‹ La grande crise, romanChapitre 7 sur 41 · LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES · texte numérisé non relu

LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES

Vous auriez tort de penser que Paris se meurt, que Paris est mort, mort de la guerre. Jamais Paris ne fut plus vivant, plus grouillant, plus affairé ; il éblouit, étourdit, syncope le pauvre cul-terreux attaché à la glèbe qui, au sortir des boyaux obscurs, n'en peut croire ses yeux.

Au temps jadis, c'est-à-dire avant la guerre, je passais à juste titre pour un homme actif, toujours en mouvement, toujours occupé ou préoccupé.

Comment apparaîtrais- je aujourd'hui, si brusquement les autorités militaires me jouaient la bienheureuse farce de me rendre aux emplois civils? Gomme un attardé, un contemplatif, une vieille barbe, un anachronique et archaïque débutant que mépriseraient les petits camarades oisifs du temps de paix, devenus les génies dévorants des affaires du temps de guerre.

Vous ne voulez point me croire, ô cousine dont le scepticisme se double de bon sens. Eh bien,

VOUS avez tort, et 'je vous le prouve en cinq sec.

Suivez-moi dans le métropolitain, le jour de mon arrivée. Vous me trouvez coincé entre deux tout jeunes gens que ma présence ne gêne d'ailleurs point et qui continuent leur grave discussion :

(( Alors, tu les as, sûr?...

— J'en ai 1 700.

— Et le reste, pour quand?

— On ne peut pas dire, bientôt...

— Pourvu que ce soit livré.

— T'en fais pas.

— Faudrait bâcler ça le plus vite possible, parce que ça nous lancerait pour un contrat de pantalons.

— J'en aurai.

— Bonne qualité?

— Heu ! Heu ! Comme ça.

— Origine?

— Diverses.

— Ecoute, retrouve-moi à huit heures à Madrid ; — le café, probablement ; — en dînant, je te parlerai d'autre chose. »

Qu'est-ce que notre pauvre petite « bougeotte » auprès de cette fièvre, de ce délire d'affaires plus impétueux qu'une éruption de boutons d'acné sur le visage de mes nouveaux brasseurs de tout et du reste?

J'étais abasourdi ; mais je le fus bien plus dans la suite quand j'appris que X..., Y..., Z..., trois labadens déclassés qui n'avaient guère jusqu'à la

mobilisation fréquenté que les bars où l'on tombe et les champs de courses où l'on se perd, étaient devenus trois as de commerce, en tout mal tout déshonneur.

Ils se prélassaient en auto et couchaient sur des liasses de billets. Ignorants de tout, ils en avaient conclu que, l'absence de scrupules aidant, ils en savaient assez pour devenir de bons fournisseurs de l'armée. Ils s'étaient partagé la besogne : l'un achetait n'importe quoi à n'importe quel prix ; l'autre le revendait au triple, soit à la généreuse Princesse qui gère nos deniers avec tant de noblesse, détachée et désintéressée dans le geste ; soit à un troisième larron, courtier marron, versé dans l'art de trafiquer des consciences, bien que l'on prétende, avec un peu de malice pacifiste, que les consciences sont pour rien en temps de guerre. Je m'abstiens, cousine, dans cette controverse : je me ralherais sans doute à notre grand Barrés, qui affirma un jour que tout est magnifié par la fièvre des combats.

Fièvre des combats et fièvre des affaires sont sœurs. Les fidèles de la seconde, qui semble toutefois la plus hygiénique et la plus profitable, s'efforcent de gagner tout pendant que les premiers consentent à tout perdre. C'est logique, compensateur et nécessaire pour réaliser une harmonie depuis toujours préétablie.

Mais cette harmonie durera- 1- elle? Les fiévreux de la guerre tendent à diminuer de jour en jour

pendant que, du même coup, grossit le nombre des fiévreux de l'affaire ; et, par un phénomène vraiment curieux, ce que la défense nationale y perd ne semble pas contrebalancé parce que la prospérité nationale y gagne, ou plutôt aurait pu y gagner. On donne de cela l'explication suivante, un peu spécieuse, que je vous livre pour ce qu'elle vaut.

L'échappé du front résolu aux affaires entre immédiatement dans la noble et innombrable corporation des intermédiaires. Or, vous pourrez multiplier par 10, 100, 1 000 le nombre de ceux-ci, vous n'obtiendrez pas un gramme de marchandises de plus sur le marché. Mais, tout au contraire, des accaparements partiels seront réalisés, de nouveaux stocks s'accumuleront, des trusts insoupçonnés surgiront. De produits, peu ou point. De privations, de misère, encore plus.

Un œuf, un pauvre petit œuf, — je vois, cousine, vos yeux s'allumer de convoitise, — pour arriver jusqu'au consommateur, doit passer par dix mains, au risque de se casser ; il vous coûtera dix fois plus cher ; mais ce ne sera toujours qu'un pauvre petit œuf. Car les dix possesseurs des dix mains ne pondent pas pour vous ; ils pontent contre vous.

Vous riez ! Pas nous, économistes du front qui n'avons sans doute pas beaucoup de science théorique, mais qui sommes quelque peu doués d'un sens pratique peut-être un peu brutal

Aussi votre cousin, qui se prétend pourtant homme d'action, n'est-il pas très enthousiaste de la fièvre mercantile, trop mercantile, allais-je dire, pour être honnête, surtout pendant que nous sommes encore, sur le sol de France, face à face avec l'Allemand dans un tête-à-tête sans amour.

Moins enthousiaste encore parce que cette fièvre débordante a rayonné de Paris sur la province, et s'est étendue jusqu'à l'arrière- front où le paysan, épris par principe vital de tout ce qui est gain, n'y a pas résisté. Il s'est mis à étrangler le combattant tout comme le ferait un mercanti de grande envergure.

Et comme, malgré notre habitude d'être volés, nous protestons pour la forme, rappelant à ces trafiquants sans consoiance que nous nous battons pour la défense de leurs gros sous, ils nous répondent à la façon sans façon de l'un d'eux : (( Mais oui, mais oui^ on Je sait ; il n'y a pas que vous ; j'ai eu un cousin tué et j'ai un ami qui a la croix de guerre. Et moi-même, si je pouvais !... »

Vous ne saisissez pas la valeur de l'argument ; moi non plus.

Il est vrai que, depuis la guerre, j'ai renoncé à comprendre quoi que ce soit.

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