‹ La grande crise, romanChapitre 31 sur 41 · LES AS " ABSENTS · texte numérisé non relu

LES AS " ABSENTS

Ils ne sont pas encore là aujourd'hui. Ils n'étaient déjà pas venus hier. Demain ne les verra probablement pas davantage. C'est ainsi depuis des jours, depuis des mois, depuis bientôt un an.

Durant cette interminable période, les rapports quotidiens des chefs des sections en ligne, appuyés par les commandants de compagnie, renforcés par les chefs de bataillon, corroborés par les colonels, sont montés gémissants jusqu'à la division : (( Grande activité de l'aviation ennemie. Pas d'avions français. »

Mais le mal est sans remède, apparemment ; car jamais le remède n'est venu. Toutefois, comme la presse affirme avec la belle assurance qu'on lui connaît que nous sommes toujours les maîtres de l'air, que nos super-as se multiplient et que les avions boches ne savent plus où se cacher, nous en avons conclu que, chassés de tous les autres secteurs, les oiseaux crucifiés de noir sont venus se réfugier, éperdus, dans le nôtre, de façon

à y constituer une force si imposante que les aéroplanes français n'osent plus sortir.

Nous déplorions donc notre déveine, bien convaincus que le G. Q. G., poussé par des raisons supérieures, avait réservé les as des as pour ses principales régions d'attaque.

Hélas, dès que nous pûmes causer avec les troupes qui venaient de participer à certaine grande offensive, et que nous allions relever pour tenir le terrain conquis, toutes nos illusions s'envolèrent, aussi rapides que des Farmans filant vers l'arrière.

Le concert était unanime : « L'aviation nous a complètement fait défaut ; elle nous a perdus. Pas d'avions sur la première ligne, pas d'avions ! »

Les artilleurs, qu'on blâmait vertement de l'insuffisance de leur besogne, s'emportaient : (( Comment vouliez-vous qu'on pût travailler utilement? Jamais nous n'arrivions à obtenir un tir de réglage. »

Un jeune observateur d'aviation qui se trouvait là un jour ne nia point le fait ; il se contenta d'une excuse de classe : « Comment voulez- vous qu'avec nos lourds appareils, nous allions survoler la ligne allemande sans être nous-mêmes survolés par les avions de chasse? »

Cette fois, ma religion était éclairée, mon opinion établie ; dès lors je sentis bien, non sans tristesse, que longtemps encore les faucons et superfaucons allemands pourraient venir nous photo-

graphier et nous mitrailler impunément dans nos tranchées.

Et je vous sens, comme moi, toute bouleversée et désillusionnée, cousine ! Mais quoi ! Serait-ce parce qu'une nouvelle idole de guerre est encore déboulonnée de son piédestal? Qu'importe? D'autres la remplaceront, qui seront elles-mêmes déboulonnées, jusqu'au jour où nous hisserons sur un socle d'impérissable bronze l'éternelle et marmoréenne statue de la paix, que je souhaite, de mes vœux ardents, victorieuse. Ce jour-là, tout reprendra naturellement sa place. Il ne faut pas vous désoler. La crise actuelle de l'aviation était prévue,obligatoire, inéluctable, j'allais dire nécessaire.

On n'encense pas impunément une arme comme nous l'avons fait, et ce, sans contrôle ; — sans contrôle, entendez-vous bien ; — on ne lui accorde pas toutes les autorisations imagi* nables, même celle de se passer de toute autorisation, sans détruire en elle la force vitale de la discipline que nous défendons furieusement et jalousement dans l'infanterie. On ne commet pas toutes les fautes sans payer un jour la casse.

Ah ! cousine, les jeunes gens épris de liberté, de vie large, de gloire et de belles tenues, d'honneurs tangibles et d'amours faciles, ont pu s'en payer à leur aise pendant trois années d'aviation. Ils ont couru des risques, — qui le nierait? — mais à leur heure, et trop souvent au gré de leur seule fantaisie ou de leur seule volonté.

LA^^'ORANDE GRISE.

Que d'autos envolées vers une ville voisine du camp pour le seul caprice d'un aviateur désireux de lire les journaux du soir ou de prévenir sa petite amie qu'il ne pourrait lui rendre visite que le lendemain ; que de randonnées pâtissières — toujours grâce aux 24 H. P. Renault ou aux 18 H. P. Berliet — dans les maisons les mieux achalandées, où les frimousses se font plus avenantes et plus séduisantes pour les porteurs d'ailes ! Que de flots d'essence ont coulé en pure perte, je veux dire en pure perte pour vous, cousine, et pour la France !

Le camp est vide ; l'escadrille s'est éparpillée sur les routes de France ; le chef de l'escadrille, qui n'a que le prestige insuffisant que confère le galon, se désole, mais s'avoue impuissant à prendre la moindre sanction qui rétablirait pourtant un peu son autorité méconnue et ébranlée, sinon bafouée. Car ses galons discrets et sans valeur, parce qu'ils ont été conquis dans les casernes de la paix, ne sont point générateurs d'autorité. Pourquoi a-t-on promu chefs ceux qui les arborent, au lieu de donner aux aviateurs leurs guides, leurs chefs, leurs maîtres naturels, encore plus indiqués ici que partout ailleurs : leurs as?

Quel peut être le prestige d'un capitaine d'escadrille, qui n'a rien fait ou à peu près, sur une escouade de jeunes gens à l'orgueil chatouilleux, fringants et frémissants, qui ont tous au moins un Boche à leur actif? Ah ! parlez-nous des escadres

volantes de Guynemer, de Rose, de Beauchamp ; celles-là planent et portent du mérite et de la gloire sous leurs ailes, je vous assure.

Hélas, deux de ces aigles gisent sous la terre ; la Mort fauche vite dans les rangs des braves. On a été obligé de les remplacer au plus vite ! Pourquoi n'avoir pas procédé à un choix rationnel parmi la foule pressée et empressée des candidats avides d'une gloire assaisonnée d'avantages factices? Non ! on a pris les plus appuyés, les plus recommandés, toute la graine d'embusqués, tous ceux dont l'idéal précis était de vivre le plus longtemps possible pour jouir au maximum des prérogatives du métier.

Parmi ceux-là, j'en entendais un, débutant brillant, interroger longuement ses collègues sur les risques de telle manœuvre, les dangers de telle autre, le manque de sécurité générale.

Pendant quatre-vingt-dix minutes sa préoccupation demeura : le danger, le danger, encore le danger.

Je conçois bien piteux vraiment les vols d'un tel homme. Mais va-t-il à la cheville de cet autre, un du troisième ordre sans doute, qui, devant moi, en chemin de fer, pontifiait? «Guynemer, Guynemer, peuh ! disait-il, pas extraordinaire. Seulement, il mange et couche sur son appareil. Voilà sa seule force et son secret.

— Eh bien, Monsieur, répondis-je, le pays n'attend qu'une chose de vous : faites-en autant. »

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