‹ La grande crise, romanChapitre 6 sur 41 · LES BELLES AMOURS DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LES BELLES AMOURS DE CAMPAGNE

Cousine, vous m'étonnez de votre propre étonnement. Quoi ! ce n'est pas ainsi que vous vous figuriez nos marraines ! Vous n'êtes pas de votre époque, cousine ; vous n'avancez pas en âge ; l'âme reste juvénile dans un corps qui ne vieillira point. Vous demeurez princesse de la féerie et reine du romanesque. Vous imaginez des amours héroïques entre deux combats, des enlèvements par aviateurs, des passions de bergères jolies pour le brillant cavalier qui passe, des cœurs qui s'offrent en reconnaissance ou en hommage à la vaillance du fantassin martyr.

Hélas, tout cela n'est qu'amour pour l'imagerie ; de même la France se représentait jadis, au temps de la mobilisation, que cette guerre ne serait qu'une guerre de poètes.

La réalité est infiniment éloignée de ces représentations subjectives, et les belles amours de campagne ne sont que laides manifestations d'animalité. Parfois l'un des deux y mêle la cupidité, l'autre la vanité. Comment créer avec tout cela de la beauté? Demeurez d'accord avec moi.

qui me refuse à décorer ce genre de demi-passades du rare et précieux titre d'amour.

Quand un quelconque militaire, combattant ou non, violant les règles du bon sens, du bon ton et du mystère aimable qui doit envelopper toutes les intimités, vous contera, en les aggravant, hélas, de détails, ce qu'il se permet de dénommer ses bonnes fortunes, considérez-le avec méfiance. Écoutez-le d'un tympan distrait. Puis, jugez-le avec indulgence, car il en a besoin.

Songez que cet homme, arrivant à l'étape, n'a eu d'autre préoccupation que de demander : «Où y a-t-il des femmes? » Presque toujours, on lui a désigné une ou deux maisonnettes sordides à l'entrée ou à la sortie du pays. Ces pauvres chaumières dispensatrices de joies factices sont considérées par les habitants comme des lépreuses dont ils ne peuvent se purger totalement, mais qu'ils isolent avec dégoût.

Le plus souvent, notre joli cœur trouve dans la maison honnie une grosse mère, dondon antique dont le caraco écarlate offense les rétines les plus réfractaires, entourée de trois, quatre ou cinq de ses filles, — hélas oui, cousine, de ses filles, — ou d'autres malheureuses, pétries de vice, assoiffées d'étreintes, des réfugiées sans asile ni foyer, des natures sauvages revenues à la vie primitive parce qu'elles ont été arrachées à la famille et se ruent à la liberté totale.

Orgueilleusement, parmi ces poules misérables,

notre coq se rengorge et dresse la tête ; notre paon se pavane et fait la roue, sûr de son triomphe rapide, à la fourchette.

Le soir, à la popote, il écrasera ses camarades d'un : « Encore une ! » sans luxe de commentaires. Le lendemain matin, avant le départ, il inscrira sur son carnet : « Madeleine de... » (ici, le nom du village). Le nom de la pauvre serve anoblie enrichira la longue série d'autres créatures de même farine dont les patronymes ainsi augmentés et auréolés pourraient exprimer aussi bien de riches héritières, des vierges adorables, et des dames de haute lignée, que les pauvres filles vénales et dépravées qu.'ils trahissent.

Désormais, notre homme qui n'est pas un héros, notre héros qui est à peine un homme, ne nourrira plus sa conversation que de souvenirs parfumés, de passionnettes exquises, d'aventures bien gauloises, mais si délicates et si poétiques, que chacun rêvera en l'écoutant de VOaristys d'un André Chénier retrouvé.

C'est ainsi que l'histoire, qui depuis Plutarque s'est toujours nourrie particulièrement de contes, de légendes, d'échos des conversations, de ce que nous qualifions majestueusement de «tradition orale », enregistrera que la guerre de 1914, à l'égal des autres, fit éclore, au soleil des batailles, de merveilleuses amours.

Cousine, excusez le ton un peu débraillé et légèrement déplacé de ma lettre de ce jour; mais,

à dire vrai, je ne l'ai point écrite à votre intention. Elle est pour votre fils quand il aura vingt ans. Lorsque son âme fière et son cœur généreux

— bon sang ne saurait mentir — vibrant d'un enthousiasme patriotique, bien digne de son âge, l'inciteront au désir de guerres héroïques que son imagination lui présentera, sous les auspices d'Alexandre Dumas le père, tout enjolivées de coups d'épée, de défis somptueux et d'enlèvements de châtelaines, je serais heureux que mon petit papier de ce jour le ramenât un peu vers la réalité vivante et lui rappelât la hideuse grisaille, l'aventm^e sans beauté des guerres modernes.

Qu'il sache bien alors qu'en fait de conquêtes féminines, nous ne rêvions plus les uns et les autres,

— j'entends les êtres normaux, — que de foyer domestique et de paix familiale.

Le père de famille encadre dans le castel de ses rêves le visage serein et béni de l'épouse qui attend et des bébés qui grandissent, tandis que le célibataire jadis intraitable, altier, et fier de sa prétendue liberté, cherche désespérément, parmi la nuit étoilée, la vision ailée, exquise et resplendissante de la douce fiancée, divin baume promis à toutes ses souffrances, et qu'il loge en un château féerique, de cartes ou de pierres, mais très en France.

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