‹ La grande crise, romanChapitre 23 sur 41 · L'UTILISATION DES INUTILISABLES · texte numérisé non relu

L'UTILISATION DES INUTILISABLES

Vous savez, cousine, que tous les goûts sont dans la nature, même les plus invraisemblables.

Partant de là, je vous laisse deviner l'objet de toute ma sollicitude présente, de toute ma sympathie passagère, qui, d'ailleurs, ne demanderait qu'à se fixer. Je vous le donne en cent. Je vous le donne en mille.

Non, tenez, vous ne trouveriez pas. Je préfère vous délivrer tout de suite du casse-tête : j'aime les chevaux galeux. Je ne les aime pas d'une passion perverse que feu Mirbeau eût magistralement affirmée et analysée. Je ne les aime pas non plus en homme qui apprécierait d'avance la viande de boucherie chevaline. Non, je nourris pour eux une sympathie toute spontanée, toute désintéressée, avec le sincère désir de leur être utile ou dévoué.

Voilà comment, à moins de trente ans, on se découvre brusquement une âme de garde-malade

plus pure que toutes les âmes les plus maternelles, parce que moins instinctive.

Ça m'est venu brusquement, en arrivant ici dans ce village qui est l'asile tutélaire des chevaux galeux. Un dépôt y est organisé pour eux spécialement. Les plus nobles conquêtes de l'homme y figurent au nombre d'une trentaine, mornes et silencieuses, hideuse-s à voir, mais nobles tout de même, nobles de tout un passé de misère qu'on lit dans leurs yeux éteints. ^

De quels soins mérités ne les entoure-t-on pas ! Les soigneurs sont innombrables ; leur seul encadrement comprend huit officiers et seize sousofficiers, de cavalerie, bien entendu. Un commandant dirige les lieutenants qui surveillent les maréchaux des logis qui, eux-mêmes, à tour de rôle, jettent un coup d'oeil distrait sur ces Pégases déchus qui caricaturent même Rossinante.

(( Alors, me direz-vous, ces chefs n'ont rien à faire?

— Rien, rien, rien !

— Ils sont heureux.

— Non, ils s'ennuient. Chaque fois qu'ils ne sont pas en permission ou en... promenade, ils considèrent qu'on leur vole les instants précieux de leur précieuse vie. Ils se plaignent véhémentement du long ennui de cette guerre que ne tuent pas suffisamment l'heure de la popote, l'heure du bridge et l'heure du sommeil. Un tour à cheval dans la campagne ne saurait même plus les inté-

LA GiËAi^DÈ CftISE.

resser. Eh bien ! cousine, je vous le demande, que vouliez- vous qu'ils fissent?

— Qu'ils partissent dans l'infanterie. )>

Non, vraiment, soyez raisonnable ; tout, mais pas cela. On ne lâche pas le purgatoire pour l'enfer. On considère aujourd'hui comme un signe d'affaiblissement cérébral, chez un cavalier, de faire acte de volontariat pour l'armée « qui va-t-à pied». Mieux vaut encore, bien à contre-cœur pourtant, accepter la jolie et monotone chambrette du village, où petit à petit, au bout d'xm an ou deux de séjour, on a installé et fait triompher, par l'habitude, toutes ses petites manies.

Et puis, il y a tant de pauvres bougres fatigués par trois ans de vie nomade et belligérante, qui se sentent une dangereuse sollicitude pour les chevaux galeux, qu'il faut se résigner à ne point leur abandonner une place dont la valeur, malgré tout, doit être évidente et certaine puisqu'elle provoque l'envie.

Mais les cadres, direz- vous? Ne protestez pas, cousine, contre le nombre important des cadres octroyés à ces quelques chevaux malades ; vous auriez tort une fois de plus.

Que voulez-vous qu'on faâse des officiels de cavalerie? Les états-majors en regorgent et ne savent comment les utiliser puisque, en général, la caractéristique d'un officier de cavalerie est de ne rien faire par lui-même. Son propre et sa fonction, c'est de transmettre Un ordre avec dignité : c'est tout.

L'un d'eux, versé comme adjoint auprès .d'un colonel, devait vérifier et signer des paperasses.

Comme il n'avait tenu une plume de sa vie, il filait tout le jour sur son zèbre qui était un élégant pur sang anglais ; jamais le colonel n'a pu arriver à le voir.

Un autre avait tout de suite prévenu « son patron )> qu'en dehors du cheval il ne connaissait rien.

C'était un sincère et un brave.

On en cite qui ont reçu trente affectations successives au cours de la guerre et que les étatsmajors, après un essai de quinze jours, se sont renvoyés sans hésitation ni vergogne. Il paraît d'ailleurs que ces intéressés peu intéressants, dont l'amour-propre était légèrement émoussé, ne s'en formalisaient pas.

Mieux vaut encore les inutiliser et les payer à ne rien faire, que de créer pour eux des postes nouveaux qui nécessitent d'énormes frais qui se répercutent et font boule de neige.

Oui, cette magnifique cavalerie que l'Allemagne nous envie, et qui nous coûte si cher, a été plus d'une fois le souci de notre G. Q. G. qui ne savait qu'en faire.

Il fallait la conserver pour la grande offensive de l'avenir ; on l'avait remontée dans ce but ; on l'entraînait pour la réalisation d'un plan fabuleux de percée, de bousculade et de poursuite rapide. Mais quand elle était sur le terrain, fin-prête et

toute frémissante, l'heure n'était point venue encore de s'en servir.

On tenta bien de lui faire garder les tranchées ; mais on s'efïara des déchets dans les effectifs : la moitié du personnel devait rester pour la garde des chevaux. C'est alors qu'on eut une idée géniale : les encombrantes montures devinrent la raison d'être des cavahers. On les soigna, on les régénéra, on tenta d'en faire des neuves avec des vieilles ; on ne réussit pas ; mais on avait du moins réussi à utiliser les inutilisables ; ce fut un triomphe.

morgue de nos modernes chevaliers n'en souffrit point. Ils savaient qu'en fin de guerre, lorsqu'elle entrera la première dans les villes délivrées et peut-être dans les villes ennemies, c'est encore la cavalerie qui recueillera toutes les ovations.

Ce jour-là, qui songera à conter l'histoire des chevaux galeux, que je vous ai dite seulement parce qu'ils me sont douloureusement sympathiques? Ce jour-là, tout le passé sera oublié, effacé, purifié, absous, glorifié.

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