LE RIRE AUX LARMES
Je viens de lire le Rire et j'ai pleuré. Vous allez penser que j'ai pleuré de rire ; hélas non, j'ai pleuré de vraies larmes. J'ai pleuré sur l'esprit du temps de paix, aujourd'hui défunt, et sur la niaiserie triomphante du temps de guerre. J'ai pleuré sur la bêtise coupable d'une censure qui ne cisaille pas les mensonges les plus honteux et les plus décourageants et qui laisse le crayon d'humoristes au rabais, bien que richement embusqués, propager les pires légendes ; j'ai pleuré parce qu'au bout de trois ans de guerre, on n'a pas le droit de se f... à ce point du fantassin français sous couleur et sous le prétexte simple — heureux les simples! — de ridicuHser son adversaire ; j'ai pleuré, en me souvenant du rire franc d'autrefois dont j'étais l'ami et qui n'est plus aujourd'hui qu'un Rire rouge — le Rire peut-il être rouge? — ou, si vous le voulez, qu'un Rire jaune.
Est-il possible que, malgré la correspondance -que nous avons entretenue pendant de longs mois avec l'arrière, il y ait encore un civil pour croire à la légende de l'Allemand nç s'arrêtant de scier
des mains de petites filles que pour lever les siennes en criant : « Kamerad »?
Y a-t-il rien de plus inconcevable au monde que de voir que cette fable, qu'on distille pour la France depuis vingt mois pleins et qu'on ose illustrer encore aujourd'hui, n'a pas encore provoqué la révolte indignée du public?
Après tout, ces publications n'ont peut-être plus de lecteurs. Ce serait là le verdict vengeur de la justice immanente.
Car, d'abord, de telles histoires sont pertinemment fausses et par conséquent haïssables en soi. Le soldat allemand est un adversaire remarquable, le pire adversaire, oserai- je affirmer. Mais, de plus, ne sentez-vous pas, cousine, tout ce que ces légendes contiennent de choquant pour le poilu français? Comment, c'est par ce piètre ennemi, ce pleutre ridicule et mal bâti, ce lâche déguenillé, ce lourdaud qui ne pense qu'à bâfrer, ce pauvre hère las et privé de tout, ce chien conduit à la chaîne, ce « camarade » de toutes les actions offensives, que nous nous laissons arrêter depuis trois ans ! Mais c'est une honte, ou une infamie, et nous sommes nous-mêmes les derniers des derniers !
Ah ! si le citoyen qui ose rééditer à Jeur millionième édition ces horreurs qui sont des erreurs avait fait une fois son devoir comme fantassin, il aurait connu l'allant et la vigueur des stosstruppen, la parfaite discipline au feu des com-
LA GRANDE CRISfî.
pagnies d'assaut prussiennes, la vigilance de la sentinelle allemande dans sa tranchée, l'habileté et le cran manifestés dans les incessants coups de main de cette troupe ennemie toujours en éveil et toujours active.
Au reste, quand même le soldat allemand serait de valeur nulle, quel intérêt y aurait-il à publier son incapacité à son de trompe?
Allez donc voir en Angleterre amie et en Allemagne ennemie, deux pays susceptibles de nous donner, quoi qu'on en dise, quelques leçons encore, si l'on y dénigre systématiquement l'adversaire. Bien au contraire, on le vante sur tous les tons.
Les gazettes allemandes parlent quotidiennement du courage incroyable et surhumain des Français, de leur mépris de la mort, de leur résistance désespérée, etc., etc. Quant aux journaux anglais, ils s'étonnent froidement de l'acharnement déployé au combat par le Boche qui ne rend que pied à pied et mètre par mètre les territoires qu'il nous a jadis ravis, avec l'envergure d'un rapace, dans son envolée de voleurs.
Voilà qui est politique et intelligent. Voilà qui place le soldat national sur un piédestal mieux que tous les dithyrambes, tous les discours, toutes les proclamations, toutes les formules ampoulées dont le poilu est saturé.
Ah ! quand la France voudra bien cesser de faire de l'esprit, et quel esprit ! elle prendra enfin la guerre au sérieux, et, méthodiquement, viendra
à bout de son adversaire. Mais chacun chez nous ne prétend qu'à l'esprit, à tout propos et surtout hors de propos. C'est une manie dangereuse, une erreur mortelle.
Je sais bien que l'humoriste professionnel pense remonter dans l'estime du poilu en l'accablant de flagorneries. Nous le connaissons, le poilu imaginé par l'arrière, retouché comme par un photographe qui prétend embellir le client, déformé, enluminé à la manière des images d'Epinal. Contemplez ce troupier français, joyeux, endiablé, cynique, querelleur, riant de tout et blaguant tout, infatigable, insensible à la souffrance, briseur de ligneset enfonceur de fronts , gouaillant danslaboue, gouaillant dans le sang, gouaillant dans la mort.
Là encore, l'homme du rire fait fausse route. Le Poilu n'aime pas qu'on le caricature, qu'on le chienhse, qu'on laisse à penser que le front ne connaît que les éclatements d'un perpétuel éclat de rire.
Les premiers feux de la guerre éteints, l'enthousiasme de la ruée vers Berlin glacé par Charleroi et Morhange, notre soldat est devenu grave devant l'implacable sort qui le voue aux longues années de patiente misère de la guerre de positions. Il a accepté son malheur, non certes sans imprécations, mais avec la résignation d'un Français pacifique promu provisoirement au rôle d'héroïque défenseur de la Patrie. Il est resté solide au poste, sans pourtant cesser de penser avec mélancolie
à sa mère qui pleure, à sa femme qui se plaint, et à ses petits, temporairement orphelins. S'il gouaillait, il serait monstrueux et hors nature. Or c'est un fils, un mari, un père, et au sens sublime, un homme.
Quand jaillit de sa gorge serrée un «mot», un vrai « mot » tout naturel, tout spontané, sans le plus petit effort d'un cerveau peu entraîné, ce mot n'est pas toujours conçu dans le sens que vous rapportez. Monsieur l'humoriste artificiel. Le mot est profond, dur, cruel, juste, et chacun en prend pour son grade, même vous. Monsieur le dessinateur du Rire jaune.
Et puis tenez, je vous pardonne, comme un grand martyr pardonna un jour à ceux qui ne savent ce qu'ils font. Car vous ne savez pas. J'en juge par la manière dont vous dessinez la tranchée notre tranchée faite depuis vingt mois à V... par exemple, de quelques vagues trous d'obus mal joints. Vous, vous la supposez semblable à la tranchée théorique, couloir profond, poli, uni, sec, où l'on se sent à l'aise et à l'abri, presque confortablement. Vous n'y êtes jamais venu. Vous ne savez pas.
Aussi, n'essayez pas de nous comprendre, et taisez-vous, ah! oui, taisez-vous !
N.-B, — Cousine, je m'excuse de vous avoir un peu sacrifiée dans cette fin de lettre ; mais il me fallait régler le compte de cet homme.