‹ La grande crise, romanChapitre 29 sur 41 · LE TOUBIB-DIEU... ET L AUTRE · texte numérisé non relu

LE TOUBIB-DIEU... ET L AUTRE

Cousine, quelques mots qui vont vous surprendre : aujourd'hui je déborde d'enthousiasme. Vous m'en savez avare. C'est pourquoi, si vous m'accordez quelque perspicacité dans l'observation et quelque sincérité dans le jugement, et ce sont deux qualités auxquelles je tiens, vous allez déborder avec moi.

Me croirez-vous? Enfin, au bout de trois ans de guerre, j'ai trouvé un médecin qui, dans la zone des armées, soigne ses malades. Il les connaît tous, est informé sur leur cas spécial, ne commet pas d'erreur de traitement, remonte le moral des plus désespérés, use avec eux de bonté, leur parle doucement, accorde le maximum de faveurs, et obtient des résultats prodigieux. Inutile d'ajouter que cet homme — un cerveau et un cœur, — ce juste, ce dieu perdu sur terre, est mal noté, haï de ses chefs, frustré de tout avancement et de tout honneur, et que, venu à la guerre avec deux galons,

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il en sortira avec deux galons, mais hissé par nous sur le pavois.

Songez qu'il ne sonne pas le branle-bas de combat à chaque inspection ; qu'il reçoit avec déférence, mais sans obséquiosité, les manitous ignorants et grassement payés qui sont chargés de le surveiller ; qu'il défend ses raisons d'agir, qui sont toujours des raisons ; qu'il accepte ses responsabilités, ou mieux qu'il les prend spontanément ; qu'il ne met pas à la porte, malgré des ordres venus d'en haut, ses malades non guéris ; qu'il ne passe pas son temps à flatter les manies de chefs aux âmes mesquines ; que jamais, par exemple, il n'acceptera de faire peindre en bleu les cailloux de l'ambulance et de tailler aux ciseaux les brins d'herbe du jardin. Enfin, toute sollicitation personnelle lui est étrangère et odieuse. Son seul but, sa pensée unique, c'est l'amélioration rapide et réelle de ses patients.

Ceux-ci arrivent chez lui souvent à bout de forces physiques et morales. Notre maître pourrait les glacer et les achever d'un mot. Il pourrait aussi s'en débarrasser en les évacuant rapidement sur une autre formation sanitaire ; ce jeu n'est-iL pas fort goûté dans certaines régions? Non, il les garde tous, les soigne et les guérit.

Aussi faut-il voir ces malheureuses victimes de la guerre reprendre courage et confiance, se redresser, se retrouver, entre les mains tutélaires de ce dieu qui n'autorise personne, pas même les

généraux de Tarrière, à les mépriser ou à les traiter de haut.

Avec ses deux seuls galons, notre homme commande, exige, obtient tout, fait ce qu'il veut. Du confort, des remèdes, des installations nouvelles et des améliorations aux installations anciennes, il acquiert ou il conquiert tout. Sa haute réputation de spécialiste lui confère une autorité souveraine. Par lui, l'on peut juger de la vanité de ces hochets que sont les galons d'or.

Vous ne sauriez trouver, à vingt kilomètres à la ronde, personne qui soit plus détesté et plus adoré que ce médecin indiscipliné qui sait et veut soigner ses malades.

Puisque vous désirez à présent le mieux connaître, j'ajoute pour votre édification personnelle que ce toubib-dieu, incarné en ce dieu des toubibs, n'est pas... ne peut pas être un militaire de carrière.

Pourquoi non? interrogez- vous. Fi ! la curieuse qui veut s'initier aux mystères de l'armée ! Mais tout simplement parce qu'il y a antinomie entre le mot médecin et le mot militaire. Les accoler, c'est créer de l'impossible, de l'irréel, un mythe.

Si un major est vraiment médecin, il ne peut être vraiment militaire, et s'il est vraiment militaire, il ne peut être vraiment médecin. Il y a divorce par incompatibilité d'humeur entre ces deux fonctions qui s'opposent l'une et l'autre, et qu'on a voulu marier de force. Chaque fois

qu'un médecin militaire voudra jouer en conscience son rôle de médecin, le militaire se révoltera en lui ; et chaque fois que le militaire triomphera, la conscience du médecin protestera véhémentement.

Si le malheureux, justement accablé de ce conflit constant dans sa double personnalité contrainte à l'action, prétend maintenir entre l'un et l'autre élément un équilibre stable, parce que nécessaire, il ne saurait plus être désormais ni médecin, ni militaire.

Le militaire, en effet, doit appliquer aveuglément des règlements qui prétendent à Ja défense des intérêts de la collectivité ; le médecin, au contraire, ne peut et ne doit connaître que la défense de l'individu qu'on lui a remis en mauvais état, et qui est, en cet état, le seul intéressant, pour luimême, et, si j'ose dire, pour la collectivité ellemême.

Entre les mille cas particuliers confiés aux bons soins du docteur et la règle générale et brutale imposée à l'officier, il y a désaccord perpétuel.

Mais, je vous en prie, ne vous affolez pas en imaginant une effroyable, perpétuelle et générale tempête sous les crânes et dans les poitrines de nos nationaux et très honorés médecins militaires.

Bien vite délestés d'un mince bagage médical dont ils n'ont que faire dans leur habituel service des casernes, ils plient vite sous le joug de l'inexorable disciphne qui chante, en mélopée assourdie.

cette antienne quotidienne à leurs oreilles : « Pas d'histoires ! Pas d'histoires ! »

Pas d'histoires signifie, cousine, pas de malades en grand nombre, pas d'évacuations, pas de décès.

Le bon médecin militaire reconnaîtra peu, évacuera moins encore, mais ne gardera jamais entre les mains, ne fût-ce que pour lui donner les premiers soins, un cas suspect d'être dangereux.

Ainsi, selon les dires de notre mineur académique Capus, le très veinard, tout s'arrange dans le plus insoluble des problèmes moraux que l'armée ait pu se poser. Les règlements sont respectés, les locaux sanitaires reluisants et vides, l'ordre règne dans les infirmeries, comme il régnait jadis à Varsovie.

Et surtout, tout va pour le mieux dans l'avancement de nôtre militaire par destination devenu délibérément militaire et en qui rien ne subsiste du médecin qu'il put être jadis ; car il ne soigne plus rien, hormis son avancement.

Mais la santé des pauvres diables de payeurs d'impôt du sang en pâtit, en même temps que pâtit la nation qui perd chaque jour quelques-uns de ses plus chers enfants.

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