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L'EXEMPLE ET L'IDÉE

Ça va ! Ça va ! L'autre jour, cousine, je vous adressais copie d'une admirable circulaire de notre généralissime, où l'ordre était enfin donné aux grands chefs, avant d'agir, de prendre l'avis des officiers subalternes, c'est-à-dire de ceux de la ligne. C'était réaliser, après trois ans d'expériences malheureuses, ce que toute maison de commerce sérieuse fait, aux premiers mois de son existence, quand elle interroge, au retour de leur tournée, ses voyageurs et ses représentants, ceux qui ont sondé le terrain et tâté le client.

Mieux vaut tard !... Et que de joie, ce jour-là, parmi nous...

Or, depuis ce jour, les circulaires raisonnables succèdent aux circulaires raisonnables. On pense à tout : à nos cantonnements qui deviennent habitables, à nos permissions qui reprennent une périodicité régulière, ànos abris deligne qui commencent à abriter vraiment, aux relèves qui se font plus fréquentes, à l'économie des forces utilisées dans la tranchée. Ces mille riens ne sont évidemment

que mille riens ; mais leur total est formidable. Ils nous ont rendu en quelques semaines, j'allais dire en quelques jours, une cohésion que nous ne connaissions plus depuis plusieurs mois.

Ils ont déterminé autour de nous une atmosphère respirable où les poumons se dilatent, où le cœur bat plus fort, où un sang renouvelé court plus impétueux dans nos veines. Les bruits, les faux bruits mêmes deviennent favorables. Nous sommes convaincus — à tort peut-être — oui, nous sommes convaincus, et c'est là le point essentiel, qu'on pense enfin à nous qui sommes des bêtes pensantes. On nous transmet les Commandements du Poilu rédigés par un député poilu.

a. Que chacun soit à sa place et y accomplisse son devoir !

b. Les bons chefs font les bons soldats.

c. Discipline égale pour tous.

d. Il vaut mieux prévenir que guérir.

e. Le bourrage de crânes est rigoureusement interdit.

Nous n'avons jamais dit autre chose. On commence donc à connaître intégralement et à formuler nettement notre pensée. Nous voilà tout réjouis. Il faut si peu de chose pour nous réjouir !

Il nous a suffi d'éprouver l'impression que nous n'habitons plus une maison à l'envers ; nous voilà debout, ragaillardis, solides au poste comme aux premiers jours de la guerre, prêts à frapper du

pied le sol retrouvé pour en faire jaillir la victoire.

Un grand capitaine qui connaissait bien les Français parce qu'il était Allemand, Frédéric II, disait qu'il n'y avait pas troupe plus facile à mener qu'une troupe française. Il suffisait, ajoutait-il, d'être juste et équitable. Tout Prussien qu'il était, hélas î ce Prussien avait grandement raison. Le besoin de justice est si impérieux en nous que, lorsqu'un bon juge ou un bon général y satisfait un peu, l'enthousiasme s'élève au summum, comme aux plus beaux jours. Oui! nous voilà prêts à « nous la faire casser » pour le premier chef qui aura devant nous accompli un beau geste. Nous sommes tout pénétrés d'amour-propre, avides de gloire, sensibles à l'émulation comme aux premiers ans. Les grands Français sont de petits enfants.

Un de nos camarades, de retour de captivité, contait ces jours-ci qu'un général allemand avait devant lui tenu ce propos précieux : a Nous avions tout prévu, sauf la valeur du soldat français. La Marne gagnée par le soldat français nous coûtera peut-être la guerre. » Eh bien, cousine, nous sommes tout disposés à regagner des Marnes, autant de Marnes qu'on voudra, pourvu qu'on continue à savoir nous prendre.

Par bonheur pour notre France, je crois bien que nous avons maintenant le chef qui sait nous prendre.

En pensant à lui, j'évoque le souvenir de ce

LA GRANDE CHISB!.

passage d'un livre : La Morale enseignée par VexempUy qui parut en 1814 chez Le Prieur, 45, rue des Noyers, à Paris, et que la Censure ne tua pas. « Mais ce qui doit le plus ajouter au respect que nous portons à la mémoire de cet illustre capitaine (Turenne), c'est qu'il fut avare des fatigues et du sang des soldats. Il ne pensait point, comme tant de généraux, qu'on ne peut appeler que d'illustres scélérats, que pour le moindre avantage ou seulement pour sa propre gloire, on doit sacrifier la vie des hommes. Il ne livrait un combat que lorsque la nécessité l'exigeait. »

Ne croyez-vous pas, cousine, que Pétain soit très exactement et très scrupuleusement notre Turenne ?

D'autres sont les Gondé, les Villars, les Vendôme de notre épopée républicaine ; lui, s'apparente nettement au grand vainqueur d'Alsace. Il en a le calme imperturbable, la bravoure sans grands gestes, la modestie qui va jusqu'à l'effacement. Avec lui, point de fanfare ni de fanfaronnade. Tout est simple, tout est net, tout concourt à la victoire. Point de préoccupations personnelles, point de désir de cette gloire qui coûte cher. Ah ! si Pétain pouvait être dans nos rangs tous les jours ! Hélas ! entre lui et nous, il y a toute une barrière montagneuse quasi infranchissable de bureau^ militaires. Trop souvent, ses ordres ne parviennent pas à parvenir jusqu'à

nous. Ses circulaires, on les cache ; c'est en vain qu'on essaie de se les procurer. Il paraît cependant qu'elles donnent satisfaction à toutes les plaintes que vous connaissez pour me les avoir entendu formuler. Quelle douce et réconfortante lecture, consolatrice et vengeresse, elles seraient pour moi! Mais M. Lebureau militaire les garde pour lui.

Voyez-vous, cousine, votre Lebureau civil est bien hideux ; mais il n'est certes pas aussi dangereux que notre Lebureau militaire. Au moins, le vôtre, on le voit, on le tient derrière son guichet, son grillage ou sa table. Les yeux dans les yeux, on peut se donner la joie de le narguer, de l'insulter en son for intérieur.

Le nôtre est invisible, inaccessible et tabou. Qu'il soit notre supérieur, notre égal ou notre inférieur, nous ne pouvons rien contre lui.

On enrage. On crie après lui... de loin. Il continue. Contre une activité clairvoyante, contre une bonne volonté maîtresse, contre une décision souveraine, il se dresse, toujours vainqueur ; il laisse dire, il laisse faire, il laisse passer ; mais il laisse aussi s'accumuler les rancœurs, les malentendus, les désespérances.

Grâce à lui, l'humanité qui, comme dirait l'autre, n'est déjà pas jolie, jolie, apparaît plus laide encore que nature. Et ce n'est pas peu dire... surtout après une guerre qui, quoi qu'en écrive M. Bazin, n'a point embelli ni régénéré les nations et les peuples.

La guerre procède scrupuleusement à la plus parfaite des sélections par le bas.

Elle tue impitoyablement la fleur de la jeunesse, de la pensée et du sentiment.

Elle détruit les plus belles consciences, elle invalide les plus beaux spécimens d'une race, elle laisse intacte toute la médiocrité humaine. Le respect des déchéances physiques et morales est à la base même de son action. Elle ne tue que ceux qui ont assez de vigueur ou assez de volonté pour se faire tuer pour les autres ; elle enrichit la bourse et la vie des égoïstes, des trembleurs et des dégénérés. Elle amène à la surface la lie qui s'accommode parfaitement de l'eau trouble des conflits. Le bluff, par elle, devient institution nationale. Les jeteurs de poudre aux yeux s'en donnent à cœur joie. Elle érige des hideurs, elle terrasse des splendeurs. Elle détruit, elle déchire, elle pille tout, à l'arrière comme au front, et l'humanité en guerre n'est plus qu'un immense champ de carnage moral.

Mais n'allez pas vous effrayer en m' entendant professer un tel dégoût des hommes ; surtout n'allez pas vous demander si je reste encore capable de me battre et de bien me battre. Vous me feriez injure.

Quand, avant la guerre, je me vouais à la poursuite d'un idéal politique, est-ce que je regardais les hommes politiques qui l'incarnaient? Aujourd'hui, j'opère de même.

L'Idée me mène, nous mène, réalise en ligne des prodiges. Nous la forgeons de toutes pièces à notre image, et, aux impérieux appels de notre conscience, nous l'ennoblissons, nous la poétisons, nous la rendons adorable. Peut-être alors est-elle très fausse. Qu'importe, si nous savons mourir pour elle ! Pour elle, nous nous oublions.

L'action est légère, la mort moins pénible, quand on suit sa propre flamme. L'idéal serait d'ignorer les actions des autres hommes, et surtout celles de pas mal de ses compatriotes.

Nous y atteignons par ce fatalisme exaspéré qui est notre apanage dans la tranchée. Mais, tout de même, lorsque passe, dans notre brouillard malsain et malodorant, la claire et lumineuse silhouette auréolée d'un grand chef qui donne Vexemple pour Vidée, je vous jure, cousine, qu'on se sent plus gaillard, plus sûr de soi, plus résolu à toutes les folies qu'exigé le combat.

Vive donc notre généralissime qui a ranimé la flamme de chacun !

Suivons-le et suivons-la.

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