‹ La grande crise, romanChapitre 25 sur 41 · LES DEUX MANIÈRES · texte numérisé non relu

LES DEUX MANIÈRES

Comme vous avez raison, cousino, et comme je vous admire, non seulement de toujours discerner le vrai du faux, mais encore de découvrir ce qu'il y a de faux dans le vrai, et ce qu'il y a de vrai dans le faux. Car entre nous, cousine — bien entre nous, n'est-ce pas? — il n'y a pas d'erreur absolue, il n'y a pas de vérité intangible ; il y a dan3 tout une âme de vérité.

Précisément, l'esprit de guerre, né de l'état de guerre, répugne aux meilleurs esprits surtout parce qu'il est hautain et intransigeant, parce qu'il ne tolère ni discussion, ni demi-mesure, ni demi-vérité, parce qu'il stigmatise toute raison raisonnable des termes les plus péjoratifs. L'insensé !

Aussi avez-vous bien fait de dire à votre énergumène qu'il se rencontrait un grand Nombre d'officiers admirables, et de garder pour vous qu'il y en avait de... comment dirais-je?... de moins admirables.

GRAÎ^DE CmSt.

Avant-hier, mon capitaine, qui a blancUi sous trente ans de galons dorés, m'a pris à part et m'a dit:

(( X'..., vous ne oompren^z pas la discipline, vou^ ne comprenez pas les hommes, vous ne comprenez rien. 11 y a six mois que vous êtes dans ma compagnie et vous n'avez pas encore puni.

— C'est vrai et je m'en fais gloire.

— Triste gloire !

— Pourquoi? Mes hommes se conduisent irréprochablement, merveilleusement en ligne,

. — Et au cantonnement?

— Ils ont besoin de détente. D'ailleurs ils s'y comportent au moins aussi bien que n'importe quelle autre unité.

— Ce matin, l'écurie qu'ils occupent était moins propre que les autres.

— J'en ai fait le reproche à mes gens. Je les ai raisonnés. Demain, leur cantonnement sera plus brillant.

— Raisonner? Raisonner 1 Vous n'avez que ce mot à la bouche. On ne raisonne pas avec les hommes, on les commande, et on les punit 3'ils n'obéissent pas.

— M ais, mon capitaine, nous sommes en guerre. Ne trouvez-vous pas un peu ridicule d'infliger quatre jours de salle au pauvre bougre qui va se faire tuer quatre heures plus tard?

— Toujours la fausse sentimentalité.

— Le vrai sentiment, mon c£tpitaine.

— Vous êtes jeune.

— Heureusement, je ne suis pas le seul ; il n'y aura jamais trop de jeunes pour réchauffer les cœurs et provoquer les enthousiasmes.

— Enthousiasme? Pfft ! Le plus sûr enthousiasme, c'est la peur du conseil de guerre.

— Alors, vous croyez, mon capitaine, que, pendant des années, on pousse des armées entières sur tous les champs de bataille par la seule peur du conseil?

— Je ne crois pas. Je sais... Et puis, je n'ai pas de leçons à recevoir de vous. J'en donne, et ça suffît. Tenez-le-vous pour dit. Et désormais, ne raisonnez plus. Punissez. »

Hier, j'ai infligé à un homme un jour de consigne parce que sa tenue semblait négligée et qu'il avait oublié sa cravate.

Le capitaine a fait venir l'homme et lui a dit qu'il « enlevait la punition ».

Ma sanction n'a pas eu de sanction. Mais je crains bien, cousine, que la sanction ne s'abatte sur moi et que mon avancement, bien compromis déjà, ne soit retardé une année de plus.

Que pensez-vous de ma petite histoire vraie, scrupuleusement vraie? Elle résume toutes vos pensées et toutes les miennes.

Il y a officiers et officiers.

Il y a ceux qui connaissent leurs droits, seulement leurs droits.

Il y a ceux qui pensent à leurs devoirs.

Il y a ceux qui aiment le cantonnement.

Il y a ceux qui préfèrent la ligne.

Il y a ceux dont les sanctions poussent la troupe.

Il y a ceux dont l'exemple l'entraîne.

Eh bien, cousine, dites-vous que les hommes, si frustes que soient leurs manières, si primitive que soit leur mentalité, si peu défrichée que soit leur intelligence, dites-vous qu'ils savent départager les deux groupes de chefs ci-dessus exposés et opposés.

Les apparences ne les trompent pas. Ils ne réservent point l'indulgence de leurs jugements aux officiers, fussent-ils même très indulgents, qui ne donnent pas l'exemple.

Us portent dans leur sac un certain nombre d'axiomes, justes ou injustes, qui codifient leur manière de voir, et se formulent dans le goût suivant :

Qui trop brille au cantonnement ne saurait briller en ligne.

Qui se montre trop indulgent en ligne ne m,.anquera pas de se manifester impitoyable au cantonnement.

Etc., etc..

D'une manière générale, ils opposent la conduite du cantonnement à celle de la ligne. Pierre de touche simpliste, évidemment. Mais puis-je ajouter que cela enferme infiniment de vérité, si j'en juge du moins par l'expérience même de mes hommes? Or, moi, je suis l'ofTicier de la ligne.

LA GRANUÈ CftISÈ*

Si c'est une tare, je l'avoue. Bien mieux, je l'étalé avec quelque orgueil. Je proclame qu'à la guerre, c'est la guerre qui est l'essentiel. Elle ne réside pas, pour l'officier, dans l'application des procédés réglementaires de reprise en mains, simple trompel'œil pour revues ; elle exige de lui simplement un acte de foi, ou plutôt de confiance raisoiiriéêj dans le moral des hommes, et uniquement cekt.

Quand il faut que l'homme prenne une décision, avant le combat et au m.oment du combat, cette décision nécessite tant de bonne volonté^ Une si indispensable adhésion du cœur, tant d'oubli de soi-même, des siens, de ses intérêts les pluâ chers^ tant d'abnégation absolue qui Va jusqu'au sacrifice !... Ces braves gens, cousine, pensez-y bien, ces braves gens, la plupàrt sans bien comprendre pourquoi, doivent refouler au fond d'eux-mêmes l'instinct de conservation, le plus puissant delà nature humaine après l'amour maternel. N'est-ce rien que cela?

Et croyez-vous que la crainte du conseil soit suffisante pour provoquer leui" surhumaine énergie? Allons donc ! Le conseil de guerre, ce sont les lâches qui le recherchent et le sollicitent dans l'espoir d'échapper au feu par une condamnation aux travaux publics.

Mon pauvre capitaine, quelle lourde erreur il oottimettait ! Que peut-il bien rester de son affirmation? Il en reste ceci.

L'an dernier, mes gars s'étaient battus toute

LA GtlANDÈ CRISE.

la sainte nuit dans une tratichée bouleversée.

A cinq heures, comme le petit jour commençait à poindre^ je m'aperçus que nous n'avions plus de parapet et que les Allemands allaient surprendre tous nos mouvements. Demeurer ainsi exposés, c'était nous isoler du gros de la troupe, c'était nous constituer virtuellement prisonniers, tout motiVeîHeht dans le boyau devenant impossible.

Je réquisitionne une dizaine d'hommes de bonne volontéj et nous voilà en bras de chemise, réédiflant un parapet de fortune. Comme il fallait aller vite et qu'il ne restait aucun sac à terre utilisable, nous prenions tout ce qui nous tombait sous la main pour relever notre édifice. C'était encore insuffisant.

Alors on détruisit les feuillées — ce mot charmant désigne des wàter sans water — dont les matériaux de construction n'avaient pas été éventrés ou brisés ; on les empoigna à pleiiies mains âans se soucier si les poutres et les sacs trop parfumés soulevaient le cœur en accablant les bras* Double sacrifice.

Mon capitaine passa.

Nous ne l'avions vu de toute la nuit.

Il me demanda des nouvelles, en s'étonnant de ma tenue et de notre ouvrage. Je lui contai notre nocturne de damnést II m'écouta distraitement et reprit immédiatement sa tournée. Puis, soudain, il s'arrêta, m'appela, et me désigna du doigt une boîte de sardines vide qui traînait sur le parados.

« Je VOUS avais cependant dit de me faire ramasser et enterrer les ordures pendant la nuit. »

Il ajouta : « Dans l'intérêt de votre santé. » Oui, le cher homme, c'est dans mon intérêt, pour ma santé, pour mon plaisir, qu'il me parlait, qu'il avait ordonné et qu'il récidivait.

Seulement, mes gens, qui l'entendaient, ne le comprenaient pas. Ils étaient blêmes. Ils serraient les poings. Ils allaient éclater... Il fallut, mais il suffit que mon attitude traduisît la volonté que j'avais de ne rien dire moi-même, ni de ne rien laisser dire, pour qu'ils consentissent à se taire.

Etonnez-vous après cela que ce capitaine — qui, par ailleurs, témoigne -d'excellentes qualités d'administrateur — ne réussisse pas à conquérir la confiance de nos hommes !

Il a beau leur répéter : « Voyez, je vous nourris bien. Je surveille le cuisinier. Je fais bénéficier l'ordinaire d'un boni considérable. » Les bénéficiaires s'obstinent à se montrer réfractaires. Ils écoutent, mangent, gardent une attitude détachée, mais hostile... et se battent bien parce qu'ils ont d'autres chefs qui les comprennent, qui sont toujours devant eux, qui jouent autant qu'eux leur existence, qui les aiment et qu'ils aiment.

Pour 'eux, cousine, ces hommes sont les fidèles et les loyaux compagnons d'armes.

On est leur grand frère, leur confesseur, leur ami. Ils vous content toutes leurs peines, leurs malheurs, qui sont vnrios à l'infini et pour les-

quels, hélas, la plupart du temps, on ne saurait trouver d'issue, d'allégement ou de remède.

Mais en somme, cousine, tout finit par aller.

Eh bien, oui, il y a deux espèces d'officiers. Mais elles se neutralisent l'une l'autre. Comme il suffit d'une heureuse influence pour obtenir les résultats les plus inattendus et les plus admirables, l'armée tient.

Aussi avez-vous eu grandement raison, cousine, de ne pas tolérer qu'un énergumène insultât les officiers de France devant vous.

Gardons notre esprit critique ; gardons-le précieusement par respect pour notre personnalité que nous n'avons pas le droit de diminuer consciemment et volontairement ; mais gardons-le pour nous... et pour un temps.

Un jour viendra...

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