L'APRE HIVER
Cousine, je suis désarmé. Je m'affranchis de toute crainte en ce qui concerne mon avenir militaire et guerrier pour me livrer au charme de votre lettre péremptoire. Vous exigez de moi la vérité totale ; et pour m'y contraindre, vous donnez l'exemple : vous me dites la vôtre, votre petite vérité, votre mignonne souffrance, votre grande douleur en miniature. Vous êtes exquise.
Je ne résiste plus. Tout d'abord, j'avoue, non sans quelque honte, que mon séjour en ligne ne m'a point permis de connaître le supplice réservé aux prospecteurs de charbon. Jamais je ne le mendiai. Jamais je ne fis la guerre pour l'obtenir. Jamais je ne le payai un prix fou. A dire vrai, je ne le connais plus. Mes camarades, comme moi, l'ignorent superbement et magnifiquement. Cette ignorance dédaigneuse et hautaine, c'est notre manière de nous venger de ceux qui ne veulent pavS venir jusqu'à nous. Le charbon est de ceux-là.
Oh ! je sais bien qu'en principe il nous en est
distribué ; mais il y a loin de la coupe aux lignes ; et, si nous en avions, la guerre exigerait que nous ne nous en servions pas. Allumer du feu, c'est provoquer de la fumée ; provoquer de la fumée, c'est o se faire repérer ; se faire repérer, c'est être bombardé ; et comme nous ne sommes abrités que contre la pluie — quand elle tombe sept minutes, - — être bombardé, c'est être tué.
Voilà, cousine, un enchaînement logique de faits dont la déduction plaira à votre esprit clair. Elle vous expliquera tout au moins pourquoi les poitrines faibles, pour couvrir celles de l'arrière, ne forment plus un rempart en première ligne. L'arrière hospitalier ou la terre les ont rappelées.
Quant aux poitrines fortes, encore présentes, elles ressemblent aux secteurs. On y percute des cavernes profondes, et la résonance y est aussi parfaite qu'au fond du plus souterrain des abris à l'usage des plus grands chefs.
Si vous vous promeniez dans la tranchée et que vous entendiez monter:» des bas-fonds les toux quinteuses, grasses, sifflantes, rauques ou râlantes de ma section, vous seriez tentée de vous pencher vers les entrées des cagnas pour demander à la terre criblée et mutilée le secret de cette plainte obstinée, qui vous troublerait jusqu'à l'angoisse.
Comprenez-vous, cousine, pourquoi nous sommes les privilégiés du charbon à bon marché? Je n'irai pourtant point jusqu'à déclarer que
nous nous sentons plus heureux que vous. L'hiver est trop long, trop rude et trop mouillé pour que nous nous permettions de plastronner. Mais nous sommes d'une trempe assez forte pour, qu'aucune plainte ne nous échappe.
Pourtant on désespère à force d'espérer un printemps qui se dérobe et se fait inaccessible. Si encore nous pouvions nous abriter ! Mais les pauvres petits trous que nous nous aménageons ne tiennent pas contre une drue et cinglante averse. A peine les balles folles s'y arrêtent-elles ! Cependant, nous construisons de notre mieux ; mais, vraiment, nous ne sommes pas experts en la matière ; pas plus que notre chère France meurtrie, nous ne parvenons à être à la hauteur.
Et puis, quand on a veillé toute la nuit, quand il est défendu de bouger le jour, quand le chef de bataillon recommande de ne pas exécuter, même à la brune, de travaux trop visibles pour l'artillerie ennemie, je ne vois pas bien les chefs-d'œuvre de terre que nous pourrions réaliser. D'ailleurs, il nous faudrait les moyens, les instruments, des outils, des matériaux. C'est ce fonds qui manque le plus.
Eh bien 1 mais, direz-vous, et le génie? Ah ! oui, le génie ! Il s'est spéciahsé, cousine, dans l'édification des abris pour généraux et dans les travaux de seconde ligne. 11 y a acquis une incontestable et admirable maîtrise ; mais ça ne nous sert pas souvent. Quant aux pionniers, ils ne quittent
guère les alentours du poste du colonel. Il y a là des hommes affectés au premier plan, qui, dans les défilés pour parades, nous ouvrent les voies, c'est-à-dire nous montrent le chemin. Pourquoi ne nous montrent-ils pas de même leur savoir-faire dans les défilés sans parade des boyaux chaotiques et insalubres?
Les secteurs, usés par plus de deux ans de guerre de position, croulent et s'effondrent. Quand la relève nous permet de les quitter sans regret, nous nourrissons l'espoir qu'au retour nous ne les retrouverons plus. Ils sont si branlants, si penchants, si caducs ! Hélas ! ils tiennent toujours assez pour nous ouvrir à nouveau leur sein accueillant.
Les boyaux sont impraticables? On passe sur le bled.
Les abris sont éboulés? On installe une tôle sur le boyau et ça fait un tunnel-abri sous lequel on tremble, non de peur, mais de froid.
Le niveau des parapets est-il égal à celui du fond de la tranchée? On se couche à plat ventre sur le sol, et l'on veille.
Je vous le dis, cousine, tout s'arrange, tout finit toujours par s'arranger. Mais on s'arrange en bougonnant, en maugréant, en pestant, en sacrant avec une égale, tenace, et constante mauvaise humeur.
Chacun crie que les travaux d'un secteur devraient bien rester sous la direction d'une auto-
LA GïlANDE CRISE.
rité permanente, derrière laquelle il y eût un bon vouloir et une volonté ; qu'il ne paraît pas nécessaire que tel régiment obéissant à des instructions et à des conceptions nouvelles détruise l'ouvrage de son prédécesseur; que les engins de tranchée auraient intérêt à être protégés par un bon génie tutélaire ; que les munitions déposées ne devraient pas être obligatoirement vouées à l'enterrement ; que les postes de commandement gagneraient à être rapprochés ; que les fils téléphoniques pourraient être mieux posés pour être moins fréquemment coupés ; que les ordres ne sauraient se passer d'être transmis et de parvenir à destination, etc..
Mais à quoi cela sert-il, cousine, de crier, puisqu'aucun officier d'état-major n'est à portée pour entendre? Et quand bien même il serait là I
Un chef a dit l'autre jour devant nous qu'il ne fallait pas qu'une troupe de première ligne fût trop bien abritée. La surveillance se relâcherait, et elle risquerait d'être surprise et prise. C'est pour ce motif, paraît-il, que les Allemands font <( Kamerad » !
Ça n'empêche que, sous un beau déluge ou sous une suprême avalanche d'obus, les hommes dont la philosophie se borne à un réalisme de bon aloi murmurent doucement : « Tout de même i si j'étais soldat boche, je jouirais d'un certain confort ! )>
Là ! Là I Ne vous scandahsez pas et ne vous indi-
gnez pas, cousine ; ce mot n'est qu'un mot. Gavroche y grasseille et y gouaille. Mais Gavroche y sous-entend ceci : « Quand on est Français, on subit tout, même ce qui dépasse les forces humaines. Et on tient ! »
Vous me pardonnerez ce plaidoyer. J'aurais pu vous l'épargner, car, au fond, vous saisissez bien qu'il est impossible de comparer la queue au charbon et le corps à corps avec l'Allemand. Mais, en vous écrivant, je me suis remémoré -^certain homme de lettres, ma foi fort distingué, qui, n'ayant pas quitté Paris, me posait cette question : « Ne croyez-vous pas qu'on ferait bien de donner la croix de guerre à la capitale? »
J'ai réservé ma réponse pour réunir mes poilus, presque tous d'origine parisienne, et je leur ai transmis le point d'interrogation. Pas un n'a soufflé mot, mais tous se sont dispersés en riant de bon cœur, comme si je leur avais conté une bonne blague.
C'est la première fois que ces pauvres frères de misère ne me prennent pas au sérieux.