IL FAUT TRADUIRE ET NON TRAHIR
Chère cousine,
Décidément, j'aurai bien du mal à vous calmer, et à vous conduire, votre douce menotte dans ma main rude, vers le paradis de la sérénité, par les sentiers un peu tortueux, mais combien curieux, du communiqué international.
Il vous plaît d'observer tout avec vos jolis yeux qui ne veulent voir que ce qu'ils voient, et de juger tout avec votre belle petite âme de Française honnête qui ne sait pas- dissimuler ce qu'elle pense, avec votre conscience droite et si pure que vous ne pourrez jamais entrer dans la Carrière, je veux dire la diplomatie, quand, les jours du féminisme ayant lui, les hommes vos aînés n'y seront plus.
Aussi connaissez-vous insuffisamment nos alliés et vous montrez-vous injuste vis-à-vis d'eux.
Sur la foi de leurs communiqués, je vous ai successivement surprise à vous enthousiasmer pour les Russes, pour les Roumains, pour les Anglais, pour les Italiens et tout dernièrement pour nos amis américains. Mais, le lendemain
même, la suite des événements n'ayant pas répondu aux espoirs que les textes officiels ou les commentaires des Césars en robe de chambre avaient fait germer en vous, les mêmes alliés étaient, par les mêmes lèvres, vitupérés sur leur piédestal, voués aux gémonies, et mués de « sauveurs » en « poids lourds ». Je vous en supplie, cousine, ne lisez pas un communiqué allié comme un communiqué français, et pour ne pas trahir la pensée du voisin, traduisez-la.
Les Russes sont un peuple jeune ; ne les prenez pas pour de vieux débitants de rouleaux écraseurs comme nous l'avaient laissé entendre, durant les premiers jours de la guerre, de saints et malsains publicistes ignorants de l'histoire. Oui, peuple jeune, naïf, crédule, ondoyant et divers : ils nous annoncent à vingt-quatre heures d'intervalle ou qu'ils regorgent de munitions, ou qu'ils en sont quasiment dépourvus.
Donc, propos d'enfants que les communiqués de Pétrograd : vous auriez tort de les prendre pour des rébus machiavéliques.
Ne faut-il pas témoigner de puérilité dans l'enthousiasme et de candeur dans son expression pour offrir au lecteur avide de grandes émotions cet exploit officialisé : le brave capitaine Popoff a été tué en montant à l'assaut ; l'admirable colonel Osouzoff est mort en brave ; ses troupes ont juré de le venger?
C'est fort bien, je le concède. Mais cela pourrait
finir par vous persuader qu'il n'y a que dans l'armée russe que les officiers se font tuer en combattant. Je connais une autre armée où il en tombe beaucoup sans publicité officielle.
N'avez-vous pas remarqué aussi, au long d'un même compte rendu, quelques phrases dans le genre des suivantes : « Nous avons pris 87 000 hommes... et plusieurs wagons neufs. )) « La Galicie est à nous ; mais le bombardement continue. » « Au cours de la grande bataille de Marevoristka (localité inconnue de tous les atlas et même absente du croquis explicatif joint au communiqué pour l'éclairer), toute une section ennemie a été dispersée par nos feux »?
Evidemment, il y a là quelques rapprochements aussi malheureux que joyeux ; mais cela prouve tout simplement que nos grands alliés n'apprécient pas les événements suivant notre propre barème des importances relatives, et que nous avons tort de vouloir toujours connaître et juger des choses russes qui nous sont étrangères à tous Qgards. En conséquence, cousine, je vous défends dès ce jour de parler avec une ironique impertinence du rouleau russe à marche rétro... non, pétrograde.
Voilà du même coup votre religion éclairée, je pense, à l'endroit de nos camarades italiens. De peur qu'il n'en soit rien, je vous veux conter l'histoire d'un mien ami, avocat de talent, qui avait trouvé spirituel de synthétiser les communiqués
romains dans cette formule: « Aujourd'hui, après une terrible bataille de quarante-huit heures, nous avons par notre vaillance arraché à l'ennemi dix prisonniers, deux cuisines roulantes et neuf bicyclettes. Signé : Cadorna. »
Aujourd'hui que les Italiens marchent sur Trieste, voilà mon homme bien penaud. Tant pis pour lui. Si les Transalpins parlent volontiers et officiellement d'engager l'ennemi, de le tourner, de le manœuvrer, de l'attirer, de le surprendre et de le dérouter, s'ils insistent sur leurs attaques soudaines et impérieuses, leurs résistances acharnées et leur courage incomparable, c'est que les d'Annunzio de leurs bureaux militaires ont une fougue bien méridionale et toute naturelle chez d'heureux riverains de la très bleue. Le tout est de lire leur prose avec des yeux avertis et de ramener les faits ou les qualificatifs à leurs justes proportions.
D'ailleurs, le Midi envahit tout, puisque, disent les Boches, c'est ici le combat des races latines contre la race germanique.
Les Belges ne vous martèlent-ils pas chaque jour le tympan d'un combat de patrouilles ou d'une violente lutte d'artillerie près de Steenstrate ou de Het Sas? Vous n'en êtes pas moins reconnaissante à la vaillante petite armée pour sa belle défense de Liège et de l'Yser.
Mais vous triomphez, cousine, avec votre habituelle et légitime anglophilie. Je vous entends :
«Pourquoi tous les peuples ne gardent-ils pas la forme mesurée, pondérée, scrupuleusement exacte et sincère du communiqué anglais? A la bonne heure, quand les gens d'Outre-Manche annoncent qu'ils ont tombé trente avions ennemis, on peut les croire, puisque la veille, ils ont avoué en avoir perdu eux-mêmes vingt. Quand ils confessent des pertes légères, qui n'ajouterait foi à leurs dires, puisqu'ils n'ont pas celé qu'ils avaient laissé beaucoup de monde sur les bords de la Somme en 1916? Enfin, quand ils disent avoir ramené deux prisonniers d'une reconnaissance, n'allez pas sourire. Cela signifie tout simplement que la ligne ennemie est peu occupée et qu'on y tentera bientôt quelque chose. »
Sans doute, sans doute, mais tous les peuples ne sont pas le peuple anglais. Quelle nation au monde a su garder au cours de l'histoire une pareille unité de vues, une méthode toujours semblable et cependant toujours victorieuse, une même idée directrice et les mêmes directives d'action? Quelle nation au monde aurait osé, au cours du présent conflit, accomplir l'effort de l'Angleterre, rompre avec les traditions et créer de toutes pièces l'admirable machinede guerrequinous émerveille aujourd'hui?
Un tel peuple avait droit à toute la vérité.
Cousine, méritez-la.