‹ La grande crise, romanChapitre 8 sur 41 · SIMPLIFIONS LA TENUE · texte numérisé non relu

SIMPLIFIONS LA TENUE

Cousine,

Je vous veux mille morts — bien entendu, mille morts parmi les roses, à la manière de d'Annunzio, et non mille morts dans l'effroyable enlisement du bled boueux — pour ne pas m' avoir informé de mille détails dont nous autres, combattants, devrions être instruits, et que vous seuls, civils, pouvez connaître.

Figurez- vous qu'un papier très administratif vient de parvenir ici, en deuxième ligne, aux fins d'enquête sur mon passé, ma manière habituelle de servir, ma pensée, ma moralité. Me voilà suspect d'être suspect. Et pourquoi? J'ai négligé, lors de mon dernier séjour de convalescent à Paris, de saluer un assimilé général de je ne sais plus quel service extra- militaire.

Hélas! j'avais pris cet homme pour un brillant Belge, pour un riche Anzac, ou pour un chef de la Tchernagore ; fatale erreur. Mais erreur, direz-

la|grakd£ grise.

vous, n'est pas compte. Le chatouilleux personnage a pourtant réglé mon compte ; il m'a fait arrêter.

Alors, j'ai juré mes grands dieux que je ne savais pas ; piteusement, j'ai argué de possibilités de confusion, d'ignorances explicables par une trop longue présence au front. Mais, d'un geste digne et large, soulevant un pan de son manteau, le héros inconnu a découvert à mes yeux éblolïis la plus rutilante des rosettes rouges : « Si vous ne "saluez pas les non-combattants, saluez au moins la Légion de l'honneur. »

« Gomment aurais-je pu deviner le ruban sous l'étofîe? » lui répondit l'agneau. La rage de l'animal n'était pas assouvie. Depuis, il me poursuit de sa colère vengeresse. Pauvre petit combattant de l'Avant, sans défense contre l'Arrière, j'aurais sûrement par ses pompes et par ses œuvres été expédié au front si je n'y étais rivé déjà depuis trente mois. Et ' pourtant, comme j'ai racheté ma faute, durant tout le reste de ma convalescence ! Oh comme ! Oh combien ! Discipliné comme vous savez, j'ai salué, j'ai salué, j'ai salué, j'ai salué sans trêve, sans mesure, sans fin, sans nécessité, sans raison, sans discernement, sans ironie, sans colère, sans joie, sans que jamais mon bras ait connu la lassitude, j'ai salué des Monténégrins, des Canadiens, des chauffeurs de taxis, des policemen, des nègres, des mulâtres, des Japonais, des Toucouleurs ! Gela ne valait-il

pas mieux que de courir le risque redoutable de tomber dans le piège de « l'assimilé » supérieur

en grade?

Dame, cousine, je ne tenais pas à aggraver mon cas en récidivant. Par discipline, j'ai affronté le ridicule.

Un jour que je venais de saluer deux grands chefs constellés d'étoiles — ils en avaient, je crois, même sur les manches, — j'entendis une jeune fdle qui avait probablement beaucoup fréquenté la rue et l'armée, proclamer un peu désobligeamment : « Ah ! mince alors ! c'lui-là, y salue les sous-ofïs alliés. Pas malheureux d'êt' yeutenant et d' connaît'e rien. » Elle avait raison évidemment.

Mais, cousine, je vous déclare grandement coupable. Puisque cette jeune personne, assurément peu instruite aussi bien que peu éduquée, se montrait capable de discerner au premier coup d'oeil un général d'un caporal, et un Belge d'un Serbe, vous, qui êtes observatrice, fine, prévoyante et avertie, vous auriez pu m' instruire de ces rudiments militaires.

Nombre d'écriteaux érigés sur les boulevards portent : « Soyez bons pour les animaux. » Ajoutez-y cette suscription : « et pour les combattants ».

Car ils sont plus bornés et plus dignes de pitié que leurs frères inférieurs. Au front, la hiérarchie est simplifiée dans ses insignes. On porte une, deux, trois, quatre, cinq, six petites ficelles dorées, mais >sous la manche, où elles se cachent.

mais où nous savons bien les trouver. Au-dessus il y a les étoiles. C'est au firmament. Mais les minables culs-terreux que nous sommes aiment à contempler le ciel. L'ayant vu, ils s'inclinent très bas. Et voilà !

Chez vous, je suis perdu sans remède. J'ai trouvé des galons insoupçonnés de forme, de position, de teinte, de dimensions : d'énormes et de minuscules ; des verticaux et des horizontaux ; des (( oblique à droite » et des « oblique à gauche » ; je me suis égayé au spectacle de brisques folles et de chevrons à gradins, de filets courbes aux méandres capricieux, de guirlandes d'inscriptions, de broches de décorations, d'écussons affichant à l'envi leur fantaisie et leur originalité ; je me suis effaré de quatre-vingt-seize insignes divers que j'ai pu dénombrer entre la place de la Bastille et la place de la Concorde et qui correspondaient à des emplois ou à des services particuliers ; j'ai louché aux uniformes multicolores, à des bleus, à des rouges, à des noirs, à des verts, à des bruns, à des jaunes, à des gris, à des « olive », à des « réséda » ; je me suis rincé l'œil aux combinaisons harmonieuses, savantes et subtiles de ces teintes, d'autant plus riches et chatoyantes qu'elles sont fréquemment renouvelées ; j'ai clos mes paupières outragées par des coiffures aussi diverses de forme et aussi inattendues que tous les chapeaux de femmes au noble et galant pays de France.

Cousine, je m'y perds. Mon pauvre crâne éclate

SOUS la pression que je lui impose, dans ma rage d'apprendre la valeur des insignes et la genèse des tenues. En vérité, en vérité, je vous le dis : les Allemands ne sont pas seuls à subir une écrasante pesée sur leur front.

Encore si vous aviez pitié de mon martyre ! Mais je vous vois d'ici hausser les épaules et je vous entends murmurer : « Dieu ! que ce cousin a donc tort de s'en faire pour si peu. »

C'est vrai. Plus d'un petit jeune homme frais habillé, frais guêtré, molletiéré ou botté, frais coiffé, frais rasé, trop frais en tout et pour tout, pour ne pas être trop fraîchement Français, plus d'un petit jeune homme privé de tous les grades compromettants qui obligent au devoir, se montre plus désinvolte et moins scrupuleux sur le respect dû à un supérieur. Me croise-t-il dans la rue? Il me frôle, me dévisage, me toise, m'éclabousse de son luxe et de son insolence en attendant le jour où il écrasera mes pieds en marchant dessus. Moi, je ne le fais pas arrêter. Ils sont trop. Et puis, bien franchement, je ne tiens pas à leur salut. J'aime mieux le petit salut plein de bonhomie de mon brave poilu, qui, parmi la foule bigarrée, sait me distinguer et me traduire, du geste qu'il esquisse, sa pensée de compagnon d'armes : « Respect à toi, je te reconnais. Tu es des nôtres. »

Je lui réponds tout de suite, ostensiblement, avec joie, pour qu'il comprenne qu'il ne s'est pas trompé, pour que mon sahit lui murmure : « Oui,

je suis tien. Tu es de ceux que j'admire pour leurs souffrances. Tu es celui que j'aime pour son courage et son stoïcisme. »

Je vais plus loin, cousine. Celui-là, je crois bien que si je le rencontrais dans une maison amie, je l'accolerais, chaleureusement, fraternellement.

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