‹ La grande crise, romanChapitre 5 sur 41 · LES MARRAINES RENVERSÉES · texte numérisé non relu

LES MARRAINES RENVERSÉES

Chère cousine,

Le repos aidant, nous rêvons d'amour. Mais je ne vous en parlerais pas, respectant vos pudeurs légitimes de femme honnête, si, tout à l'heure, un camarade, qui a laissé tomber le regard le plus discret sur votre adresse, ne m'avait jeté négligemment : « Tiens, tu écris encore à ta marraine ! »

Les marraines ont pris au front une telle importance que toute suscription féminine semble destinée à l'une d'elles. Il n'apparaît pas que l'on puisse encore écrire à une mère, à une épouse, à une sœur ; ces correspondances naturelles, habituelles, officielles, obligatoires, sont jugées incapables de chasser l'odieux cafard des tranchées.

Aussi l'idée vint-elle un jour de lotir chaque soldat de France d'une marraine inconnue et, par là, d'autant plus attrayante ; elle serait à lâ fois un sourire et un bienfait.

L'idée n'était-elle pas jolie, cousine? Elle triompha. Dans tous les foyers de France, la gent féminine s'attela à la besogne. La fillette, la jeune fille, la maman même se mirent à tricoter des chaussettes de laine et à confectionner des petits paquets de savantes gâteries qui rayonnèrent de l'arrière au front pour la joie rayonnante du poilu.

Alors ceux qui, parmi les jeunes, n'avaient besoin de nulle aide matérielle, s'avisèrent de solliciter un peu plus. Les pieds au chaud et l'estomac épanoui, ils réclamèrent un aliment pour le cœur. On fonda pour eux « l'œuvre du Flirt au front », et ce fut encore charmant ; les lettres fleurirent. La missive si curieusement attendue exprimait des choses exquises, badinait, berquinadait, se jouait du mystère, déguisait des pensées, en laissait deviner d'autres, riait et s'ébrouait, puis tout se terminait par un baiser prometteur, menteur peut-être, mais si parfaitement xviii® siècle ! Il en vint des gerbes, des liasses.

Puis sonna l'heure de la permission, qui ne fut plus pour le jeune combattant le départ vers une simple détente, au sein de sa famille, mais un pimpant embarquement pour Cythère.

Il y eut des flirts bienheureux et de belles amours. Mais, croyez-moi, autant en emporta le vent de la guerre. Car, hélas, malgré l'avis international de notre national Barrés, nous n'avons jamais pu, quelques camarades du front et moi, concevoir la guerre comme génératrice de beau et de bien.

Ce qu'elle crée par instants d'original, ce qu'elle improvise de bienfaisant et de pur, est vite avili ou corrompu. Elle est, par essence même et par certains côtés, tout au moins, une formidable et monstrueuse affaire qui devient instantanément l'affaire des gens d'affaires. Aussi ne vous étonnez point si le marrainage, et le flirt, et l'amour, furent, par sa baguette magique et déconcertante, mués en commerce ou en odieuse industrie pour chevaliers félons de l'arrière et de la zone.

Des organes, qui cultivent en l'homme ce qu'il a de plus comestible et de moins tendre, s'entremirent pour nouer les relations entre nos aimables demi-mondaines, vraiment trop réduites à la portion congrue pendant la première année de guerre, et toute la série des brillants cavaliers inemployés ou inemployables, des aviateurs de camps retranchés, des chargés de missions très parisiennes, des brasseurs d'affaires dont l'uniforme tout de fantaisie semble déceler par sa coupe un général et qui ne sont que de simples soldats d'autant plus argentés qu'ils sont moins sacrifiés. Les fonds de l'Etat, dispensés pour soldes luxueuses ou fournitures à tarif maximum, entretinrent des accouplements sans lendemain, des collages amoraux, et des amours — pourquoi prostituer cet unique mot d'amour — à répétition. Ce n'était plus de l'importation ni de l'exportation ; c'était du transit.

Quelques bons poilus innocents crurent devoir

recourir aux annonces payantes pour trouver le cœur frère, Pâme sœur, l'amie lointaine et protectrice. Ils furent écrasés de réponses. Un mien camarade, qui avait des illusions, reçut cent quarante-trois lettres, cent quarante-trois, entendez- vous bien ?

Déjà il triomphait. Hélas, trois fois hélas, le dépouillement du courrier ramena son jugement à de plus justes appréciations, et il déchira le tout.

L'une écrivait : « Je suis jeune, jolie, blonde et libre. Je désirerais un filleul qui me fît passer d'heureux instants et me promenât beaucoup. »

La seconde envoyait tout de suite la plus provocante des photographies et attaquait directement : « Ne suis- je pas, dites-moi, à votre goût? »

Il ne s'agissait plus du tout pour l'homme de plaire : la donzelle n'en avait cure. Seules, les économies qu'on fait obligatoirement au front l'intéressaient.

Une troisième ne le celait point : « J'aimerais assez, affirmait-elle cyniquement, un filleul qui n'hésitât point à passer de temps à autre chez mon bottier, ma modiste ou ma couturière, s'enquérir des notes qui pourraient s'y trouver en souffrance. »

Oui ! cousine, jadis — il y a deux ans déjà — les marraines étaient les bienfaitrices des poilus ; aujourd'hui les poilus sont devenus les... bienfaiteurs de ces correspondantes renversables que nous avons appelées, par dérision ou par dégoût, les marraines renversées.

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