‹ La grande crise, romanChapitre 28 sur 41 · L^ARMÉE DOMINICAINE · texte numérisé non relu

L^ARMÉE DOMINICAINE

Je voudrais, cousine, vous parler aujourd'hui de l'armée dominicaine. Ne vous effarouchez pas et ne redoutez point de ma part une intempestive digression d'érudit hérissé de documents et rébarbatif. Vous auriez grandement tort, cousine. Le front ne m'a pas changé à ce point.

Au reste, il me paraît aussi impossible, au bout de trois ans de guerre, de disserter congrûment sur quelque sujet que ce soit que de percer le front allemand avec quelques bataillons d'élite.

D'aucuns, pour qui la guerre ne fut pas, comme à mon égard, une marâtre, mais bien une mère nourricière, prétendront peut-être le contraire, non sans raison.

lis ont droit à être félicités. J'envie leur cerveau demeuré intact, et demande à changer de place avec eux, simplement pour voir si mes lacunes se combleraient proprement.

Mais je me sens encore capable de vous entretenir, mes souvenirs restant vivaces, de l'armée

dominicaine — probablement une de nos futures alliées. — Vous la connaissez, du reste, cette armée célèbre qui, sur un effectif deneuf millecombattants, compte plus de généraux que de soldats. Jugez quelle discipline doit y régner ! Les Boches pourraient en crever de jalousie ! Eh bien, non ! Ne jugez pas. Vous jugeriez mal. En effet, chaque général, escorté de quelques civils mobilisés pour la circonstance, risque sa petite révolte personnelle tous les mois. Il réussit ou ne réussit pas, cela n'a pas d'importance pour nous, c'est si loin ! Et le pronunciamiento\, cette fleur vénéneuse de l'Amérique latine, ne me paraît jamais devoir s'acclimater sur notre bien-aimé sol français.

Mais il me semble pourtant que nous réalisons en ce moment un effort colossal pour nous adapter à la conception militaire de nos anciens colons de Saint-Domingue et, si cela dure, nous réussirons à la laisser loin derrière nous.

Les jardiniers nationaux du beau jardin de France mènent de front la culture de l'éternel cyprès pour petits combattants et celle de la feuille de chêne pour grands généraux. Un jour viendra sans doute, au bout de sept ans de guerre, où le nombre des officiers supérieurs dépassera celui des fantassins de deuxième classe.

N'en désespérez pas ; mais soyez-en au désespoir. Oui, le nombre des soldats diminue chaque jour un peu, par suite de cette fantastique guerre d'usure qui « détruit pour détruire », sans but

défini ; par contre, chaque mois nous apporte sa petite liste de généraux nouveaux. Le communiqué ajoute, en manière de palliatif, qu'il ne s'agit là que d'un simple remplacement et que ces nominations ne sont faites que pour combler les vides provoqués par le passage dans le cadre de réserve. En réalité, les remplacés tiennent bon ; et l'on oublie seulement d'ajouter qu'ils demeurent en activité, dans leur place même, et avec les mêmes fonctions. Qu'importe d'ailleurs s'ils n'y restent pas, puisqu'on créera à leur intention une sinécure, inutile et coûteuse, une inspection, une mission, un majorât de garnison, destinés à leur éviter la relégation pénible pour leur amour-propre dans une ville du centre devenue célèbre grâce à eux et à ses porcelaines. Les porcelaines et ces généraux ont d'ailleurs un point commun : ils ont été décorés avant d'aller au feu.

Et puis, comme les porcelaines, ces généraux, ça se casse parfois, mais ça subsiste ; on en recolle les morceaux ; et, ornements précieux, on les expose, on les exhibe.

Les généraux, la guerre en a tué peut-être une trentaine. Encore ce nombre est-il surtout imputable aux débuts de la campagne où tout le monde commettait imprudences sur imprudences.

Les autres n'ont jamais mieux vécu que depuis la mobilisation. Leur brillante et honorée et sacrée famille accroît chaque jour ses effectifs grassement pourvus, généreusement prébendés.

Si vous tentiez de compter le nombre exact de généraux inspecteurs dont nous nous glorifions comme d'une institution nationale : inspecteurs de régions, de dépôts, de personnel, de matériel, de trains sanitaires, de voies ferrées, d'engins de tranchées, d'armes automatiques, de groupes d'instruction, etc., etc., vous vous tromperiez avec certitude, car à la minute même où vous croiriez avoir vaincu la difficulté et terminé votre calcul, il y en aurait un nouveau de nommé.

Des petites garnisons pullulent en France, où cinq soldats perdus, noyés sous les flots de la paperasse militaire, oubliés par le front, constituent à eux seuls un ancien dépôt jadis important. Le major de garnison, dans les temps florissants de la paix, était un commandant, un colonel tout au plus ; aujourd'hui c'est un vétusté général qui y prend ses invalides aux frais de cette bonne fille de Marianne qu'il aime pourtant si peu.

Ne vous ai-je pas raconté, une fois, qu'un lieutenant instructeur entraînait l'obligatoire surveillance d'un capitaine, d'un commandant et d'un colonel? De même, un général chef de mission est nécessairement suivi et soutenu par la collaboration d'un 'colonel, d'un commandant, d'un capitaine et de quelques lieutenants.

Mon cœur de patriote bat de joie devant cet admirable et luxueux déploiement d'autorités superflues; mais ma bourse récalcitrante de contribuable honnête en gémit un peu.

Ah ! je sais bien, cousine, que si, le féminisme ayant triomphé, vous déteniez quelque autorité, vous ne seriez pas longue, vous, à rajeunir vos cadres, ainsi qu'une jolie femme opère chaque jour avec le sien propre ; vous fendriez des oreilles ; vous rendriez à un repos bien mérité des chefs las de quarante années de servitude militaire ; vous les achemineriez vers une sainte retraite qui ne manque pas d'une certaine grandeur ; vous reviendriez aux chefs de trente ans, généraux ou autres, plus actifs et moins cher payés. Je sais bien que votre escarcelle de bonne ménagère économe en pousserait un long soupir de soulagement. Mais au fond, bien au fond, vous agiriez là comme une odieuse petite révolutionnaire, et c'est ce qui répugne à notre âme traditionaliste et conservatrice de bons Français nés natifs de France.

Le respect des situations acquises est à la base de notre société, comme l'amour des dieux et le goût de la dorure ; nous autres, dieux tombés qui avons oublié les cieux, nous ne tombons pas les dieux qui restent ; nous ne demandons pas de comptes à Jupiter tonnant ; nous ne lui retirons pas la foudre dont il fait parfois si mauvais usage ; nous ne le diminuons pas, de peur d'avoir à rechercher ses responsabilités et d'être obligés d'user à son égard de sanctions, comme s'il s'agissait d'un simple mortel.

Sentez-vous, cousine, tout ce que votre conduite aurait d'anti-français ei d'anti-patriotique dans

un pays qui n'a pas appris sans unè stupeur où perçait la crainte d'avoir reçu un blâme indirect que les Etats-Unis avaient vécu et bien vécu durant un siècle et demi avec cinq généraux seulement : Washington, Grant, Shermann, Sheridan, et notre camarade Pershing, dit Percin? Cinq généraux! Dominicani ç^obiscum! Amen!

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