‹ La grande crise, romanChapitre 30 sur 41 · RIRE? S'INDIGNER? PLEURER · texte numérisé non relu

RIRE? S'INDIGNER? PLEURER

Cousine, vous êtes une mère. Mais comme votre bonté ne s'épand point, en ce moment, sur des têtes blondes qui goûteraient par vous la douceur de vivre, vous vous êtes prise à chérir nos vieilles têtes noires de fantassins issus de la terre et qui y retournent. Votre sollicitude m'attendrit. Mais je ne puis m'empêcher de vous dire que vous nous voyez trop avec des yeux de mère.

Votre tableau charmant d'un cantonnement idéal où nous réchaufferions, retrouverions et réparerions nos forces perdues dans la ligne glacée, me paraît enchanteur. Il n'a, malheureusement, aucun rapport avec la réalité. Que n'êtes-vous major de cantonnement ! Je suis certain que nous bénéficierions enfin par vos soins d'un repos digne de notre effort.

Comme il vous faudrait déchanter, si vous nous voyiez ! Au fait, ne vous en ai-je pas assez dit à ce sujet? Puisqu'il vous plaît, faisons sur des pensers antiques de la prose nouvelle.

Quand nous arrivons au cantonnement, considérez-nous d'abord comme des convives non invités qui se profilent au seuil de la porte, et que l'on reçoit plutôt fraîchement parce qu'on les croit capables de mettre les pieds dans le plat.

Car, s'il y a table d'hôte, les meilleures places sont accaparées par les habitués et les pensionnaires. C'est de toute justice. ^Supposez un bon postier, un parfait ordonnance de cheval, ou un dévoué secrétaire d'état-major, qui lentement s'est accoutumé au confort d'une bonne petite chambre de campagne, où il fait venir par colis successifs tous les bagages de la terre. Il a, dans cet Eden en miniature, ses habitudes, ses objets usuels, et la sympathie des propriétaires qu'il nourrit sur le ravitaillement militaire. ^

Auriez-vous le front ou le mauvais cœur de vouloir expulser cet heureux locataire, de vouloir l'expulser, si j'ose dire, à jet continu, puisque chaque semaine une troupe fatiguée descend de la ligne?

Du reste, au profit de qui? Le combattant est entraîné à tout, y compris à la misère. Une botte de paille fraîche est pour lui un matelas inescompté. Les planches mal équarries d'un grenier, pourvu qu'il soit clos, lui semblent le luxueux sommier d'un hôtel-palace. Oh ! ces greniers, à la fois artistiques et minables, frêles et délicats logis en dentelle de torchis à l'excès ajourée !

D'ailleurs rassurez- vous, cousine : les seize

degrés de froid de la nuit ne sont plus que onze dans le jour, à l'heure du soleil.

Et il faut que le soleil pénètre juste assez, mais pas trop ; sinon les microbes que tue le froid pourraient vivre et tuer nos gens.

Or, à la même minute, nos gens tuent le ver en buvant de l'alcool en attendant que le verre d'alcool les tue. De bons petits «bistros» pleins d'humanité leur tendent les bras et les verres au coin d'un feu d'enfer et parmi la fumée réchauffante et parfumée d'une adorable atmosphère de tabagie à couper au couteau. Vous voyez bien, cousine, que vous avez parfois raison et que le poilu trouve quelquefois un asile de consolation. Mais c'est le seul, cousine.

Là, on débite un vin qui s'adorne d'une étiquette — votre ancien ordinaire — aux tarifs abordables de 3 et 4 francs la bouteille. Une prétendue liqueur cataloguée, que vous eussiez, avant la guerre, jaugée de loin, se paie 1 franc le petit verre de deux centilitres. Tout s'offre à vous dans cet Eldorado pour des prix dérisoires : 7 francs la lampe de poche de quarante sous, 2 fr. 50 la pipe de neuf sous, et ainsi de suite.

Oh ! bonheur inconscient des mercantis !

Une toute petite coopérative fixe par cantonnement annihilerait le grouillement de ces aimables parasites. Mais comme, dans notre France militaire ou civile, le chandevin est roi, les antiparasites ne seront point inventés.

N'y aurait-il pas cependant un moyen de se débarrasser de ces mercantis sans vergogne nés de la guerre comme les détrousseurs de cadavres naissent spontanément du charnier des batailles?

Ne saurait-on venir à bout de ces chacals et de ces corbeaux?

Les mercantis sont les Boches de l'intérieur. Plus coupables que les embochés du Kaiser, esclaves du sabre, que l'éducation a pervertis et dont la raison a dégénéré, les trafiquants de chez nous n'ont aucune excuse.

Ils profitent de ce que la nation tout entière — leur nation, s'ils étaient dignes d'avoir une patrie — fait la guerre et uniquement la guerre, pour vider les poches des combattants, affamer leurs familles, réduire à la misère les honnêtes gens, accaparer- tout ce qui est nécessaire à la vie et à la santé publiques et répandre la terreur du lendemain parmi la masse moutonnière des braves gens de ce pays, le plus discipliné et le plus grognard à la fois du monde entier

Toute la fortune passe pour l'instant entre les mains de ces bandits, déchets tarés, inaptes moralement et physiquement à faire campagne contre l'ennemi, mais qui jouissent par contre de la plus merveilleuse santé pour faire campagne contre nous.

Traîtres à la cause publique, lâches pour affronter la mort, ils n'ont de courage que pour soustraire la bourse de celui qui regarde vers le Rhin,

Dites-leur qu'il est criminel de voler ceux qui les défendent, ils vous répondront qu'ils n'ont pas besoin d'être défendus ; dans une France asservi^ à l'Allemagne, ils s'arrangeraient toujours pour continuer leur trafic honteux.

Si vous les menacez des foudres de notre justice boiteuse, c'est-à-dire légale, ils rétorqueront qu'ils ont l'habitude des tribunaux, qu'ils en passent les jugements dans leur comptabilité « par Profits et Pertes » et que le total des amendes et frais divers est prévu pour un pour cent des bénéfices inavouables.

Le peuple écoute, serre les poings, et ne dit rien.

Il est habitué. C'est la guerre. Rien ne l'étonné plus. Seulement la colère gronde. Elle éclatera un jour. Ce jour-là, le mouvement, guidé par des éléments troubles comme tous les mouvements qui n'ont d'autre mobile que la colère, accumulera les erreurs, les injustices, les violences inutiles et frappera cruellement et presque exclusivement les innocents.

Il faut prévenir le mouvement et par la même occasion en finir avec l'Allemand... de France.

Le moyen? Pendre les plus notoires mercantis.

Un beau matin, dans le soleil levant, la France rayonnante contemplera, accrochés aux arbres des carrefours et balancés par la brise matinale, les hideux cadavres — ce qu'il y a de plus laid en France — de nos mercantis nationaux.

Aussitôt, toute la collection des intermédiaires marrons et parasitaires, blêmissante et tremblante, tapie dans ses tanières, baissera doucement le prix de l'œuf à la coque de 100 francs à 0 fr. 15, trop heureuse de faire oublier son passé, ses bénéfices illicites et son crime.

En huit jours, la France sera purgée.

On pourra y revivre honnêtement, comme avant la guerre.

Les poilus auront enfin Tineflable joie de savoir eux-mêmes et leur petite famille défendus.

Mais quels seront les exécuteurs des hautes oeuvres?

Les membres, au nombre très limité, d'une « Ligue d'Action pure ». Les candidats devront prouver que leur passé est plus qu'irréprochable. Mais un casier vierge ne sera pas suffisant. La preuve qu'on est homme d'action, de dévouement, d'abnégation, apte à prendre ses responsabilités, sera exigée.

Les victimes? Les affameurs proclamés coupables par les tribunaux, à qui la loi ne permet que d'anodines sanctions. D'ailleurs le gouvernement sera officieusement prévenu et mis en possession de leur dossier.

En résumé, on fera ce qu'en 70 réahsaient déjà certains groupes de francs-tireurs, lorsque chaque nuit, après jugement, ils fusillaient les fermiers coupables de trafiquer avec l'ennemi.

Les francs-tireurs passèrent en conseil de guerre.

Ils furent acquittés et acclamés par la foule.

Les ligueurs de « FAction pure » passeront, eux aussi, devant les tribunaux. Ils seront de même acquittés ; ils auront fait leur devoir dans la tranchée ; ils l'auront poursuivi au pied des potences justicières.

En attendant, cousine, nous avons la jouissance d'un village. Sachons nous en contenter et occupons-nous de l'organiser.

Permettez-moi, sans être devin, de vous prédire une circulaire pour l'après-guerre. Car vous ne doutez pas qu'à cet instant suprême et suprêmement désiré, nous serons prêts, et toutes les bonnes idées — les plus révolutionnaires aujourd'hui — seront devenues paroles ofïicielles.

1^ Dans tous les cantonnements, les greniers habités auront été agencés préalablement.

2° Il y aura des lavoirs organisés pour que les hommes puissent laver leur linge sans contaminer les eaux potables.

3^ Il devra toujours se trouver au cantonnement une réserve de paille fraîche afin que la horde des totos n'exerce pas ses ravages sur plus de six troupes consécutives.

Bon ! voilà que je déraille ! Sérieux au début, je finis, comme toujours, par aboutir à l'humour. Pourtant il arrive quelquefois que vous constatez l'inverse... Allons ! pardonnez-moi ! pardonneznous ; car nous sommes tous les mêmes.

C'est une telle consolation de rire, et surtout de rire de ce qui aurait pu faire pleurer ! Si vous désirez, cousine, que nous ne pleurions jamais, il faudra me permettre ce dérivatif. De cette façon, il jaillira quelques larmes encore, mais des larmes qui seront des perles. Ce sont de telles larmes qui se balancent au bout des cils des êtres sensibles lorsque leurs yeux rougissent, des larmes qui n'ont pour source ni la joie ni la tristesse, mais où se mire toute la mélancolie souriante d'une élite... la vôtre, cousine.

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