LA FRANCE AU DÉPÔT
Je me suis laissé dire, cousine, qu'à Paris, les chauffeur de taxis, rajeunissant pour leur compte la vieille tradition des cochers de fiacre, prétendent toujours qu'ils vont relayer, c'est-à-dire rejoindre leur dépôt, asile de silence, de calme et de repos pour les moteurs, et laissent le bourgeois s'enraciner dans le bitume.
Eh bien, moi aussi, je viens de relayer : on m'a envoyé au dépôt d'instruction de C... apprendre le maniement d'un nouveau pistolet automatique. Mais ce n'est pas le pistolet qui m'a le plus étonné dans l'aventure ; c'est plutôt le cadre dans lequel est enseignée la -manière de s'en servir et les cadres qui l'enseignent.
Souvent, quand les renforts tardaient et que mon anxiété croissait à la vue de ma section réduite à l'état de squelette, j'appréhendais que la pénurie des hommes ne finît par porter un jour un coup fatal à notre armée trop longtemps sur la brèche. Aujourd'hui je ne m'inquiète plus ;
j'ai découvert des mines d'hommes et des filons d'officiers exploiteurs de filons.
Vous ne pouvez vous représenter la magnifique armée que la France a envoyée dans quelque dix mille cours de perfectionnement et d'instruction à raison d'un professeur inspecteur ou administrateur par élève. Je ne sais si les élèves sont bien instruits — on dit qu'il y en a — mais je puis affirmer, sous la foi du serment, que ce sont des enfants bien assistés.
Supposez que ceux que le front expédie au paradis où se complétera leur instruction soient des sous-officiers ; il se pourra qu'on leur attribue pour maître un simple sous-lieutenant ; mais la désignation de ce gradé minime engendrera la présence nécessaire des surveillant3 suivants : un capitaine pour le lieutenant, un commandant pour le capitaine, un colonel pour le commandant.
Supposez que ce soient des officiers. Le G. Q. G. n'hésitera pas à ajouter à cette brochette d'argus aux cent yeux un général inspecteur. Mais que faire quand il s'agit d'officiers supérieurs? Ils ont droit à des cours, leur science antédiluvienne — je veux dire qui remonte à l'inondation boche de 1914 — requérant une indispensable mise au point. 11 eût fallu des iTiaréchaux pour es éclairer et les guider, et nous n'en avons qu'un ; encore est-il occupé et préoccupé par des besognes d'une autre envergure.
LA graîîdï: crise.
Cependant, vous auriez l'esprit le plus subversif si vQus pensiez que le moindre laisser-aller et le moindre désordre puissent être surpris dans ces innombrables dépôts d'instruction. Chacun au contraire y déploie le zèle toujours renouvelé et agissant qu'inspire « la peur du front » qui est une « épée de Damoclès « ; bien mieux, chacun y connaît son métier, car, quoi que vous en pensiez, oxx n'a placé là que des gens de métier. Oui, c'est là que l'active se montre le plus active, la réserve étant réservée pour la ligne de feu. Les raisons qu'on donne de cette manière de procéder sont suffisamment péremptoires: notre brave armée qui, pendant tant d'années de paix, s'est vouée et dévouée à l'instruction des générations successives des Français de vingt ans, est devenue essentiellement un corps enseignant. Elle continue aujourd'hui à remplir son rôle pédagogique traditionnel. Sa maîtrise y est devenue prestigieuse ; aussi est-elle constellée de Légions d'honneur et de médailles militaires, auréolée de palmes de bronze dont l'éclat éblouit dans tous ces bataillons de l'arrière-ligne. Elle forme une masse précieuse et sacrée qu'il faut à tout prix conserver pour que l'armée de demain, celle du lendemain de la guerre, ait des maîtres. Aussi, sa hère devise pourrait-elle se formuler ^insi : « Enseignons la guerre, miais n'en saignons pas. »
Toute la zone est devenue ainsi une immense pépinière de dépôts minimes à (3adres nombreux,
de groupes d'instruction, de camps de jeunes classes ou de récupérés, de réserves divisionnaires, dont les chefs, bons pasteurs à l'âme tendre, sont siattachés àleurs ouailles, qu'ils ne consentent à se séparer d'elles que le jour où celles-ci commettent l'imprudence de partir en renfort au front. Alors, les adieux sont déchirants. Les bons maîtres ont les yeux rouges comme leur culotte — car ici la culotte rouge est redevenue de mode. — Mais ils restent où le devoir les retient, ils demeurent là où ils sont susceptibles de rendre le maximum de services, ils tiennent, ils résistent, ils préfèrent mourir, comme le lierre, où ils se sont attachés, plutôt que dans la glorieuse tranchée, où leurs talents seraient perdus parmi la masse.
Avec votre déplorable mentalité de civile impénitente, vous aviez supposé une relève de ces instructeurs de tout repos par les combattants fatigués. Erreur ! Folie !
Pourquoi voulez-vous rompre en visière à cette admirable loi de la division du travail dont les résultats rigides s'affirment à l'épreuve si merveilleux, grâce à la spécialisation? Il y a deux catégories d'officiers : les instructeurs, les combattants. N'allez pas reprocher aux premiers leur absence du front. Ils sont officiers-nés et prédestinés de la catégorie instructeurs. De plus» ils ont tous un cas. Ou bien, jadis, en service commandé et pour la France, ils ont contracté, au cours de quinze ans de quartier, dos douleurs intolérables, qui les
ont rendus, hélas ! définitivement inaptes à faire campagne ; ou bien, ils ont été blessés à la Marne.
Oh ! que la Marne a donc coûté de blessures incurables ! Depuis deux ans, et jusqu'à la fin de la guerre, ses victimeB^ sont condamnées à instruire, à instruire indéfectiblement, pour le plus grand profit et la plus parfaite tenue de ces milHers de casernes improvisées que sont devenus les villages de la zone.
On prétend même que, grâce à elles, quand le jour de paix et de lumière viendra, toute la France sera instruite.
Que vous importe après tout? Ce ne sont pas des enracinés de dépôts; non! les dépôts, ce qu'on appelle dépôts, les grands dépôts de l'arrière sont vides. La volonté du peuple est souveraine et respectée.
Mais ils ne sont pas au front, dites-vous. Ils sont, cousine, où l'exige le bonheur de la France et le leur. Car, pour vivre heureux, vivons cachés et couchés dans la bienheureuse zone des armées.