‹ La grande crise, romanChapitre 34 sur 41 · L AUBERGE DU BON ACCUEIL · texte numérisé non relu

L AUBERGE DU BON ACCUEIL

Depuis longtemps, bien longtemps, nous implorions le grand repos, celui qui, loin du bruit et du front, permet la détente du système nerveux et la désintoxication des muscles ; depuis longtemps aussi nous avions perdu tout espoir de le goûter jamais.

Mais des ordres sont venus de notre nouveau généralissime — un fantassin, celui-là, — et nous avons, au bout de onze mois, repris contact avec les vrais cantonnements de l'arrière, ceux où l'on est bien reçu et que mes gens surnomment : (( l'auberge du bon accueil ».

Vous semblez un peu interloquée des marques d'évidente satisfaction que nous témoignons d'avoir été bien reçus seulement dans le gros bourg de B... ; mais si vous saviez, cousine, combien de fois nous avons été mal accueillis, vous vous étonneriez moins.

Ah ! ce qu'on est convenu d'appeler repos n'a pas toujours été, pour nous, une sinécure, et j'ai

connu des époques où mes hommes préféraient la ligne au cantonnement, le combat véritable à l'exercice intensif, le sommeil dans l'abri de bombardement à la nuit blanche dans la grange glaciale ouverte à tous les vents, la tranquillité relative des heures calmes de la tranchée à la sempiternelle corvée de nettoyage nécessaire dans certains cantonnements malpropres.

Je ne veux pas évoquer ici les hameaux très voisins du champ de bataille, aux trois quarts détruits, évacués et obligatoirement inconfortables, qui constituent des abris de fortune intéressants pourtant au moment des relèves. Non, je ne songe qu'aux villages habités de la zone, que la fréquentation constante de la troupe combattante aurait dû lentement, sûrement, infailliblement, accommoder, améliorer, rendre habitables et hospitaliers.

Mettez-vous, un instant, cousine — oh! un petit instant, — dans la peau du fantassin fatigué successivement par sa séance de tranchées et par une longue marche de 25 à 30 kilomètres, et qui arrive au village tant désiré ; son imagination, au cours des dernières heures d'un effort désespéré, l'a égalé au paradis trouvé.

A ce moment, tout exténuée que vous êtes, vous constaterez d'un œil vitreux l'inconfort absolu de la place et l'impossibilité d'y organiser des logements de troupes ; votre cerveau endolori s'endolorira encore lorsqu'il pourra concevoir

l'esprit inhospitalier de la population, immédiatement révélé par la désagréable réception qu'elle vous ménage dans ce campement non aménagé. Vous vous demanderez pourquoi on vous a menée si loin en vous voyant échouer dans ce hameau privé de ressources et de civilisation ; et vous pesterez avec raison contre les ordres venus de haut, de trop haut, de si haut qu'ils semblent ignorer les contingence^ humaines.

Combien de fois n'avons-nous pas été envoyés dans des cantonnements déjà occupés par une troupe, ou notoirement insuffisants ! J'ai vu, de mes yeux vu, cousine, entasser deux bataillons dans une ferme, pour une longue période de vingt jours, tandis que des villages à peine distants de deux kilomètres étaient libres, et demeurèrent libres pendant trois semaines.

Le résultat fut rapide et concluant : nous remontâmes en ligne avec le double de malades.

Des villages qui, par la légèreté et la rusticité de leurs constructions, avaient semblé agréables en été, devinrent des cimetières en hiver.

Assurément, ils ne pouvaient, par leur vertu propre, s'adapter à toutes les saisons ; mais personne ne s'était préoccupé de les adapter à la lutte contre le froid et la pluie ; personne n'avait su juger que les greniers aux planches latérales disjointes et aux toitures en écumoire offriraient de dérisoires et funestes abris à des sections entières et entièrement mal en point.

Mais qu'est-ce cependant que toutes ces misères matérielles auprès de la détresse morale où jette l'abord hostile des habitants du pays?

Pensez qu'à l'arrière une bonne parole, une autorisation de venir s'asseoir autour de Pâtre, un peu de tisane ou un doigt de bouillon aux malades de l'escouade, calment les rancœurs, adoucissent les fièvres de l'âme, versent un baume sur les ulcères du cœur.

Trop souvent le paysan n'a pas compris. Parce qu'un jour on lui avait chipé une poule, parce qu'une autre fois on lui avait saccagé quelques bottes de paille, il s'est pris à regarder son défenseur naturel comme un ennemi, un intrus indésirable, un envahisseur sans droit, un dévastateuT à fuir comme la peste ; il le lui a bien fait voir.

Défense de passer ici, défense de manger là, défense de vivre dans cette maison. C'est dans le coin le plus malpropre de sa ferme, près des porcs et des bœufs, que le soldat est parqué par le propriétaire ; et celui-ci ne manque pas de lui faire remarquer « combien il est heureux de profiter gratis de la chaleur des bêtes ».

Etonnez-vous après cela qu'un ferment de révolte vienne éclore au cœur du soldat, et que des représailles s'exercent au détriment de la basse-cour.

Mais ce n'est pas tout. Quand le poilu combattant arrive dans une imposante bourgade il se

réjouit en son âme de cetj^e chance inescomptée : voilà un pays de ressources.

Hélas ! comme la localité est agréable, tous les services de l'arrière y sont déjà installés : automobiles, postes et télégraphes, train des équipages, bureau des étapes, etc., et dans chaque maison où nous logerions de vingt à trente hommes, quatre ou cinq uniformes étrangers aux combats sont installés, qu'il est impossible de débusquer, même par nécessité de service.

Aussi, cousine, comme j'approuve un bon et brave colonel de zouaves ! Il se heurte un jour à l'hostilité coalisée des autorités militaires et des autorités civiles, à celle des habitants peu désireux de changer de clientèle ei) à celle des embusqués enracinés dans leurs aimables habitudes. Il fait mettre baïonnette au canon à toute sa troupe, et somme les joye^ux occupants de céder la place en moins d'une heure à ses valeureux poilus.

Trente minutes après, on s'arrachait hommes et ofFiciers : jamais le régiment ne fut plus heureux.

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