‹ La Grande encyclopédie (volume 2)Chapitre 138 sur 633 · TOURGUENIEV · texte numérisé non relu

TOURGUENIEV

passer de la parole à l'acte. Généreux, éloquent, convaincu, mais ne sachant pas prendre une décision dans la vie pratique et ne se gardant pas de graves indélicatesses, D. Roudine était un caractère vraiment pris sur le vif, dans la société russe en formation. En 1859 parut Uii Nid de seigneurs, un roman d'une portée plus générale que le précédent. Il s'agissait bien encore d'un caractère faible : Lavretski, mais l'effort du romancier portait surtout sur l'analyse des transformations du sentiment amoureux qui naît entre son héros déjà marié et une jeune fille, et qui survit à leur renoncement mutuel. Le succès de ce beau roman fut considérable et rendit définitive la renommée de Tourgueniev. Désormais, l'écrivain allait s'attaquer à des problèmes sociaux plus compliqués que les crises psychologiques qu'il avait démêlées jusqu'alors. Dans Pères et Enfants, paru en 1860, à la veille de l'émancipation des serfs, il créa le personnage devenu célèbre du révolutionnaire Bazarov. C'est là également qu'il remit à la mode, pour désigner ce personnage, un terme déjà ancien, qui devait faire fortune, le mot : nihiliste, Bazarov, ce révolutionnaire de théorie, qui ne respecte aucune croyance ni aucune tradition, et qui meurt d'une piqûre anatomique, est un produit russe préparé directement par une science mal digérée apprise dans les universités allemandes. C'est un pur théoricien, lui aussi, un homme pour qui l'harmonie n'existe pas entre l'idée conçue et sa réalisation. En 1859, Tourgueniev publia : la Veille, un roman assez étrange, dont le sujet lui avait été donné par un de ses voisins de campagne qui avait été victime d'un drame intime du même genre. En 1867, Fumée présenta une peinture satirique de la société russe qui se presse à l'étranger dans les villes d'eaux et de plaisir. Enfin, en 1876, dans Terres vierges, il abordait derechef, mais avec beaucoup plus de hardiesse et d'ampleur qu'autrefois, le problème de la conspiration. Sans idéaliser les conspirateurs, il nous les rend du moins sympathiques : nous avons tant de pitié pour Niéjdanov, le nihiliste trop faible pour passer à l'acte, et qui se tue pour avoir trempé dans un complot auquel il n'a rien apporté d'efficace ! Ici encore, nous sommes en présence d'un indécis et d'un rêveur comme le sont Roudine et Bazarov. A côté de ces grands romans, Tourgueniev écrivit des nouvelles souvent assez longues, et dont quelques-unes sont parmi les choses les plus délicates qu'il ait signées : citons Assia (1858); Premier Amour (1860); le Roi Lear de la steppe (1870); les Eaux printanières (1871), etc.

Un mot résume l'impression que produit sur tous les lecteurs l'œuvre de Tourgueniev : on sent (jue c'est l'œuvre d'un réaliste artiste. Parmi tous les écrivains russes, il n'en est pas un seul auquel ce nom convienne aussi sûrement qu'à lui. D'abord, il est un grand styliste. Dans une littérature dont les représentants s'inquiètent assez peu en général de la forme extérieure, il a apporté un souci de la forme et de l'harmonie qui l'égale aux plus grands maîtres du style dans les autres langues de l'Europe. A la langue russe si riche, si souple, si harmonieuse, il a su faire rendre des sons merveilleux. Telle de ses pages est rythmée comme un chant, et la couleur aussi bien que les formes y sont fixées avec une incomparable maîtrise.

Tourgueniev n'est pas seulement artiste par la magie du style ; il l'est également par la pénétration de l'analyse et par l'art de la composition, et, ici encore, il se distingue de ses compatriotes dont les romans sont volontiers massifs et diffus. Ses romans sont courts, non parce que l'auteur manque de souffle, mais parce qu'il s'est appliqué à se restreindre, et que, sous la forme apparente d'un récit abandonné, il s'est efforcé de donner à ses lecteurs, par quelques mots choisis, l'impression exacte de toutes les nuances psychologiques qu'il étudie. Tout chez lui contribue à éclairer les caractères de ses personnages principaux, comme chez Tolstoï, par exemple, tout contribué à donner la physionomie d'une époque. Si donc il est juste de dire que Tourgueniev fut un évocateur de la société

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