NE ME TRAHISSEZ PAS
Cousine, si vous vous prénommiez Rose et si j'avais contracté l'irrévérencieuse habitude de vous tutoyer, je ferais acte de volontariat pour l'arme privilégiée des dragons — ce qui ne serait pas une si mauvaise affaire — et je vous chanterais :
Ne parle pas^ Rose^ ne parle pas.
Oui, cousine, ne parlez pas, ne dites plus rien, au moins sur les événements en cours. Laissez la bêtise, reine des foules, soulever des vagues monstrueuses d'inutiles scandales, et gardez, avec l'orgueil d'une opinion qui soit bien vôtre, le souci de toujours juger sereinement des choses et des gens. Car jamais peut-être autant qu'aujourd'hui, je n'ai ressenti d'angoisse au moment où je commence à vous écrire. Tout ce que je veux vous confier est grave, très grave, infiniment grave.
Si d'aucuns surprenaient ma lettre, ils ne me
la pardonneraient point. J'espère en une poste tutélaire pour que mes lignes tombent bien sous vos yeu:s.et rien que sous vos yeux. Les censeurs, qui ne doivent leur place abritée qu'à la faveur et au zèle d'un patriotisme sciemment outrancier, seraient trop heureux de dénoncer un camarade des tranchées pour justifier la raison d'être de leur fonction et affirmer, avec son importance, la rigidité de leurs principes. Et puis, après tout, tant pis ! Je desserre mon col et je parle : j'étouffais. Il est bien entendu, cousine, que je ne parle que pour vous, uniquement pour vous, pour votre esprit souple, capable d'assimilation et d'adaptation.
Ainsi, l'on vous a dit que nous étions en pleine révolte, que notre sédition était provoquée par le Bonnet Rouge et que le Bonnet Rouge recevait de l'Allemagne et des ordres et de l'argent.
Déduisons et concluons : le poilu français est devenu l'agent inconscient de l'ennemi.
Et vous l'avez cru ! Vous l'avez cru, m'avouezvous avec votre bonne grâce habituelle, parce que tout le monde le dit. Mais pourquoi n'ajoutezvous pas: parce que les journaux l'affirment?
Ah ! vraiment, cette fois j'éclate. Quel ennemi furieux de notre armée, c'est-à-dire de la nation armée, a décidé de jeter éternellement la suspicion sur l'intelligence et la conscience du soldat français ?
Quel ennemi, trop habile, hélas ! s'est'J^assigné
pour tâche, tout en le couvrant de fleurs artificielles, de le déprécier aux yeux du monde entier? Quel lâche adversaire — même s'il est Français — ruine l'autorité de notre pays vis-à-vis de ses alliés, en même temps qu'il ravit, et parce qu'il ravit au soldat de chez nous sa place légitime de premier combattant du monde? Quel amateur de scandale, sadique ou intéressé, se plaît à revenir constamment sur ces jours troublés, à faire remonter la lie et à remuer la fange, jusqu'à ce que la nation tout entière, qui n'y connaît rien, finisse par trembler, douter et désespérer?
Est-ce pour diminuer ou cacher la faute des uns qu'on enfle celle des autres? Est-ce que certaines gens auraient le front de placer au-dessus de l'intérêt supérieur de la Patrie l'intérêt mesquin et odieux d'un parti politique? Mais alors, cousine, de quel droit ces gens flagelleraient-ils et vilipenderaient-ils la bande crapuleuse du Bonnet Rouge?
Sans doute, je les entends : « Nos mains sont pures comme nos consciences. Nous ne recevons pas d'argent allemand, nous autres. » Ouais ! Mais votre argent à vous, d'où vient- il? Croyez-vous qu'il soit beaucoup plus français que l'autre?
Ces réflexions, je l'avoue, pourraient être signées Calino, tant elles sont simples. Mais, comme personne n'ose les écrire, je suppose qu'elles sont frappées d'ostracisme. Gardez-les donc pour vous. Elles n'auront de valeur que celle
que vous leur prêterez. Mais voici ce qui a quelque valeur, puisqu'il s'agit du front ; c'est ce que j'y ai vu.
D'abord, ni le Bonnet Rouge^ ni aucun tract défaitiste n'est jamais parvenu dans les secteurs où nous passions ; et Dieu sait s'ils sont nombreux, et quels terrains nous avons arrosés du sang de la Division. C'est tout juste si l'on tolérait la Victoire dans nos tranchées !
Et pourtant, nous étions gens d'origine inquiétante, issus de régions dites antimilitaristes, tnédiocrement notés parce que mauvaises têtes, privés de récompenses par principe.
On se préoccupait beaucoup de nous ; et, pour le bien montrer, on accumulait à nos dépens quelques fautes supplémentaires. Mais ces préoccupations démontrent que le manque de psychologie n'est point le monopole des gens d'Outre- Rhin ; car, malgré tous les efforts du commandement, nous n'avons jamais connu ni la sédition, ni la révolte. Nous ne la connaîtrons jamais, tant nous sommes raisonnables, quoique raisonneurs. Mieux encore. Par une ironie vraiment trop cruelle pour un état-major qui en somme ne pèche que * par ignorance totale de sa troupe, c'est nous qui avons été appelés d'urgence en ligne pour relever une division qui se mutinait. Ceux qui auraient pu ébranler les colonnes du temple sont maintenant les soutiens de l'ordre et les espoirs de la discipline.
Qui l'eût dit? Qui Peût cru? Qui Feût même espéré?
Voici l'histoire. Une belle nuit, on nous arrache à notre repos — nous étions au repos ; — alerte ; changement de secteur ; vingt-quatre heures de voyage. Nous arrivons la nuit suivante dans une région de monts blonds et hauts où une excellente troupe refusait de monter. Si je vous disais, cousine, que notre cantonnement de repos était parfait, que nous avions bien mérité ledit cantonnement et ledit repos, que cette tuile enfin était tombée sur nous au moment même où l'on venait de nous annoncer un avenir meilleur et séduisant de tranquillité, vous comprendriez mieux que la perspective de remonter en ligne parce que d'autres s'y refusaient ne nous disposait pas très favorablement à l'égard des camarades mutinés.
Notre premier mouvement fut de les toiser, notre première pensée de les estimer « lâches ». Notre seconde pensée fut un remords ; car les pauvres diables pleuraient en nous contant leur aventure.
« Nous avons fait l'offensive du 16 avril. Gomme les camarades, en ce grand jour de victoire, nous sommes tombés sur un bec. Nous y avons laissé des plumes, toutes nos plumes même, avec du sang. Pourtant, on nous garda en ligne. Ce ne fut qu'après total épuisement qu'on nous ramena à l'arrière. Là, arrivée de renforts. Nouvelle offensive.
Nouveau bec. Nouvelles plumes. Nouveau sang. Nouveau renvoi à l'arrière avec promesse d'un long repos. A peine sommes-nous à M... depuis vingt-quatre heures que l'ordre nous arrive de remonter en ligne pour une petite attaque partielle.
« Or, nous savons ce que « petite attaque partielle » veut dire I Cette fois, la colère nous prend. Une dizaine de jeunes, concrétisant nos résolutions secrètes, décident d'organiser la résistance. Ils s'emparent des mitrailleuses, les braquent à la sortie de M... de manière à dominer la route qui monte aux tranchées ; ils se montrent décidés à tirer sur toute fraction qui tentera de joindre les lignes. C'était un coup de pure folie. Ça ne pouvait pas raisonnablement se justifier. Il y avait même là de la mauvaise camaraderie, une défection, une trahison envers ceux qui étaient au front. Mais que fallait- il faire?
« Le commandement fermait obstinément l'oreille à nos doléances. Qui donc fut le plus coupable dans l'aventure?»
Et voilà, cousine, comment ceux que nous condamnions avec la plus parfaite intransigeance quelques minutes auparavant provoquèrent en définitive notre très ombrageuse pitié. Nous nous mettions si bien dans leur peau ! Nous sentions si bien l'injustice de leur sort ! Nous comprenions si bien leur infinie souffrance et leur définitive lassitude ! Nous avions tant de fois, nous-mêmes, étouffé nos cris de révolte les plus légitimes, et
noyé dans des larmes rageuses nos rages impuissantes !
Certes, nous n'aurions pas fait comme eux ; certes, ils avaient tort, incontestablement — la discipline est la discipline ; — mais ils nous paraissaient infiniment dignes de miséricorde. Je pense qu'on les a fusillés !
D'autres faits encore sont venus à ma connaissance. Des permissionnaires ont saccagé des trains ' et des gares. Qui connaît par expérience la tristesse des heures du retour au front, au moment des dures périodes, peut seul trouver une excuse à ces imbécillités de gens pacifiques mal éduqués par la guerre. Mais même ceux qui l'ont éprouvée n'assumeront point la tâche d'épandre de l'indulgence sur des mutins. Nous pensons plutôt qu'au lieu de laisser les grandes gares sous la seule sauvegarde d'officiers chamarrés, figés dans la position d'attente au bout du quai, et qui ne peuvent, dans leur molle et dédaigneuse impuissance, qu'appeler le gendarme, on aurait peut-être agi prudemment et habilement en confiant cette poHce à quelques sections de bons et sûrs combattants qui auraient raisonné leurs frères déraisonnables.
N'en a-t-on pas réalisé l'heureuse expérience à X... où une troupe était au reposPTout s'est arrangé.
Et tout s'arrangera.
Et tout s'arrange déjà.
Et tout, croyez-moi, cousine, pouvait s'arranger avant que ça ne se fût dérangé.
Mais, tant que la révolte n'a pas grondé, la béatitude, reine de France par la grâce de gouvernements peu sûrs d'eux-mêmes et d'étatsmajors trop sûrs de leurs talents, hors de toute atteinte parce qu'ils planent dans les sphères où le Code militaire est roi, a fermé tous les yeux, bouché toutes les oreilles, obscurci tous les esprits et dissimulé la vérité à tout un peuple dont le moindre défaut est de préférer les bonnes nouvelles aux mauvaises.
Quelle belle autruche fut la France pendant trois ans !
Les petits qui se battaient désespérément devant elle, au-devant d'elle, pour elle, avaient beau appeler leur maman, celle-ci gardait la tête sous l'aile obstinément, pour ne rien voir. Elle était si sûre de ses petits, si sûre qu'ils ne -laisseraient point passer l'ennemi!
Elle n'a donc rien vu, rien entendu, rien compris.
Elle a parlé de miracle alors que, seule, la digue des corps élevée par ses fils farouches et résolus aux bords de la Marne avait brisé le flot des barbares.
Ah ! oui ! elle a parlé, elle a parlé sans arrêt, elle a édifié un formidable monument d'éloquence guerrière. Elle a parlé, quand, nous, nous la suppliions de nous écouter un instant.
Qu'on se taise donc enfin, l'heure est venue, et qu'on agisse ! Oui, oui, qu'on se taise 1
Taisez-vous la première, cousine, pour donner l'exemple, parce que vous êtes la plus raisonnable. Faites taire autour de vous, s'il vous semble bon et si vous le pouvez, ceux qui sont capables de vous écouter et de vous suivre.
On va dire tant de sottises à force d'incompréhension !
Car, seule, une incompréhension foncière du caractère de notre armée a pu laisser germer cette idée que l'unique colportage, dans la zone de guefre, -de quelques tracts et de quelques journaux distribués et commentés par des individus louches, avait suffi pour que le poilu français fût modifié, aveuli, déformé. Ces chiffons de papier, ces diatribes et ces ragots, tombant dans un milieu réfractaire et frappant sans rime ni raison, eussent provoqué un toile d'indignation et de protestations ; les tracts eussent été lacérés, les journaux brûlés, les défaitistes lynchés. Mais, par malheur, ils disaient trop souvent vrai, parce qu'ils avaient entendu monter vers eux la voix des soldats, et ils disaient vrai à une époque où toute parole de vérité est jugée séditieuse.
Au fond, voyez-vous, cousine, cette sédition malheureuse n'aura été que le mal qui amorce le bien. Elle aura obligé les gens à voir et à entendre, elle aura fait éclater un peu de vérité malgré tous les conspirateurs du silence. Mesurez leurs fautes à leur fureur. Eh bien ! qu'ils réparent leurs fautes et qu'ils apaisent leurs colères! Leur avenir, notre
LA GRÀNDÈ ORISÉ.
avenir, sera ce qu'ils le feront. Puisse-t-il, cousine, être celui que je souhaite de tout mon cœur gros d'amertume ; puisse ce mal tout relatif que je vous ai exposé engendrer, parce qu'il aura fait triompher la vérité, le bonheur absolu que souhaitent les fils pieux, au fond très doux, de la douce France maternelle.