‹ La grande crise, romanChapitre 36 sur 41 · L OPTIMISTE ET LE PESSIMISTE · texte numérisé non relu

L OPTIMISTE ET LE PESSIMISTE

Cousine, ma lettre serait un long cri de détresse si je ne nourrissais un certain mépris des honneurs et de l'avancement qui me sacre phénomène à une époque où les autres voient du ruban rouge et du galon d'or passer dans leurs rêves la nuit... et le jour.

Cousine, je n'ai plus aucun avenir dans l'armée. Vous vous en doutiez. Moi aussi. Mais non seulement je crains maintenant de ne plus m'élever vers les radieux sommets de la gloire ofTicielle ; je redoute encore d'être mis au ban des armées alliées. Mon crime? On me jette chaque jour à la face, comme un reproche et une insulte, que je ne suis pas optimiste. Le pire, c'est que c'est vrai. Le pire du pire, c'est que, alors que je pense : « Tout ne va pas au mieux )>, je suis incapable de dire : « Tout va bien ! tout est parfait ! Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes en guerre. »

J'ai un mauvais caractère, un odieux visage

qui trahit tout, un cœur qui bat pour mon pays, la haine de tous ceux qui commettent des fautes capitales contre lui, une franchise haïssable, la parole trop prompte à traduire des sentiments condamnables en soi; comment voulez-vous dès lors que « j'arrive »?

J'arriverais plutôt au Conseil de guerre. Pensez, mignonne cousine, qu'un percepteur de V... m'est venu recommander, l'autre jour, un homme de ma section, en ces propres termes : « D'ailleurs, il a un excellent esprit, c'est un optimiste. )>

Ainsi, désormais, nous possédons le critère simple et sûr du patriotisme intégral.

Optimiste : Bon Français.

Pessimiste : Gibier de poteau ou de bagne.

Partant de là, un mien camarade, qui a l'intention de rengager après la guerre, a pris pour règle de conduite de ne rien savoir de la marche des événements, d'ignorer totalement nos malheurs, et de répondre à toutes les questions sur tous les sujets : « Ah ! qu'est-ce qu'on leur met à ces sales Boches, et qu'est-ce qu'ils vont prendre bientôt ! Mais jamais ils ne paieront assez cher ! »

Si, par hasard, un vilain camarade propage de mauvaises nouvelles, mon optimiste le prend de haut, traite le fâcheux de dyspeptique et de vendu; puis, pour oublier ce qu'il a entendu malgré lui, il court vers la bouteille de «gnole», et, en cinq petits verres, rétablit son optimisme inaltérable. Il sera capitaine dans quelques jours, et,

certes, l'aura bien mérité par son effort vers le bien et vers le beau, qui ne sont pas toujours le vrai, vers l'officiel.

Sus aux empêcheurs de danser en rond ; à ceux qui demandent des sanctions contre les coupables d'erreurs et de fautes ; à ceux qui désirent des améliorations et réclament quelques mesures radicales ; à ceux qui s'obstinent à exiger la surprise quand on attaque ; à ceux qui prônent une préparation minutieuse de plusieurs mois en vue d'une opération de quelques jours ; à ceux qui prétendent que nos alliés ne réalisent pas un effort suffisant et suffisamment rapide, et que la révélation de nos pertes les inciterait à plus de célérité ; à ceux — les effrontés — qui affirment que sans l'unité de commandement, on n'aboutira jamais ; sus à ceux — les misérables, les lâches, — qui insinuent que, sans cette unité de commandement, déclarée irréalisable, mieux vaudrait se résoudre à une paix de compromis qui sauvegarderait au moins des existences humaines infiniment précieuses pour notre race appauvrie jusqu'à l'épuisement !

Sus à cette meute aboyante et hurlante ! Sus à ces fils angoissés qui s'inquiètent de celle qu'ils aiment !

Vivent ceux « qui ne s'en font pas » ! A la bonne heure, ceux-là savent aimer ! - Mais, cousine, je sais que vous détestez en moi le raisonneur, le pédant, le logicien. Une fois, vous

m'avez même exprimé votre préférence pour le conteur que vous soupçonniez en gestation entre deux de mes méninges.

Soit ! Je veux, pour vous prouver la solidité à toute, épreuve de mon affection, m'improviser conteur ; et je vais vous débiter tout de go la pauvre histoire qui m'est revenue hier de deux auxis aux noms dénaturés d'Optime Sauf ou et de Septime Sévère.

Tous deux affectés au même hôpital de Saint- M..., ils firent connaissance dans le train qui les emmenait le jour de la mobilisation.

Dans le compartiment, Optime pérorait : « Ouf 1 On va enfin respirer. Il faut en finir avec l'Allemand. On ne pouvait plus vivre. » Puis il explique son plan. « Les Français attaquent à l'ouest et conquièrent la rive gauche du Rhin ; cent mille Anglais débarquent à Hambourg et s'installent tout le long des côtes ; enfin les Russes écrasent tout à l'est et prennent Berlin qu'ils gardent. Les Etats allemands du Sud se révoltent et recouvrent leur indépendance à laquelle ils aspirent depuis tant d'années d'oppression prussienne. En un instant, il n'y a plus d'Allemagne, » Le compartiment fit: «Bravo!» sauf Septime qui observa : « Ce sera peut-être un peu plus long. L'Allemagne est forte. Nous ne reviendrons probablement qu'à Pâques ou à la Trinité. )> Le compartiment fit: «Haro!» sur le baudet suspecté de trahir, et chacun s'éloigna de lui, à l'ex-

ception d'Optime, ex-voyageur de commerce, qui s'avisa qu'il était de l'intérêt de sa mise en valeur et de sa gloire de posséder à ses côtés un repoussoir.

Ce procédé vous est familier plus qu'à moi, cousine ; les jolies femmes se promènent rarement avec de jolies femmes. Elles s'enrichissent de laiderons.

Dès leur arrivée à Saint-M..., nos auxis commentèrent les premiers événements dont ils ne savaient d'ailleurs rien ; mais il leur suffisait de laisser errer leur imagination pour découvrir des précisions très suffisantes. Optime s'exclamait à chaque rencontre de patrouille : les uhlans reculent. Après Morhange : les uhlans reculent ; après Charleroi : les uhlans reculent.

Quand les Allemands furent àLaFère, Optime, eti mal de prophétie, dévoila le plan de Jofîre : rétrograder jusqu'au Massif central, y attirer l'armée allemande sur un terrain difficile où les canons lourds ne pussent évoluer, l'y entourer, l'y anéantir.

A l'audition de ces nobles et profondes paroles d'un renseigné, un frisson d'aise parcourait l'assemblée. Quel homme ! Quel génie, que cet Optime ! Incontinent, il fut promu adjoint au directeur ; par contre, Septime, relégué dans un coin adéquat à sa mentalité, fut nommé balayeur des communs.

Supérieur à tous les emplois, notre adjoint eut

en effet des traits de génie. Le premier, d'un geste large, il renforça de pinard le flot des renforts qui montaient vers la ligne.

Il agissait, il parlait, il écrivait ; toute sa correspondance, tirée à la Ronéo sur cartes postales, eût pu se résumer en ces mots lapidaires, fruits d'une pensée profonde et fleurs d'une plume originale : « Tout va bien. Une armée prussienne est coupée en deux ; 80 000 Russes débarquent à Calais. »

Alors luirent les jours glorieux de la Marne. Optime, serein comme un oracle, haussa les épaules et laissa tomber ces mots : « Ne l'avais-je pas dit? C'était prévu. On les a écrasés comme on a voulu, où l'on a voulu. Nous nous arrêtons sur l'Aisne ; c'est que nous avons décidé de ne .pas les pousser plu-s loin pour les anéantir sur des positions préparées à cet effet et repérées. Ils se sont cachés dans les trous, mais nos avions iront les y chercher. D'ailleurs, Brindejonc des Moulinais a fait jurer à tous les pilotes qu'au besoin ils fonceraient droit sur les appareils ennemis pour les descendre plus vite. »

Sévère, de ses bas-fonds, entendait tout et ne disait rien. Il se dévouait aux humbles et aux besognes effacées, il s'efforçait d'organiser là où chacun palabrait. Quand des blessés arrivaient blêmes, décharnés, hideux, tristes cadavres auxquels un peu de souffle restait encore et qui auraient dû imposer un silence respectueux, alorst

qu'Optime s'exclamait: «Bravo! Vivent nos héros! Ah! la belle France ! Vive l'armée! », Septime s'identifiait avec les arrivants ; leur douleur devenait la sienne. Il les conduisait, les soutenait, les aidait, portait leurs paquets et doucement les plaignait, les réconfortait, les renseignait, leur disait tendrement : « Mon pauv' vieux » et souffrait lui-même horriblement dans son cœur. Une infinie tristesse se répandait sur^son visage ; il restait pessimiste d'apparence et de pensée.

Un jour, les services de la zone exigèrent le départ des auxis vers l'avant. Septime s'inscrivit sans résistance ; mais il partait sans joie comme sans regrets, esclave de la Destinée. Sur son livret, il lut : (( Mauvais moral. » Il arriva dans les services de la 22^ armée, où ses notes défavorables le condamnèrent aux pénibles corvées de nuit après une peu cordiale réception.

Optime, lui, résista longtemps. Pourtant, à force de bourrades, de revues d'inspecteurs et de menaces, il finit par céder et alla rejoindre son vieux camarade Sévère. Il arriva porteur d'un glorieux papier : « Volontaire pour la 22^ armée ». Aussi fut- il accueilli pour le mieux, devint secrétaire adjoint du secrétaire particulier du secrétariat général dont le titulaire était un commandant et le chef de service un adjudant illettré.

Quinze jours après, notre Sauf ou était le maître des maîtres, obtenait des permissions, en distri-

buait, dispensait à son gré les signatures, accumulait les papiers, et bornait ses ambitions à toujours transmettre les ordres.

Septime, hélas, ne témoignait d'aucune aptitude à comprendre le rôle qu'il pourrait jouer et à s'adapter à celui qu'il jouait. Il déplorait l'incurie des bureaux, tentait d'y remédier, lisait tous les documents qui lui étaient transmis, s'efforçait d'en dégager la conclusion ; parfois, il osait risquer une observation.

Sa situation devint si navrante qu'Optime feignit de ne plus le connaître. Et puis, l'étoile ignore le ver de terre, même si c'est un ver à grand'peine luisant. Sanfou planait au-dessus des contingences et des vagues humanités. Une sûre méthode l'avait haussé sur les cimes.

Il s'y cristallisa. Il écrivait de tous côtés : « Le moral du front est merveilleux ; les poilus s'épanouissent d'aise ; ils sont presque trop nourris. » Les journaux le sollicitaient comme correspondant. Il entonnait pour eux, pompièrement et pompeusement, les louanges dithyrambiques de tout ce qui l'entourait. Mais il n'oubliait point, en passant, et comme par accident, de détailler avec modestie quelques-uns de ses hauts faits.

N'avait-il pas couru, au péril de sa vie, prévenir le directeur des services de la 22® armée, chez qui il apercevait une lumière attardée, que les Gothas approchaient? Pendant qu'il courait,

LA GRANDE CRtSÈ.

des, bombes tombèrent ; il fut cité. La Presse inséra les lignes glorieuses, et tout le monde en fut informé. Ses preuves étaient faites. Dès lors, rien ne le retint plus au front (!).

Il fit sans permission plusieurs voyages à Paris et s'entendit avec un nouveau journal de patriotisme intégral pour obtenir d'être mis en sursis d'appel comme rédacteur indispensable et collaborateur d'avant-guerre. Il devint un des protagonistes et des champions de l'arrière.

Cependant Sévère, pendant cette période où éclata le génie de son camarade, accumulait les preuves d'une inintelligence indécrottable. Ne s'avisait-il pas de constater que les affaires du pays allaient mal? N'osait-il pas insinuer, le cœur ulcéré, que si l'on n'avait point ri et souri de tout, si l'on n'avait point affirmé que la victoire était automatique, la nation tout entière, au lieu d'en laisser le soin aux seuls poilus, aurait elle-même assumé un rôle et l'aurait pris au sérieux? Alors, les Alliés auraient fait diligence, le grignotage de 1915 eût été interdit, les mercantis pourchassés, les intermédiaires traqués, les pots de vin impossibles, etc., etc. Il insinuait, il parlait, il se grisait de paroles. Son âme ardente ^/épanchait toute. Tant et si bien, hélas ! qu'un mouchard l'entendit, le dénonça, et notre incorrigible Sévère comparut devant le Conseil de guerre.

Alors cet incompris eut un espoir dernier. Il jeta un cri de détresse vers son camarade Optime.

Qui l'eût cru? Optime l'entendit et Fécouta. Il y avait là un grand rôle à jouer ; il y avait là matière à un reportage sensationnel.

Le procès s'engagea mal pour l'exécrable pessimiste ; le tribunal était assez^tenté de l'accuser d'avoir fait manquer les olïerisives en répandant ses jugements séditieux. Mais Optime parut. Il n'eut qu'à prononcer quelques paroles très dignes : « Mon passé répond de moi comme je réponds de lui. Mon moral a toujours été excellent. J'ai toujours affirmé la victoire ; je me suis cuirassé d'optimisme et j'ai fait étinceler ma cuirasse. Mon moral répond du sien. »

Notez, cousine, que ces paroles n'avaient aucun sens. Mais elles étaient claironnantes ; peu de raisonnement, beaucoup de résonance. Il faut savoir trompetter. Septime fut absous.

'^Mais quand, éperdu de reconnaissance, il voulut se précipiter dans les bras de son sauveur, celui-ci le repoussa durement en l'appelant : « Traître ! »

Un général les regardait.

Puis Optime précisa pour la galerie : « Je n'ai agi que par magnanimité pour un malheureux, un égaré, un inconscient. »

L'inconscient, pour racheter sa faute, partit faire le ravitaillement à Verdun. L'homme conscient rentrait à Paris, s'y ravitaillait en vingtquatre heures d'un stock de cravates bleues toutes nouées pour le cas d'alerte, et réalisait en les vendant une liasse de soixante-quinze billets

de mille, bleus aussi, tous épinglés ensemble pour le cas d'excursion obligatoire à Bordeaux.

Optime fut proclamé inventeur-bienfaiteur de la France alertée. Il reçut une nouvelle citation ainsi motivée : « N'a pas hésité à sacrifier sa santé à son pays pour doter l'armée, au prix d'un labeur acharné et de nombreuses veilles, de la célèbre cravate pour alertes. »

Il reçut aussitôt l'autorisation de créer une usine de guerre... avec une avance de fonds d'Etat. Mais un moral hors de toute atteinte ne suffit pas pour assurer la prospérité d'établissements industriels. En peu de mois, la subvention fut mangée, et l'affaire se solda par un désastre. Optime garda le sourire : il n'avait rien à lui, il n'avait rien perdu. Haussant de plus en plus le ton, il allait clamant partout : « Ça va ! ça va bien ! Seules, mes affaires vont mal ; mais c'est que j'ai tout sacrifié à la patrie. »

Chacun disait de lui : « C'est un héros ! )> En manière de consolation on l'envoya en mission aux armées. Là, il affirma que toute la nation parlait par sa bouche aux héros de la tranchée. Pour obtenir la Légion d'honneur, il sollicita même le périlleux honneur d'aller haranguer les poilus dans leurs boyaux.

Un secteur calme, par un jour calme, à l'heure du repos, l'accueillit...

Hélas, trois fois hélas ! Optime connut là sa première désillusion. Il fut houspillé, vihpendé.

reconduit sa ns honneurs par les poilus hermétiques, qui n'ont janaais rien compris à l'éloquence de l'arrière.

Il revenait très vite vers cet arrière hospitalier, quand, le long d'un chemin, il aperçut quelques croix de bois. Il s'approcha pour parler aux héros morts, les vivants ayant refusé de l'entendre. 0 stupéfaction ! L'une des croix portait la modeste et terrifiante inscription : « Sévère Septime, mort pour la France, le... »

Cousine, je vous sais femme de goût et de jugement. Vous ne tirerez donc point de cette pauvre petite anecdote sur deux auxis plus d'enseignement qu'elle n'en comporte. Vous ne conclurez pas que tous les optimistes font des affaires, et surtout les leurs, que tous les pessimistes se sacrifient sans gloire au culte unique de la patrie. Mais vous penserez peut-être avec moi que c'est porter des jugements sommaires, tranchants et injustes, que d'affirmer que pessimisme est synonyme de trahison.

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