‹ La grande crise, romanChapitre 35 sur 41 · NE NOUS FÉLICITEZ PAS · texte numérisé non relu

NE NOUS FÉLICITEZ PAS

J'ai habituellement plaisir à vous écrire, car je vous dis tout, spontanément, comme je le pense. Cette fois, je suis gêné.

Pensez, cousine, que vous me couvrez de lauriers qui ne me sont pas dus et d'éloges que je ne mérite point. Vous me félicitez d'une victoire à laquelle je n'ai point participé, dont seul l'écho est parvenu jusqu'à moi, et qui ne toucha notre secteur que par contre- coup.

Bien mieux. Vous me parlez de victoire, à l'instant où tous les poilus, seuls juges enla matière, parlent d'échec. Je me défends bien d'avoir une opinion sur ce que je n'ai point vu ; mais, hélas, un ensemble de faits et de coïncidences me porte à penser comme mes frères d'armes. Tous, oui tous, vous entendez bien, sont mécontents. Ils doivent^ avoir raison. Je n'ai rencontré qu'un officier satisfait. C'est un élégant chasseur d'Afrique qui arriva après la bataille, manifesta>le plus grand enthousiasme, réussit à remettre à flot,

dans les cantonnements, le moral des vainqueurs malgré eux, et fut, pour ce glorieux fait d'armes — d'armes remises au fourreau — cité à l'ordre de l'armée.

Lui mis à part, voici ce qu'on dit en substance : « C'est comme si l'on n'avait rien appris en trente mois de guerre. On a commis des fautes comme au premier jour. Attaque après préparation insuffisante, progression mal réglée de l'artillerie, utilisation enfantine des tanks, aucune surprise de l'ennemi. » Mais, cousine, je ne veux pas entrer dans le menu détail des récriminations. Vous n'y entendez rien, et je ne voudrais pas que vous prétendiez juger de ce que vous ignorez. Contentez-vous de ceci. S'il y a victoire, ce sont les civils qui l'ont remportée. Ils ne finissent pas de les entasser les unes sur les autres, quittes à se montrer d'autant plus veules et aplatis quand le démenti de ^la réalité leur parvient. Laissez-les donc dire des bêtises ; haussez les épaules, et stoïquement, sereinement, dans votre coin béni, espérez en des jours meilleurs.

Je ne vous dis ces choses que pour éviter que vous m'écriviez sur le mode lyrique ; il me peine sous votre plume.

Mettons au point. Tout est à refaire ; on le refera. Quand? Patience !

Mais il faut que cette fois du moins la leçon soit comprise.

Nous ne pouvons plus dépenser du sang par

flots inutiles. Evitons de devenir le pays des morts immortels. Pourrions-nous même être un jour victorieux si nous continuions à mourir pour rien? Nos rangs se resserrent, nos vagues sont ténues ; nous ne pouvons déjà plus jouer les marées montantes et submergeantes.

C'est ce qui frappe le plus mes camarades. Ils ont laissé un trop grand nombre des leurs sur le terrain pour ne pas s'inquiéter de la sublime et périlleuse hécatombe.

L'un dit: «Nous sommes partis 42 officiers à l'assaut, et revenus 5 au cantonnement. » Un autre corrobore : « Nous étions en tout 57 officiers combattants, 49 ont été touchés. » Ils ne comptent pas, bien entendu, les officiers de détail, d'approvisionnement et de popote, demeurés en des gîtes inconfortables, mais sûrs. Ceux-là conquièrent des annuités, des titres et des honneurs, mais pas de terrain.

Des responsabilités? Vous voulez des responsables? Vous insistez? C'est dangereux, parce que délicat.

Une occasion favorable réunissait avant-hier à la division des gens de toutes armes. Les accusations tombèrent en cascade avec un fracas de tonnerre. Le fantassin se jeta sur l'artilleur lourd qui se précipita sur l'aviateur de réglage qui bondit sur l'aviateur de chasse. Allez donc saisir, au milieu de ce fracas niagaresque, le vrai coupable. Ce qu'on peut saisir, c'est que personne n'est

content, pas même de soi. J'en conclus, comme un simple La Palice de 1917, que ça n'a pas été, que ça ne va pas encore. Et ce, après trois ans bientôt de guerre. C'est troublant et grave, on ne peut le nier.

C'est d'autant plus troublant et grave que le poilu qui commence à s'y connaître, parfois mieux que ses chefs, parce qu'il est plus près de la réalité, a jugé avec sévérité toutes les fautes commises, et qu'il se demande avec son rude bon sens : « Quand c'est y qu' les dorés vont savoir nous conduire? »

Ah ! cousine, quel dommage que je ne puisse alors lui répondre, et lui répondre, surtout avec ma conscience : « Mon vieux, lui dirais-je, sois tranquille. Si cette fois le public sait la vérité, l'opinion a une telle force en France qu'elle se chargera bien d'obtenir les sanctions nécessaires et par contre-coup les mesures de prudence que notre avenir exige. »

Si, depuis le début de la guerre, la vérité la plus fragmentaire avait pu se faire jour, nous serions probablement victorieux dès aujourd'hui. Mais, une victoire, on a pris l'habitude de qualifier ainsi la prise de deux tranchées, qui coûtait deux mille morts.

Deux tranchées ! Le lendemain, les Allemands en avaient construit trois de plus. Mais, le lendemain, de nouveaux cadavres jalonnaient le bled.

Quelle armée autre que la nôtre résisterait à

un pareil régime? Il était pourtant simple, après les exemples de Gharleroi, de Morhange, de la Marne, du Grand Couronné, de l'Aisne, de la Champagne et de Verdun, de comprendre que dans l'étreinte franco-allemande, celui des deux belligérants qui attaquait le premier était toujours vaincu.

La bataille de riposte s'imposait.

Hélas ! l'offensive à outrance formait l'essentiel du bagage de nos stratèges, et il est toujours dur de jeter ses bagages !

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