LES PETITS NOIRS
Aujourd'hui, si vous y consentez, cousine, je vous entretiendrai de petits noirs. N'allez pas croire au moins qu'il s'agit du petit noir que chaque matin, depuis bientôt trois ans, je déguste et dont je me délecte tant, que je le guette et l'attends presque avec impatience. Non, le noir d'aujourd'hui, ce n'est même pas celui dont parfois je broie un peu. Celui d'aujourd'hui, je n'en bois et je n'en broie pas ; j'en mange, en tête à tête avec vous. — Mais, cousin, je n'arrive pas à vous comprendre. — Mettons, cousine, que je parle nègre.
Voici le conte, à l'instant recueilli de son ordonnance par votre cousin.
Ce brave garçon — c'est le « tampon » que je veux dire — est un sage. Jamais il ne parle. Par contre, il sait faire parler. C'est même pourquoi nous nous entendons si prodigieusement. Car je suis, comme vous le savez, cousine, beaucoup moins sage que lui en ce point.
Le commandant l'avait envoyé à la ville voi-
sine avec une corvée de ravitaillement pour le bataillon. Là-bas, tout en surchargeant ses rudes bras de colis de victuailles, il a emmagasiné dans sa solide tête de paysan finaud quelques jolies histoires à moitié civiles, à moitié militaires, pour la joie de son patron qu'il sait éminemment curieux.
C'est l'une d'elles que je vous veux rebailler sur l'heure, au regret toutefois de ne savoir conter suivant la manière pittoresque des simples. Mon Dieu, que je suis bavard !
Donc, cette petite ville fêtait, paraît-il, le départ des petits noirs qui étaient de grands beaux nègres. Or, ce n'est pas une tradition en France qu'une cité vouée au commerce applaudisse au départ d'une troupe, fût-elle colorée. Une troupe, c'est une mine à exploiter, et nous ne vivons pas une époque où le patriotisme fait oublier les affaires.
C'est peut-être qu'en fêtant son départ, direzvous, on étalait un patriotisme désintéressé et de bon aloi qui méritait d'être récompensé de la venue d'une autre troupe. Cousine, c'est vrai et c'est faux à la fois. Oui, les habitants de notre petite ville avaient des parents, fils, frères, maris, sur le front. Ils avaient longtemps espéré voir arriver, mêlés à d'autres, leurs bien-aimés parents dans la petite ville. Hélas ! Hélas ! les règlements s'y étaient jusque-là toujours opposés. La règle est la règle, surtout en guerre. Ils s'étaient inclinés.
Mais quel n'avait pas été rétonnement de ces bons civils, pour qui une loi semble porter en elle le définitif et l'éternel, en voyant débarquer sur leur quai, accoutumé aux pacifiques territoriaux, tout un magnifique bataillon de magnifiques Sénégalais, magnifiquement équipés, luisants de mine, insolents de santé, avec cadres doublés et effectifs renforcés.
On pensa qu'ils ne faisaient que passer comme souvent les troupes blanches. Les noirs s'arrêtèrent.
On pensa qu'ils repartiraient bientôt. Ils demeurèrent... plusieurs semaines.
On pensa qu'ils se reposaient de la longue garde d'un secteur. Ils arrivaient du Midi où ils avaient séjourné tout un hiver dans le plus raphaélique des décors.
On pensa qu'ils avaient accompli des prodiges. Ils se vantèrent de n'être montés que deux fois en ligne en douze mois.
On pensa que ces deux affaires avaient décimé leurs effectifs. Ils avouèrent de toutes leurs dents blanches que les pertes étaient infimes.
On pensa qu'ils allaient se préparer à un grand assaut. Ils passèrent leur temps à charger des wagons et à les décharger.
On pensa que c'était un bataillon spécial, d' « incapables au combat ». Une note officielle affirma que c'était un des plus glorieux de l'armée française.
LA GRAKDE CRISÊ.
Alors, on ne pensa plus.
On se désintéressa de la question, comme on se désintéresse en France de tout ce qu'on ne comprend pas. On se laissa vivre ; on en vécut. Les nègres se répandirent dans cette ville qu'on croyait consignée pour les troupes au repos. N 'est-il point exact d'ailleurs qu'une troupe non fatiguée ne peut être considérée comme une troupe au repos? Peu encombrants, d'ailleurs, ces petits nègres triomphants. Leur flot était pour ainsi dire canalisé ; ils ne connaissaient que l'itinéraire qui mène des maisons bien buvantes aux maisons mal famées.
Un jour, ils dérogèrent.
On découvrit, dans une cabane abandonnée, deux bambins massacrés, mutilés.
Une jeune femme subit les pires violences.
Une pauvre vieille fut trouvée fort mal en point.
Devant ce triple accès de sauvagerie, les autorités s'émurent. Quelques fonctionnaires émirent cette prétention, jusqu'alors jugée ridicule, qu'après tout les troupes noires étaient peut-être aussi malsaines pour les villes que les troupes blanches.
La rumeur publique s'enfla tant qu'elle devint clameur et renversa tous les obstacles administratifs. Le départ fut décidé. L'allégresse se donna libre cours. Elle était prématurée. « Rira bien qui rira le dernier, » murmuraient peut-être, riant sous cape, les bons nègres. Ils savaient en effet que leur commandant, interrogé sur l'état de
préparation de sa troupe, avait répondu qu'elle n'était point prête pour les assauts ou pour la ligne.
Pourtant ils s'en allèrent. Mais les braves citadins n'apprirent point sans stupeur que le bataillon partait... empierrer des routes et scier du bois.
C'est ce départ auquel assistait mon tampon. Il n'y eut, affirmait-il, ni au revoir, ni mercis. Les civils disaient : « Ouf ! )> Les militaires : « Y a pas bon. »
Pourquoi, pas bon, ô soldats cantonniers et bûcherons? Y a pas bon pour des divisions que je connais bien, et qui, pendant que vous cantonnerez et que vous bûchonnerez, tiendront huit et dix mois un mauvais secteur où chaque jour l'on peine, où chaque jour quelqu'un est blessé à son poste, où l'on guette, où l'on patrouille, où l'on meurt, obscurément, sans gloire.
Là, nulle économie des hommes. Parmi ceux-là, certains insinuent — mais c'est un propos haïssable — qu'on économise les troupes noires pour les garder en vue de répressions possibles. Aïe ! Aïe ! cousine ! Anastasie brandit ses ciseaux ! Mais je vous répète que ce n'est pas moi qui pense ainsi. Je ne vois là, moi, cousine, qu'une simple coquetterie d'un pays qui tient à conserver ses objets de luxe et ses troupes d'élite.