‹ La grande crise, romanChapitre 38 sur 41 · CHOSE DE CHANGÉ · texte numérisé non relu

CHOSE DE CHANGÉ

Cousine, ne vous plaignez point ! Un mois durant, vous êtes restée sans nouvelles de votre soldat, un mois durant vous avez mendié auprès des échos du front quelques bribes de renseignements rassurants, un mois durant vous avez même peutêtre conçu à mon endroit quelque souci, quelque inquiétude, éprouvé quelque angoisse. Souriez maintenant, cousine, je suis vivant et bien vivant, entier et très entier, d'autant plus amoureux de la vie que je viens de me brouiller avec la mort, cette vieille faucheuse qui espère qu'elle finira par m'abattre, mais dont le bras a été jusqu'ici trop court.

Pourtant elle croyait cette fois qu'elle me tenait. J'étais dans le ravin du H... Mais pourquoi vous conter ces horribles choses quand j'ai promis de vous faire sourire?

Souriez donc, puisque nous avons remporté une belle victoire, puisque la préparation d'artillerie fut parfaite, puisque les commandements

LA GRANDE TRISE.

furent clairs et ponctuellement exécutés, puisque les objectifs furent limités à des positions nouvelles vraiment avantageuses. Je vous jure, cousine, que nous avons goûté quelques minutes du plus sincère enthousiasme.

Nous nous sommes totalement livrés à la généreuse ivresse des combats. Nous nous rendions compte que nous marchions, non sur la tête, mais avec la tête. Nous savions que tout avait été prévu, calculé, établi avec les plus grandes probabilités de succès. Enfin, pour la première fois, on ne brandissait pas des menaces de sanctions en cas d'échec ; on faisait luire l'éclat de récompenses en cas de victoire.

On savait nous prendre. Certes, les « trucs » n'étaient pas nouveaux ; les ficelles restaient visibles, les conceptions ne semblaient point géniales. Pour un peu, nous les aurions proposées à nos chefs. Mais qu'importe !

Depuis le temps que nous attendions cela, nous étions presque reconnaissants au grand maître de nos destinées militaires d'avoir tout réaUsé, point par point, comme nos petits esprits l'avaient prévu.

Cousine, cousine, qu'il est donc simple de mettre en marche en vue d'un rendement inégalable cette merveilleuse machine qu'est une arméfrançaise. D'abord, lui fournir quelques satisfacs tions d'amour- propre ; ensuite, éviter quelques grossières injustices, ceux d'en haut donnant

l'exemple à ceux d'en bas ; faire appel à quelques vieux principes d'honneur et de respect des traditions ; provoquer l'émulation de tous. Et dès lors... Fornoue remonte au zénith ; on passe sur le ventre des Impériaux.

Les feldgrau l'ont éprouvé pour une fois, savez-vous.

En foi de ce que j'avance, je me permets de livrer à vos méditations quelques règles directrices sur le rôle respectif des grands et des petits chefs.

(( Le moment semble venu d'attirer l'attention du commandement à tous les échelons sur l'état moral qu'il est nécessaire d'entretenir chez les officiers. Nos officiers ont donné depuis bientôt trois ans des preuves du courage le plus héroïque, et néanmoins, ils hésitent à signaler à leurs chefs les difficultés d'exécution qu'ils constatent, dans la crainte d'être taxés d'esprits timorés.

« Il résulte de cette abstention craintive que le commandement supérieur maintient parfois des ordres qu'il n'eût pas hésité à compléter ou à différer, s'il eût été mieux renseigné. La constatation a souvent été faite au sujet du degré d'avancement des préparations d'attaque. Il appartient au commandement, par son attitude, de réagir contre cette tendance.

« Le supérieur doit ménager à son subordonné un accueil bienveillant, montrer le désir de l'aider à solutionner les difficultés qui l'arrêtent, faire

appel aux renseignements utiles, et même les provoquer.

« Dans la guerre actuelle, la puissance meurtrière du jeu ne permet pas les expériences. La nfoindre opération exige une préparation minutieuse pour laquelle le concours de toutes les bonnes volontés est indispensable. Par contre, une fois la préparation bien étudiée, une fois la décision prise et l'ordre donné, Pexécution doit être poursuivie avec une énergie et une ténacité qui excluent toute réticence.

a )J attitude hiemeillante du chef est conforme aux traditions les plus nobles de l'armée française ; elle n'exclut aucunement la fermeté.

(( Lorsqu'elle s'atténue, elle tend à provoquer un état d'esprit fâcheux et blâmable ; les esprits aigris confient leur rancœur à des indifférents ou des incompétents, créant peu à peu une atmosphère de mécontentement et d'inquiétude, qui peut devenir dangereuse.

(( Le confident professionnel de l'ofïicier, c'est son chef. Le chef doit justifier cette confiance qui repose sur l'estime réciproque et le commun dévouement au pays. »

Je suis certain que vous trouvez ces réflexions infiniment justes et sensées. Il me faut donc tout de suite vous avouer qu'elles ne sont pas de moi. Vous en avez remarqué la sobriété sévère, mais l'inspiration bienveillante ; vous y avez goûté le sens parfait des réalités et l'heureuse influence

de Texpérience. C'est marqué au coin du combattant. Vous ne vous étonnerez de rien quand vous saurez que c'est signé Pétain, notre généralissime, fantassin brillant, qui fut à nos côtés dans maints combats, qui a vécu la vie des officiers et mesuré leur âme à son âme, qui a vécu près des hommes et s'est penché sur eux, et qui peut ainsi jauger mieux que quiconque la limite des forces et des possibilités humaines.

Un officier d'artillerie ou de génie ramène tout aux mathématiques. Pour lui, l'homme est un instrument perfectionné dont on peut tout exiger. Sa mort est inéluctablement prévue dans l'expression : (( destruction du personnel », qui a une saveur toute particulière.

Répandons, répandons des fleurs, fussent-elles de rhétorique, pour que soient égayées les mornes plates-bandes du vocabulaire des praticiens militaires! Et connaissons enfin l'homme, l'homme du rang, de l'humble rang, avec son corps fragile, avec son cœur délicat, mais sohde, avec son caractère, avec son âme. Voyez-vous, cousine, j'ose prétendre qu'il est impossible de commander à la guerre si l'on ignore ces pauvres unités mutilables à merci, parce qu'on n'a pas soi-même combattu avec elles quelques combats. Il n'y a pas de règle absolue, de théorie intransigeante, d'instructions précises et raisonnées qui puissent remplacer « ça »,

Que demande le combattant pour « y aller »

avec confiance? Il ne cherche pas, certes, à savoir par lui-même. Il comprend la folie d'une telle prétention. Mais que 4ie donnerait-il pour être certain que ses chefs savent ce qui est possible et ce qui est impossible, sont éclairés sur la situation, et ne croient pas aux rapports schématiques et optimistes rédigés seulement par crainte des responsabilités !

Hélas! la preuve du contraire l'accable trop souvent. Il devine obscurément, par l'incohérence des ordres reçus, que celui qui les émit restait étranger à la situation telle qu'elle se présentait réellement.

Cousine, écoutez-moi bien, car ce que je vais vous dire est solennel : Il nous semble que depuis que le général Pétain est à notre tête^ quelqu^un de nous est là pour la sauç^egarde de la patrie par r utilisation raisonnée de nos existences. Nous ne demandons pas mieux que de donner notre vie — elle ne nous appartient déjà plus; — mais, grand Dieu ! qu'elle serve au moins à quelque chose, à tout même si l'on veut, hormis à l'avancement d'un commandant d'unité ambitieux ou assoiffé d'honneurs.

En deux mots, cousine, nous avons l'impression que, protégés par le sohde jugement de notre tutélaire généralissime, nous ne nous ferons plus grignoter pour le bon plaisir du César au petit pied d'une brigade ou d'un régiment.

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