TOTEM
que celte confusion dont parle H. Spencer se produise, il faut déjà qu'existe cette croyance, dont l'hypothèse prétend expliquer la genèse, d'une parenté possible entre des hommes et des animaux. Dans les cas, d'ailleurs en très petit nombre, où les méprises invoquées par H. Spencer ont pu se produire, elles n'ont exercé sur le développement des institutions totémiques qu'une influence secondaire. Cette théorie ne fait du reste qu'introduire dans les faits une complication inutile: elle prétend en effet rendre raison de l'existence des cultes zoomorphiques en les rattachant aux cultes ancestraux par l'intermédiaire du totémisme ; or, d'une part, il existe des cultes zoomorphiques en des groupes ethniques où les institutions totémiques sont inconnues et, d'autre part, il est un certain nombre de peuplades (Kwakiutl, etc.), qui ne se considèrent point comme rattachées à leurs totems par un lien de filiation.
Mac Lennan s'est beaucoup plutôt attaché à l'aspect social qu'à l'aspect rehgieux de ces pratiques et de ces coutumes ; il a surtout cherché à établir par l'étude des survivances du culte des animaux dans l'antiquité ar^^enne et sémitique que les civilisations européennes et asiatiques ont dû traverser à un moment de leur évolution une période où la famille et le clan étaient organisés comme ils le sont dans les sociétés sauvages actuelles où le régime totémique est encore en vigueur.
Lang accepte, dans l'état actuel de la science, comme un fait ultime l'existence du totémisme ; il ne tente pas de fournir de son origine aucune explication, repousse toute assimilation entre les totems de clan, qu'il regarde seuls comme des totems, et les multiples protecteurs à forme animale ou végétale des sociétés religieuses et des individus, et considère le lien totémique essentiellement comme un lien de parenté ; il admet d'ailleurs comme préexistante la croyance en une universelle parenté entre tous les êtres de la nature et une singuUère capacité à se transformer les uns dans les autres ; il montre parfois une tendance, un peu contradictoire avec sa prétention de maintenir dans leur plénitude l'originalité et le caractère distinct et séparé des croyances et des rites totémiques, à absorber dans le totémisme tous les cultes thériomorphiques.
Robertson Smith et, à sa suite, F.-B. Jevons, ont considéré le régime totémique comme essentiellement constitué par un contrat explicite ou tacite passé entre une espèce animale ou végétale, investie d'une puissance surnaturelle, contrat qui n'a point abouti seulement à nouer entre eux une alliance pour leur défense mutuelle, mais les a rendus, au sens propre du mot, une même chose et un même sang, les a fait participants à une même vie. C'est un « Blood-covenant » (alliance par le sang), qui crée une « Blood-brotherhood » (fraternité par le sang), et dont l'instrument habituel est le sacrifice totémique. Ils font dater des premières alliances conclues entre les tribus nomades et les animaux l'éveil du véritable sentiment du divin et rattachent aux rites et aux croyances totémiques le culte des animaux domestiques et la plupart des pratiques cérémonielles qui s'adressent aux arbres et aux plantes. Ils opposent cette religion d'alliance aux pratiques magiques, et lui assignent un caractère toujours collectif et public, un caractère social qui lui confère sa signification proprement religieuse, et la différencie nettement des rites auxquels l'individu recourt dans son propre intérêt.
C'est à cette même théorie du contrat ou du pacte que s'est rallié S. Reinach; il considère toutefois comme une notion secondaire et dérivée la notion de la parenté entre les membres animaux et humains du clan et, à plus forte raison, celle de la descendance d'un ancêtre commun ; il n'exclut pas explicitement des cultes totéiniques les éléments magiques et insiste surtout sur les relations qui unissent aux tabous multiples dont les animaux sont l'objet les interdictions totémiques; il fait
du totémisme, comme Jevons, un stade nécessaire de l'évolution religieuse.
Frazer, en s appuyant tout spécialement sur les arguments que lui fournissait l'étude des cérémonies en usage, lors de l'admission des jeunes gens et des jeunes filles au rang des guerriers et des femmes nubiles, fait consister essentiellement le lien tolémique en un échange d'âmes entre le totem et l'homme auquel il est uni par une alliance. Lors des danses sacrées où l'on figure la mort et la résurrection du jeune homme, son âme ou sa vie est extraite de son corps et transférée au totem. L'extraction de son âme ou de l'une de ses âmes ou d'une partie de sa vie tue le jeune initié, mais un échange d'âmes s'opère entre son totem et lui ; lorsqu'il ressuscite, il est devenu un animal, c'est à bon droit qu'on peut l'appeler ours ou loup. Le sauvage se met ainsi à l'abri des multiples dangers naturels et surnaturels qui l'environnent ; on ne peut plus le tuer, puisque sa vie, qui continue cependant à animer son corps, n'est plus en lui, mais déposée en un animal ou peut-être dispersée entre tous les individus qui composent l'espèce, et d'autre part, il puise dans son étroite union avec l'animal divin ou la plante sacrée, dont l'esprit habite en lui, une force et une vigueur plus grandes qui le mettent en état de lutter avec les meilleures chances de succès contre les guerriers des tribus rivales et les artifices puissants des sorciers.
Les analogies deviennent dès lors frappantes entre le totem de clan, les totems de sexe, les totems de congrégations ou de confréries et ce que Frazer a appelé les totems individuels : ce qui apparaît essentiel, c'est la liaison entre un individu humain et un groupe d'animaux ou de plantes; ce qui semble, au contraire, secondaire et dérivé, c'est l'alliance entre l'espèce animale et le clan humain. Si un clan a pour totem un certain animal, c'est que traditionnellement c'est aux animaux de cette espèce que les hommes de la tribu ont transféré leurs âmes ; une fraternité réelle est née entre eux et les êtres en qui leurs âmes ont trouvé un sûr abri ; les ancêtres des uns sont devenus les ancêtres des autres, et c'est dans un sens littéral qu'il faut prendre les traditions qui font remonter à un kangourou, à un lézard, à un castor ou à une loutre, l'origine première de tel ou tel clan. Mais cette parenté, cette alliance même sont ici plus encore des résultats que l'objet même des pratiques totémiques. Tylor, en mettant à profit les travaux de Wilken, a cherché à établir que le totémisme avait essentiellement son origine dans la croyance à la réincarnation des âmes des ancêtres dans telle ou telle espèce animale ou végétale.
Dans ses articles récents de la Foi^tnightly Review, Frazer a exposé une nouvelle théorie sur l'origine du totémisme, théorie où il a été amené par les travaux de B. Spencer et Gillen sur les tribus de l'Australie centrale. D'après cette manière de voir, la signification primitive des rites totémiques serait essentiellement magique. Chaque groupe totémique exerce sur telle ou telle espèce animale ou végétale, ou sur telle classe de phénomènes naturels, une autorité et un contrôle particuliers ; des cérémonies magiques (Intichiuma) sont célébrées par ses membres dont Tobjet est d'accroître le nombre des animaux, de rendre les plantes plus abondantes en fruits, de faire tomber la pluie ou de réduire à l'impuissance les êtres et les phénomènes malfaisants. Ces cérémonies viennent se ranger dans la catégorie des pratiques de magie sympathique ; c'est en s'identifiant rituellement aux animaux, aux plantes ou aux autres kobongs que les membres du groupe réussissent à exercer une action sur eux. L'organisation totémique apparaît, à la lumière de cette nouvelle théorie, comme une sorte de société coopérative de magiciens destinée à assurer à la fois l'alimentation et la protection de la tribu. Il semble aussi que les tabous alimentaires et sexuels que nous retrouvons presque partout en connexion étroite avec le totémisme n'aient point un caractère primitif, mais dérivé, et que l'exogauue de