‹ La grande crise, romanChapitre 21 sur 41 · AH! VERSE ENCORE · texte numérisé non relu

AH! VERSE ENCORE

Cousine, je vous oublie rarement, dès que rien d'essentiel ne m'absorbe. Or, en ce moment, j'ai tout loisir : mes camarades noient leurs grands soucis dans quelques petits verres ; et moi-même, n'ayant pas résisté à la tentation d'une fine plus ou moins étoilée, j'ai le temps de penser ; je pense à vous.

Représentez-vous donc votre cousin laissant vaguer vers vous ses pensées tandis qu'il sirote l'odieux pétrole promu à la dignité de fine, et qui brûle mieux que tous les pétroles du commerce. D'ailleurs, je sirote sans siroter, car la quintessence d'alambic ne parvient pas à chatouiller agréablement mon gosier. Bien pis l Elle dévaste somptueusement mon œsophage. J'en pâlis ; mais je n'avoue jamais, car mes compagnons qui la dégustent comme vous dégustez les sardines... toujours à mieux^ me cribleraient de sarcasmes.

Gnole 1 Cric 1 Saint alcool du front ! Que de souffrances tu m'as fait endurer 1 II semble que je

LA granpï: crise.

paye de mon sacrifice toutes les ivresses que tu apportes à mes semblables 1 Comment se peut-il que tu aies conquis tant de sympathies? Des délicats, des timides, des gens sobres, des amateurs au goût affiné qui, jadis, éloignaient d'eux le calice avec dédain, se sont lentement habitués à ton empoisonnement. Aujourd'hui, ils t'aiment. Je crois enfin deviner pourquoi, à quelles passions ne feraient point tomber l'oisiveté et l'ennui.

D'ailleurs tu n'es point seul à triompher. Ton frère le pinard n'est-il pas aussi roi du front, le pinard générateur de toutes les énergies combattantes, le pinard, baume de toutes les plaies, le pinard, pacificateur apparent de toutes les révoltes? J'ai connu beaucoup de gens qui, au départ pour la guerre, ne buvaient pas de vin. En est-il un seul qui, au retour, n'en boira pas? Je laisse de côté, bien entendu, quelques mauvais caractères de ma trempe. Ceux-là osent prétendre que le vitriol brûle, et font chorus avec leur estomac lorsqu'il demande grâce devant un quart de beau rouge, violet jusqu'à la lie, épais à découper en tranches. Ce sont des phénomènes, et les phénomènes, ce n'est pas intéressant. Il faut ne s'arrêter qu'à la masse substantielle, les poilus. Or, à toute heure du jour et de la nuit, le cœur du poilu a besoin d'être remonté par l'ingestion d'une lam^pée de pinard. Voilà le fait.

Ëtes-vous curieuse, cousine, d'en connaître les causes? Eh bien I Que voulez-vous? Il ne fallait

pas habituer le poilu à considérer le jus de Bercy et le tord-boyau de Cognac comme liqueurs divines destinées à galvaniser les forces physiques et la force morale. Le poilu s'est dit :

Attaque = Pinard + Gnole.

Coup dur = Pinard + Gnole.

Coup de main = Pinard + Gnole.

Reconnaissance = Pinard + Gnole.

Résistance à mort = Pinard + Gnole.

Donc: Pinard et Gnole sont éléments inséparables et incomparables d'action et de sacrifice ; nul drame du théâtre de la guerre ne saurait se dénouer sans eux ; l'un et l'autre sont le deus ex machina ; à genoux devant Pinard et Gnole. A genoux ! Courbe la tête, fier Sicambre ! La troupe entière, communiant dans de ferventes oraisons, se prosterne devant les barriques de Bacchus et devant les foudres de Jupiter... tonneaux, futailles avariées dont mon grand'père, qui soignait « la bibliothèque de ses crus », n'aurait pas toléré l'admission dans sa cave. Ici, non seulement les uns la tolèrent, mais ils la provoquent ; non seulement les autres la mendient, mais ils la pratiquent en fraude. Que de bassesses 1 Que de larcins ! i ^ Ih

Que d'indiscipline, aussi ! Ce pinard, jugé nécessaire par le commandement lorsque l'heure est critique, devient haïssable et néfaste aux autres heures. J'ai près de moi des gens, de braves gens.

qui n'hésiteront jamais à risquer le conseil de guerre pour aller chercher le vin là où il est défendu. Certains, à la descente des tranchées, vidés par les privations, sont assommés par le premier verre de pinard. Ils le savent. Ils savent aussi qu'ils sont, après avoir bu, capables de tout, capables de se battre avec leurs meilleurs camarades, capables d'insulter leurs supérieurs, capables de mériter cent fois le tourniquet, capables de devenir des brutes. Ils le savent, et ça les désole. Mais rien pourtant ne les détournerait de mettre à sec leurs quatre litres.

Ils disent : « Il n'y a rien à faire là contre ; le pinard est un ressort et un cordial ; quand il coule dans la gorge, on croirait qu'on boit à même la source de la vie : nous voulons vivre ; il faut nous excuser ; ce n'est pas notre faute ; nous n'étions pas comme ça avant ; c'est la guerre ; nous ne serons plus comme ça après. »

Pauvres vieux frères ! Peut-être sont-ils sincères quand ils ppétendent qu'ils pourront se libérer en cinq sec d'une habitude humectante, vieille de près de trois ans^et qui tourne à la passion. S'ils pouvaient se douter qu'ils y seront totalement impuissants, ils réfléchiraient sans doute plus profondément sur l'après guerre. Mais l'après guerre ! C'est tellement loin que personne n'entreprend d'y songer. On sacrifie tout à la guerre. On ne cherche sur toutes choses que des expédients provisoires. Aussi quel gâchis cela nous réserve en toutes choses,

depuis les finances jusqu'à la moralité publique !

Vous ne me croyez pas, cousine? Prenez des notes. Un sergent d'un régiment voisin du mien contait dernièrement qu'au cours d'une opération de nettoyage de tranchée boche il avait dû laisser sur le terrain deux de ses hommes parce que la rasade d'alcool avait, au départ, dépassé toute mesure de capacité. Moi-même, à certains jours, j'ai vu des poilus tellement empinardés qu'ils n'avaient plus la force de saluer. Un camarade, lieutenant du génie, me narrait avec tristesse une scène atroce à laquelle, hier même, il avait assisté.

Les hommes, restés pendant vingt jours en ligne, avaient touché leur prêt à la descente au repos. Leur prêt de vingt jours : cent sous. Ils courent troquer leurs cent sous contre cinq litres à un franc; illico, ils les ingurgitent. Il faisait chaud. Les voilà, après le coup de pinard, cherchant à s'abriter du coup de soleil. Ils vont se coucher sous un train qui stoppe sur une voie de garage. Quand le train dut démarrer, va-t'en voir s'ils bougent, Jean ! Mes gens ne voulaient rien entendre. Il fallut les faire lever à coups de botte. L'un d*eux, réfractaire ou plombé, ne put se soulever à temps; il fut écrasé. Peut-être avait-il rêvé cette mort dans les vignes du Seigneur? Ne riez pas, cousine. Cette mort lui a peut-être évité le conseil de guerre. Combien de pauvres diables ont passé devant le conseil, non pour délit d'ivrognerie^ car ici l'ivrognerie n'est plus un délit, mais pour conséquences

d'ivrognerie ! Notre écrasé, s'il n'eût pas été écrasé, n'aurait- il pas pu être accusé d'avoir occasionné... un retard à l'horaire du train?

Car les chefs n'ont pas toujours le cœur pitoyable comme le mien ; ils ne recherchent jamais les culpabilités et les responsabilités premières ; ils ne se demandent pas si eux-mêmes se sont toujours bien comportés à l'endroit du frère Pinard et de la sœur Gnole.

Que répliqueraient- ils si une forte tête leur criait : « L'alcool, qui est-ce qui me l'a ofîert comme moyen d'oublier? Eh bien, j'ai oublié, quoi ! ))

Si, au lieu de faire condamner l'inconsciente victime, les chefs montraient moins d'hésitation à « boucler )> l'infâme débitant des infâmes mixtures qui solde quotidiennement des fûts et des fûts, et n'a de respect que pour l'homme saoul, je crois qu'ils tariraient le mal à sa source. Mais, hélas ! il y a dans tout paysan d'avant-guerre, gardé comme cultivateur à l'arrière du front, un mercanti qui s'éveille, et pour qui prostituer la vigne semble plus digne et plus productif d'intérêt que de faire lever le blé.

Tout de même, cousine, ne craignez-vous pas qu'à force de la laisser boire et de la faire boire l'armée de la nation ne devienne l'armée de la révolution? Quelle désillusion ce serait pour vous, pour moi, pour nous tous, qui escomptions son retour comme un bienfait des dieux, comme

Tafflux nécessaire d'une force vive et neuve dans un organisme anémié et corrompu !

Mais bah ! « faut pas s'en faire », comme dit mon voisin en ce moment. Clamons donc comme lui r « Faut pas s'en faire », afin d'oublier mieux les angoissants lendemains qui peut-être se préparent. Entonnons à la ronde avec tous les buveurs ce refrain adultéré :

Dansons pinard et gnole^ Viçe le son ! Vive le son !

Dansons pinard et gnole, Vii^e le son du canon !

Tiens ! je m'aperçois que j'ai absorbé, en vous écrivant, un autre petit verre. Est-ce que je n'aurais pas déraillé un peu?

Pardonnez-moi, cousine, je ne sais ce que je dis... Pardonnez-leur, cousine, ils ne savent ce qu'ils font.

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