LES ESPOIRS DÉSESPÉRANTS
Il y a des instants, cousine, où je me dis que mon cœur est pour toujours réduit au silence : j'ai trop souffert, j'ai trop pleuré, j'ai trop déploré. Il me semble qu'aucune douleur nouvelle, qu'aucun deuil plus accablant, qu'aucune faute « de choix » ne saurait désormais m'émouvoir. Je me crois insensible. Nul besoin d'ordonner : « Taistoi, mon cœur. »
Mon cœur est mort...
Et pourtant il vient de battre à se rompre.
Imaginez, cousine, l'occupation d'un secteur effroyable. Ma compagnie en seconde ligne. Les quatre sections séparées — l'état-major dirait : reliées — par des boyaux effondrés. Le bled impossible parce que trop proche des Allemands. Mon ordonnance ne parvient même pas, au cours de la nuit, à me rejoindre. Aucun ravitaillement à espérer. Une pluie diluvienne. Nous gîtons au fond d'un abri-caverne où l'air parvient d'autant plus difficilement que le trou d'entrée, sous le
glissement des parois de glaise, s'obstrue ou se bouche toutes les heures. Le ciel qui pleure est très identiquement de la teinte de nos âmes.
Que faire contre cette désolation? Rien. On rêve. Tout à coup, dans le matin infiniment calme, une voix s'élève et proclame : « Hé ! les gars 1 Guillaume demande la paix. ))
Personne ne bouge, tant on est réfractaire, par une longue accoutumance, aux bruits de cuisine. La voix insiste. Nous persistons. La voix s'inquiète.
« C'est su r Petit Parisien, )>
Cette fois, quelques oreilles se dressent. Du moment qu'un journal dit quelque chose, un bon Français doit le croire.
Les plus courageux se lèvent, si j'ose dire, et s'en vont tout courbés, écrasant leurs voisins au passage, jusqu'à l'entrée de la sape. D'autres suivent. Le réduit se vide. Je reste seul avec deux durs à cuire. Ils lèvent les épaules : « Bah, encore un perco ! )>
Mon cœur à ce moment bat tout juste un peu plus fort qu'à l'habitude : Si c'était vrai ! Mais non, ce n'est pas vrai.
Ça ne peut pas être vrai.
Or, une voix, celle de Latèche, crie : « C'est vrai ! ))
Si Latèche affirme, c'est qu'il y a quelque chose. Je reçois mal le choc. L'émotion me secoue comme une femme. Je ne tiens plus en place.
Heureusement, l'ombre propice, à peine contrebattue par ma pâle chandelle, dissimule mon visage à qui j'en veux de me trahir. Je tente de rendre ferme une voix que trouble l'émotion, et, de mon fond sépulcral, je crie vers la pente raide qui nous sert d'escalier :
(( Passez les nouvelles ! »
Un bruit sourd me répond et deux boules de boue déboulent jusqu'à moi. Ce sont les deux permissionnaires qui ont provoqué ce bruyant émoi. Toute une nuit, ils ont peiné et ahané pour parvenir jtisqu'à nous, c'est-à-dire jusqu'au devoir. Leur capote, immaculée à la gare de l'Est, n'est plus maintenant qu'une palette mobile d'ocre jaune.
Ils ruissellent. Ils chancellent. Ils sont ivres... ivres de joie, cousine. Mais oui, ces hommes sont encore capables d'émotion et de griserie. Ditesvous bien qu'ils vivaient jusqu'ici obsédés et hantés par une idée fixe : la paix.
Et, brusquement, l'idée devient réalité ; du moins l'image de la réalité s'esquisse dans le mystère de leurs âmes obscures, à l'instant où ils s'y attendaient le moins.
« Mon yeutenant, c'est su V Petit Parisien. »
J'arrache nerveusement la feuille maculée à ses détenteurs. Je ne lis pas, je dévore. Avec une fébrilité que je ne me connaissais plus, j'ai parcouru et compris le texte en une minute. Mes gens me suivent des yeux, inquiets.
Ils ont peur de voir déjà s'envoler la douce illusion.
Il y a de l'angoisse dans notre tombeau. La petite bougie le comprend. Sa flamme tremble d'une mortelle inquiétude.
Que dois-je dire? Faut-il sur sa tige frêle faucher l'espoir? Faut-il laisser voguer le rêve chimérique et splendide?
Un instant je me débats. Il me souvient alors des ravages commis en ligne par la proposition d'arbitrage Wilson. Les hommes avaient cru quelques heures à la possibilité de cet arbitrage. Ils s'étaient gargarisés d'espoir. D'aucuns, devançant les temps, formulaient déjà des projets de retour au foyer.
La désillusion du lendemain n'en avait été que plus navrante. Il semblait qu'on eût soudain coupé, avec les ailes de l'idéal, les bras et les jambes de mes pauvres « bonhommes ». Non, décidément, il ne faut pas qu'à nouveau le découragement vienne briser, surtout au front, des bonnes volontés nourries du pain rassis de la longue patience, qui est un viatique, réconfortées par le fatalisme, qui est un baume à bon marché.
Je leur exprime donc de suite ma pensée totale. Je commente la proclamation du sieur Guillaume. Il n'est pas difficile d'en exhiber les ficelles. Pauvres ficelles ! Le grand acteur-dramaturge de Berlin convie bien les gens à souscrire
à la paix, c'est-à-dire à ce qu'il désire. Mais il n'offre rien.
Je m'efforce de découvrir à mes gens le traquenard ; il est impossible de s'aventurer délibérément et de risquer d'y tomber pour les belles moustaches du roi de Prusse ; l'hypothèse d'une pareille paix semble absurde. Profitant de la confiance qu'ils m'accordent, je' prends sur moi la responsabilité d'annoncer le refus prochain et certain des gouvernements alliés. Mes gars grognent. L'un d'eux murmure dans un coin : « Evidemment ; on veut nous faire crever jusqu'au dernier. » Sa voix n'a pas d'écho. L'auditoire est atterré. Il espère encore que je peux me tromper. Par déférence, il ne trahit pas son désir. Il préfère penser à autre chose. Du rêve à peine éclos, il ne subsiste plus qu'un cauchemar. Mieux vaut n'y plus songer. Si l'on parlait d'autre chose ! Les permissionnaires content Paname et ses débordements. Les yeux brillent de convoitise et de colère Des commentaires sans aménité s'échappent des lèvres de mes compagnons. Les demi-mondaines en prennent pour leur étage.
C'est tout ce que je voulais. Le dérivatif est trouvé.
Les hommes déçus se vengent sur les traînées. Les dieux en soient loués ! Comme le sujet n'est pas riche en ressources, il s'épuise, il languit, il endort les plus résistants. Sommeil, casse-croûte, pipe ; et la proposition Wilhclm est oubliée. Au
soir, mes travailleurs reprennent, sans penser à l'alerte matinale, le douloureux et quotidien martyre du travail nocturne.
Tout de même, cousine, je ne pense pas, sans frémir un peu, que j'aurais pu, pour quarantehuit heures, être éloigné de ma section, Bt que pendant mon absence les cerveaux auraient travaillé. Quelle déception alors ! Quelles en eussent été les répercussions? Je n'y songe pas sans m'inquiéter et frémir un peu.
Trois coups comme celui-là dans l'hiver, et la meilleure troupe n'y résisterait pas.