THOMISME
tion de son vouloir^ met au premier rang sa science parfaite. L'être où se mélangent l'acte et la puissance est absolument subordonné à l'actualité pure ; il suppose les idées divines, la création, qu'on peut concevoir comme éternelle, la Providence. Dans la composition de matière et de forme, sous laquelle il se présente d'abord, la matière ne saurait être sans la forme. Mais il y a des formes séparées, excluant toute union avec la matière — tels les anges — contingentes, parce que leur essence est limitée par leur existence. La forme substantielle est la cause constitutive de Têtre, elle est le principe d'unité, source de l'activité et siège des inclinations naturelles ; elle est donc unique dans un être corporel. La matière, élément constitutif des corps, est une substance incomplète, intermédiaire entre l'être et le non-être. Elle ne constitue pas pour saint Thomas, comme pour certains de ses prédécesseurs et de ses contemporains, un facteur réel des substances spirituelles autres que Dieu. Le mouvement, par lequel passent à l'acte les formes de la matière, est défini par saint Thomas comme par Aristote. Dans la composition de l'essence commune et de l'essence individualisée, la véritable substance, c'est l'individuel ; l'universel, ante rem, est en Dieu; in re, dans les choses ; post rem, dans notre esprit. Le principe d'individuation, c'est la materia signala, c. -à-dire la matière première à laquelle a déjà été jointe une étendue. Par suite, la matière d'un sujet naturel est le principe d'individuation de l'être qui le suit dans la série des transformations et, dans la hiérarchie angélique placée en dehors du monde corporel, chaque individu constitue toute son espèce.
En physique, saint Thomas suit Aristote pour le mouvement corporel et ses espèces, pour le changement substantiel, pour l'évolution rythmique des formes à laquelle, il donne comme terme la gloire du Créateur; dans laquelle l'homme est un microcosme. Avec Ptolémée il admet le système géocentrique ; avec Aristote, l'influence des astres sur les corps terrestres. En psychologie, il distingue la substance et les facultés qui en sont les qualités ; il tient grand compte, en s'appuyant sur le rôle des espèces impresse et expresse, du côté psychique de la sensation ; il considère toutes nos connaissances comme abstraites. Ainsi Tessence, secundum esse in natura, est singulière ; secundum se, elle est une quiddité ; secundum esse in intellectu, elle est universalisée. La genèse des concepts — nihil est in intellectu quod non prius-fuerit in sensu, — suppose le phantasma ou image sensible qui, par l'action de l'intellect passif, devient la species intelligibilis impressa, dont l'intellect actif fait une species intelligibilis expressa, en achevant la connaissance. L'appétit est sensible ou rationnel : celui-ci est mû nécessairement vers le bien absolu ; il est libre, si la fin est un bien contingent. Dans l'homme comme en Dieu, la connaissance est antérieure à la volition. L'âme, forme substantielle du corps, est immatérielle tout entière et non seulement comme intellect actif; elle est partant tout entière spirituelle et immortelle. Elle ne préexiste pas au corps, mais elle est créée par Dieu; elle est, par conséquent, quoi qu'en disent les averroïstes, séparée des autres âmes et individuelle.
En morale, la fin de l'activité libre, de l'activité humaine sous sa forme la plus parfaite, c'est la vision et l'amour de Dieu. La loi naturelle, qui implique la syndérèse (V. ce mot), concourt, comme la loi divine, à la formation de la moralité. En politique, saint Thoriias subordonne le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, déclare d'origine divine toute autorité, proclame légitimes toutes les formes de gouvernement qui ont en vue le bien général.
Cette philosophie chrétienne et catholique, où entrent presque tous les éléments alors connus du péripatétisme et du néo-platonisme, devient pour la théologie une « vassale », capable de conquérir aussi bien que de défendre, pour son chef, des territoires fort étendus, une « servante » qui, au lieu de suivre pour tenir la queue, marche devant,
comme disait Kant, pour porter le flambeau. C'est ce que montre la Somme de théologie, où le philosophe et le commentateur, Aristote et Averroès, avec les autres philosophes étudiés par saint Thomas, tiennent leur place. C'est ce que montrent mieux encore les Commentaires sur les Sentences de Pierre Lombard, trop négligés par les philosophes qui n'y ont vu que de la théologie et par les théologiens qui trouvent dans la Somme une exposition plus systématique de la doctrine thomiste. Ces Commentaires se rapprochent de la Somme par l'étendue, le plan, le contenu, à tel point que Launoy voyait dans celle-ci le travail d'un frère prêcheur, inspiré surtout par les Commentaires. Or si l'on compare les Sentences à l'explication écrite de saint Thomas, on voit que celle-ci tient cinq ou six fois plus d'espace ; on peut mesurer ainsi l'accroissement qu'a pris la théologie en moins d'un siècle et, du même coup, se rendre bien compte qu'il est dû tout entier à l'acquisition par la philosophie de nouvelles richesses. Sur la nature divine, sur les êtres créés, anges et hommes, sur l'incarnation, les vertus et les vices, les sacrements et les fins dernières de l'homme, des questions sont posées, des objections soulevées et résolues, des prémisses avancées et justifiées, des conclusions proposées et établies, par l'appel incessant à l'autorité des philosophes, d' Aristote dont tous les ouvrages sont utilisés, d'Avicenne, d' Averroès, de Maimonide, comme des Latins que connaissait la période antérieure.
A la théologie ainsi enrichie par la philosophie, saint Thomas joint un Commentaire des livres saints plus étendu qu'aucun de ceux qui avaient été jusque-là en usage. Sans doute, il souhaitait éclaircir l'œuvre qu'il étudiait et méditait sans cesse ; sans doute, il se croyait des lumières spéciales, puisque saint Pierre et saint Paul lui étaient apparus, disait-il, pour lui expliquer un passage obscur et mystérieux d'Isaïe. Mais il voulait d'un côté faire pour l'histoire une synthèse analogue à celles qu'il a données pour la philosophie et la théologie : la Catena àurea, par exemple, a pour objet de reUer, avec les autorités des saints, les quatre Evangiles, comme s'ils étaient l'œuvre d'un seul docteur (historia unius hoctoris). D'un autre côté, l'interprétation allégorique, par laquelle on fortifie la connaissance et la croyance, l'interprétation morale par laquelle on cherche des règles de conduite, doivent se modifier et s'étendre avec les doctrines théologiques et philosophiques qu'elles accompagnent . Le Psautier, dit saint Thomas, découvre au fidèle tout ce qu'il doit savoir de la création, du gouvernement de l'univers, de la rédemption du genre humain et de la gloire des élus, comme de tous les mystères de J.-C. Il contient donc en germe tout ce que développe la Somme de théologie et il faut montrer, au moins par un certain nombre d'exemples, comment on l'y découvrira. La même œuvre devra être faite pour le Symbole, V Oraison dominicale et le Décalogue, comme pour le Livre de Job ou VEpître aux Romains.
Ainsi une philosophie orthodoxe systématisant tout ce qu'on possède des Latins et des Grecs, des Arabes et des Juifs, une théologie agrandie par cette philosophie, une interprétation allégorique et morale des livres saints, en accord avec le système, voilà ce que fut le thomisme. Sans doute, Duns Scot et Guillaume d'Occam, pour ne citer que deux noms célèbres parmi les représentants ultérieurs de la scolastique (V. ce mot), auront des disciples, mais la plupart des catholiques suivront, du xm® au XV® siècle, la triple direction inaugurée par sain-t Thomas. La Renaissance eut des platoniciens, des néo-platoniciens, des stoïciens, des averroïstes et des alexandristes qui conservèrent peu de chose du thomisme et parfois même du christianisme. Si la Réforme répudia le thomisme théologique, philosophique et exégétique, le concile de Trente s'y rattacha étroitement, et les jésuites s'en firent les propagateurs. Le progrès des sciences expérimentales, au début du xvii^ siècle, ruina le péripatétisme (V. ce