu » est par définition sans importance ; un point nouvellement conquis est au contraire « avantageux » par essence ; tous les communiqués du monde vous le chanteront.

Parfois le négligeable et l'important se confondent à peu d'heures d'intervalle. On y perd son français ; et je vous vois d'ici, cousine, soutenant

LA GRANDEIgRISE.

votre tête frêle; je vous entends gémir : « Que de sous-entendus ! Que de restrictions ! Que de demiteintes ! Jamais mon ignorance des choses du front ne s'y retrouvera. Pourquoi ne pas dire la vérité pure et simple, tout entière? »

C'est assez mon avis. D'aucuns, plus puissants, pensent le contraire et se méfient des nerfs de la France. Je crois pourtant que nous avons raison tous les deux. Quand, le 6 septembre 1914, Paris entendit le canon allemand, Paris fut-il jamais plus calme, plus digne, plus viril? Paris ne s'attendait-il donc pas à tout ce jour-là?

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