IL N'Y A PLUS DE PRIVILÈGES
Non, cousine, quoi que vous prétendiez et quoi que vous fassiez, il n'y a plus de féodalité en France. Les fameux privilèges du temps jadis sont défunts et bien défunts ; personne ne pense à faire revivre les trois classes de l'ancien régime.
Si le nombre des nobles se multiplie, c'est que la mode est aux particules dans le demi-monde, ce qui fait plus de la moitié du monde ; si l'on s'incline toujours plus bas devant la puissance de l'argent, c'est que les financiers régissent le monde tout entier. Mais, à part cela, notre France républicaine est restée la France égalitaire que vous aimez.
Oh ! je sais qu'elle a dû consentir des concessions — qui n'en a pas fait quelques-unes dans sa vie? — réclamées au nom des situations acquises, des traditions, des petites et des grandes habitudes, des mœurs et des coutumes. Mais elle a véhémentement affirmé, quand elle semblait octroyer quelques droits, qu'elle bouleversait cependant tout
un passé de misère et d'injustice ; elle clamait de grands mots, elle les affichait sur les façades ; il ne fallait pas prétendre savoir ce qui se passait derrière le mur.
Ainsi, jadis, il y avait des armes d'élite. Aujourd'hui plus d'élite, déclarent nos hommes d'État : l'égalité des armes. Bravo ï Mais comme notre République savait l'infanterie vouée à tous les maux, donc la Cendrillon des autres armes, elle lui accorda en manière de fiche de consolation le titre de reine des batailles.
Ce titre allait coûter cher à la pauvre souveraine. Comme une République, par principe, ne saurait aimer une reine, elle lui enleva tous ses droits, toutes ses prérogatives, toutes ses prétentions aux honneurs. La pauvre fut à jamais bannie des citations directes au communiqué, tandis que l'aviation y était presque immédiatement admise.
Cependant, pour l'honorer, comme l'artillerie très riche et la cavalerie de luxe regorgeaient de cadres, on demanda à ceux-ci de consentir à être versés dans l'infanterie ; admirez ce mot « versés », qui sent la chute et la culbute. D'ailleurs, cette culbute étaitnécessaire. L'infanterie venait,comme par hasard, en trois mois, de perdre tous ses officiers.
Peu bronchèrent parmi les pressentis et les sollicités.
En pareil cas, chezla reine despousse-cailloux, on ne s'embarrasse pas habituellement de la mani-
festation des volontés individuelles ; on désigne d'office au nom de l'intérêt général en temps de guerre.
Oui ! mais si le fantassin n'a aucun droit^ l'artilleur et le cavalier en ont, et ils le firent bien voir ; ils refusèrent tout net de muter, de chuter, de culbuter. Ils demandèrent, ils exigèrent des compensations. La bonne princesse les leur accorda illico, et tous les maréchaux des logis de France purent devenir en un clin d'œilsous-lieutenants de la reine des batailles ; ils avaient sauté à pieds joints par-dessus l'humiliant, le haïssable, le pendable grade d'adjudant.
Bien mieux ; en certains dépôts de cavalerie, la compensation ne parut pas encore suffisante à des sous-officiers qui demeuraient toujours libres de choisir ; on bombarda maréchaux des logis, pour la circonstance, de jeunes brigadiers éblouis d'un avancement si imprévu, 3i subit, et si flatteur.
Des adjudants d'infanterie, en ligne depuis là mobilisation, et remarquables à tous points de vue/ s'éternisèrent un an, deux ans et plus dans leur grade, tandis qu'on octroyait le galon rêvé par eux à des jeunes gens dont le seul mérite était d'ignorer tout d'une section d'infanterie. L'avancement de ces néophytes fut d'ailleurs, dans la suite, particulièrement poussé ; n'étaient-ils pas notés : volontaires? , , . ' ^
Peut-ôn avec plus de clarté cyniquement étalée proclamer qu'il existe une échelle militaire comme
une échelle sociale? Pensais-je avoir à me servir jamais d'une image aussi banale ? Et pourtant regardez, cousine. En haut, la noble aviation, en bas l'infanterie serve, taillable en pièces et corvéable à merci ; entre elles, agrippées aux échelons — gare à la chute — la noble cavalerie et la savante artillerie.
Infanterie, mon amie, vous êtes le dépotoir. Toutefois notre république exige l'égalité. Eh bien, si une collectivité est lésée, il y a un moyen de rétablir l'égalité : c'est de favoriser dans son^ein les individualités intéressantes.
Aussi a-t-on pu prétendre qu'il y avait en France, même dans l'infanterie, des embusqués, c'est-à dire des hommes privilégiés qui, au lieu de se battre, occupaient les sinécures nombreuses de l'intérieur et de la zone... privée de feux.
Évidemment, certains de ces postes étaient nécessaires ; d'autres furent créés à l'intention d'un monsieur très appuyé, très intrigant et absolument incasable. Mais, il devenait nécessaire qu'il y eût des hommes pour occuper ces postes devenus nécessaires. Le plus grave reproche que puisse encourir Marianne, c'est d'avoir placé dix hommes là où il en fallait un. De plus, — conséquence inattendue mais bien militaire, — le travail total y fut égal au dixième de celui que peut fournir un homme seul. Constatez pourtant combien je suis accommodant. Je ne veux pas médire du t^ravail de ce privilégié, officier, sous-officier ou
soldat, qui, un an, deux ans, gratta du papier dans les dépôts, dans les états-majors. Bien mieux, je l'admire; héros à sa façon, il a su résister aux assauts les plus furieux ; malgré vents et marées, il a réussi à ne point partir au front.
La victoire d'une telle volonté dénote un bel amour-propre, une constance dans les vues, une persévérance dans l'action, caractéristiques d'une grande âme devant laquelle nous devons nous incliner. Tous, hélas! ne s'en sont point montrés capables. Parfois, harcelé, écrasé par le nombre des ennemis, un pauvre homme a dû se résigner à partir. Mais il a eu un trait de génie : « Et ma compensation ? Et la récompense de mes bons, longs et loyaux services? »
Alors, on lui a donné, à lui aussi, un grade de consolation ; lui aussi, ignorant tout de la guerre, de la bataille, de la ligne, il a pu y monter non comme subordonné, mais comme supérieur.
Voilà comment, depuis le début de la guerre, nous avons été placés sous les ordres d'ex-ofïîciers popotiers, d'ex-ofRciers d'administration, d'ex-secrétaires de commissions d'ordinaire, devenus nos supérieurs parce qu'on leur devait bien une petite compensation.
N'avais-je point raison de vous dire, cousine, que les privilèges sont morts?