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TRANSEPT - TRANSFORMATION

gothique dans la région septentrionale surtout, où s'est exercée l'influence germanique (cathédrales de Tournai (transition), Noyon, Soissons; église de Châalis (Oise), éghses démolies de Saint- Lucien de Beauvais, Cambrai, Yalenciennes. Ce plan se rencontre aussi quelquefois encore dans le Centre, comme à Saint-Maurice de Gensay (Vienne), Saint-Lyphard de Meung et Le Vigan (Loiret).

L'absence ou l'adoption du transept est sans rapport avec l'importance de l'église : beaucoup de chapelles de villages en ont, tandis que de très grandes églises peuvent en être dépourvues.

Quelques rares églises ont deux transepts : à l'époque romane, la principale était celle de Cluny ; celles de Souvigny et de Saint-Benoît-sur -Loire imitent en petit cette disposition ; au xni® siècle, l'église de Saint-Quentin possède encore deux transepts. Dans l'école germanique, il existe une série d'églises à deux transepts, mais d'un type tout différent : ce sont des églises à absides opposées, précédées chacune d'un transept, comme la cathédrale de Worms, ou des églises à narthex plus large que la nef, tandis que les précédentes ont leurs deux nefs transversales vers l'E. Le transept peut être moins élevé que la nef, comme à Ebreuil (Allier, xi® s.), le Vignogoul (Hérault, xm^ s.), Nicosie (Chypre, xiii^ s.), ou plus souvent égal à la nef. Il peut avoir des collatéraux ; ce développement existe à l'époque romane à Saint-Sernin de Toulouse, Conques, Compostelle, Ely (Angleterre), Lillers (Pas-de-Calais), mais il est très rare: il est, au contraire, fréquent dans l'architecture gothique. Le transept a généralement des chapelles à l'E. ; leur nombre est variable. L'intersection de la nef et du transept se nomme carré du transept ou croisée ; il est couvert d'une coupole dans les écoles romanes du S. et de l'E. de la Loire et surmonté d'une tour-lanterne dans les écoles normande, Êçermanique et lombarde. C. Enlaht.

^ TRANSFÈR£IVIENT (Admin. crim.) (V. Prison).

TRANSFERT (Législ. et Fin.) (V. Cession et Valeurs mobilières).

TRANSFIGURATION ( Fête de la). Elle a été instituée pour célébrer le souvenir du fait relaté dans les Evangiles selon saint Matthieu (xvii, 1-8), saint Marc (ix, 4-8), saint Luc (ix, 28-36) : « Jésus, ayant pris avec lui Pierre, Jacques et Jean, monta sur une montagne pour prier. Pendant qu'il priait, son visage parut tout autre, et ses habits devinrent blancs et resplendissants comme un éclair. En même temps deux hommes s'entretenaient avec lui. C'était Moïse et Elle, qui apparurent avec gloire et parlaient de sa mort, qu'il devait accomplir à Jérusalem ». La légende, prétendant compléter le récit évangélique, place ce fait sur le mont Thabor. — On a dit que cette fête était déjà célébrée en Orient, dès le iv® siècle, et qu'elle ne fut étabUe en Occident qu'après le v^ siècle. Cela n'est attesté par aucun document sérieux. Néanmoins, l'institution paraît fort ancienne : on la trouve mentionnée dans le calendrier arménien, au 14 juillet; dans les calendriers byzantin et éthiopien, et dans le Martyrologe romain, au 6 août. En 1456, Calixte IIÏ composa un office pour cette fête, et y attacha des indulgences en mémoire d'une victoire remportée en la même année sur les Turcs, près de Belgrade. E.-H. V.

TRANSFIXION(Chir.). C'est le procédé de tailledes lambeaux qui consiste à passer un couteau de part en part à la base du lambeau et à le tailler de dedans en dehors. Ce mot désigne encore le procédé d'ablation de tumeur en divisant la tumeur de la base au sommet en deux parties que l'on enlève ensuite successivement.

TRANSFORMATEUR (Electr.). Un transformateur de courants alternatifs est un appareil destiné à remplacer un courant électrique par un courant de même fréquence et de tension différente. Il se compose essentiellement d'une bobine en fer, sur laquelle s'enroulent des fils parcourus séparément par les deux courants ; l'un des courants, appelé primaire, engendre l'autre, appelé secondaire, par

un effet d'induction. L'intensité primaire n'est pas en concordance avec la force électroraotrice : il y a un décalage plus ou moins important. L'hystérésis, les courants de Foucault et les résistances des circuits donnent lieu à. des pertes d'énergie qui se manifestent par réchauffement des fils ; avec un appareil bien installé, la température ne doit pas dépasser 70° C. Le rendement est d'ailleurs variable avec la charge. Les deux courants ayant le plus souvent des tensions très inégales, l'isolement doit être établi avec grand soin. Ordinairement le transformateur est renfermé dans une boîte en fonte, remplie d'huile ou de paraffine. Il est prudent de disposer des appareils de mise à la terre pour éviter les accidents qui résulteraient d'un contact accidentel entre les deux courants. Il existe aussi des transformateurs de courants continus, mais ils sont bien plus compliqués que ceux des courants alternatifs. Le procédé le plus ordinaire consiste à mettre en action, au moyen du courant primaire, un moteur électrique qui fait tourner une dynamo produisant le courant secondaire. Pour transformer un courant alternatif en courant continu, ce qui est nécessaire, par exemple quand on veut charger des accumulateurs, on peut avoir recours à l'emploi de champs tournants ou à celui de moteurs synchrones. L. Lecornu.

TRANSFORMATION. I. Géométrie. — Transformation DES coordonnées. — C'est un problème qui a pour but de calculer les coordonnées d'un point dans un système, en fonction des coordonnées du même point dans un autre système. On trouvera dans les traités d'analyse les plus usuelles parmi les formules très nombreuses qui en procurent la solution. Elles sont d'un caractère trop spécial pour que nous jugions utile de les reprduire ici.

Transformation des figures. — Si l'on fait subir aux coordonnées des points d'une figure une transformation, ou, ce qui revient au même, un changement de variable, le point M qui avait pour coordonnées x,y, ... va avoir pour coordonnées x', y', .... Il sera remplacé par un autre point M' qui sera le transformé ou le correspondant de M, ou même si l'on veut l'image de M. L'ensemble des points!' constituera la figure transformée de la figure ensemble des points M. Telle est la définition la plus générale que l'on puisse donner du problème de la transformation, défimtion qui s'applique aux figures planes, aux figures dans l'espace et même à l'hyperespace. Les coordonnés rc, ?/ ... sont d'ailleurs quelconques, rectiHgnes ou curvilignes, cartésiennes ou tangentieiles ; les oî, y ... peuvent être ou ne pas être de même espèce que x', y'...

Deux figures égales sont transformées l'une de l'autre par une substitution orthogonale de déterminant un ; deux figures semblables sont transformées l'une de l'autre par une substitution résultant d'une multiplication des coordonnées par un facteur et d'un déplacement ; les figures homographiques sont transformées l'une de l'autre par une substitution linéaire, etc. (V. Homographie, Homologie. Inversion, Conforme, Substitution, Quadratique. . .) .

Nous ne pouvons ici considérer le problème général de la transformation des figures dont le champ embrasse toute la géométrie supérieure et la théorie de l'hyperespace. Disons, toutefois, que la transformation d'une figure permet de généraliser à l'infini les propriétés élémentaires des figures, ainsi qu'on peut le voir dans les articles consacrés aux mots auxquels nous avons renvoyé.

II. Mécanique. — Transformation de mouvement. — Les mécanismes sont des appareils destinés essentiellement à réaliser la transformation d'un mouvement en un autre. Par exemple, le système constitué par une bielle et une manivelle permet de transformer un mouvement rectiligne alternatif en un mouvement de rotation continue. L'étude des mécanismes fait l'obJBt de la cinématique appliquée (V. Organe).

BiBL. : GÉOMÉTRIE. — Les œuvres de Chasles et Pon- CEiET, les traités classiques de Salmon, et, d'une façon générale, tous les traités d'analyse un peu étendus.

TRiNSFORMISME

TRANSFORMISME. Le transformisme, c.-à-d. la théorie d'après laquelle les espèces animales et végétales vivant actuellement descendraient d'espèces antérieures et différentes, n'a guère fait son apparition dans la science qu'il y a, au plus, un siècle. On peut trouver dans des écrits antérieurs des affirmations plus ou moins précises de la variabilité des espèces : par exemple, les ouvrages publiés par De Maillet sous le pseudonyme de Telliamed (Entretiens cVun philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, 1748) et par Robinet [De la nature, 1766) contiennent, à n'en pas douter, l'exposé d'une doctrine contraire à celle de la fixité, mais la manière dont la question est traitée et le peu de documents à l'appui que fournissent ces auteurs ne permettent pas de considérer l'hypothèse du transformisme comme ayant acquis avec eux droit de cité dans la science proprement dite. On a voulu aussi considérer Gœthe comme le père du transformisme, mais il n'a pas de droits bien réels à cette gloire, quoique son beau mémoire sur les métamorphoses des plantes traite un sujet qui ne manque pas de rapport avec la question de la variation des espèces et que, d'autre part, dans d'autres ouvrages, il ait plusieurs fois affirmé sa croyance à la transformation des êtres vivants. Lamarck le premier, dans deux ouvrages immortels (la Philosophie zoologique et Histoire naturelle des animaux sans vertèbres) y fit un exposé complet de l'hypothèse de la descendance et donna, en outre, l'explication des moyens naturels par lesquels se produit la variation adaptative. Dans son essai d'explication, on peut relever, à côté de principes admirables, des conceptions erronées dues au peu d'avancement des sciences naturelles à l'aurore du XIX® siècle. Néanmoins, on ne doit plus aujourd'hui lui contester la gloire d'avoir posé et partiellement résolu la question de l'origine des espèces. Geoffroy Saint-Hilaire travailla dans la même voie et donna des explications légèrement différentes de celles de Lamarck, mais l'autorité despotique de Cuvier étouffa le transformisme au berceau et l'élimina de la science pour trente ans. Cette séduisante théorie était donc complètement oubliée quand, en 4859, elle fit avec Darwin une rentrée majestueuse dans le nconde savant. U Origine des espèces par voie de sélection naturelle produisit un tel mouvement d'idées que Darwin fut considéré par tous comme ayant introduit dans la science une donnée entièrement nouvelle ; Lamarck était oublié, et le mot darwinisme se substitua au mot transformisme. Cependant Darwin n'avait donné du transformisme qu'une interprétation nouvelle ; tout l'honneur de l'hypothèse revient à Lamarck auquel, d'ailleurs, le grand naturaliste anglais n'a pas rendu justice ; mais il faut bien dire aussi que, sans l'ouvrage de Darwin, sans son ample moisson de faits et son ingénieuse interprétation de la variation progressive, le transformisme ne serait peut-être jamais sorti de l'oubH. Quoi qu'il en soit du mérite relatif des deux grands évolutionnistes, c'est de Darwin que date l'enthousiasme des chercheurs pour la question de l'origine des espèces. Hseckel en Allemagne, Huxley en Angleterre, se firent les apôtres de la nouvelle science ; aujourd'hui, quarante ans après l'apparition du livre de Darwin, il n'y a peut-être plus au monde un naturaliste sérieux qui ne soit adepte de la théorie transformiste, mais le nom de Lamarck a repris la place qui lui était due ; à côté des darwiniens qui veulent tout expliquer païf la sélection naturelle, il y a les lamarckiens qui donnent une importance prépondérante aux principes exposés dans la Philosophie zoologique, et de cette noble émulation entre les deux écoles transformistes sont nés d'admirables travaux qui ont renouvelé les sciences naturelles. Le transformisme a eu une telle influence sur la biologie que l'étude complète de la théorie de la variation entraînerait celle de la biologie tout entière. Nous devons, dans cet article, nous limiter à l'étude des grandes lignes de cette théorie.

C'est la paléontologie qui a, plus que toute autre science, nécessité le transformisme. On avait d'abord admis, naturellement, en considération du dogme de la création, que toutes les espèces vivantes avaient été créées au début telles que nous les connaissons aujourd'hui : ^{Fot numeramus species, disait Linné, quoi ab initio creavit inflnitum Ens. La découverte des fossiles dans des terrains assez anciens amena une modification dans cette manière de voir ; ces fossiles différaient en effet étrangement des êtres vivants connus aujourd'hui, mais le dogme de la création était si profondément ancré dans les esprits que, loin de conduire au transformisme, la constatation des différences entre les êtres passés et les êtres actuels fit admettre des créations successives. Les géologues croyaient encore à une série de cataclysmes qui auraient de temps en temps bouleversé l'aspect du monde et impitoyablement détruit tous les êtres existant préalablement à la surface du globe. Après chaque bouleversement, le monde était repeuplé par des créations nouvelles, hypothèse qui était d'ailleurs en parfait désaccord avec l'histoire de l'Arche de Noé conservant les espèces à travers le déluge. C'est néanmoins à cette fragile théorie que se rattacha Cuvier pour lutter contre le transformisme naissant. Plus tard, sous la grande impulsion de Lyell, les géologues renoncèrent au système des cataclysmes pour adopter celui des transformations progressives de l'écorce terrestre sous l'influence de l'action très prolongée de forces continues. La conséquence naturelle de cette nouvelle manière de voir était de faire abandonner la théorie des créations multiples succédant à des destructions totales ; la continuité des variations de la surface du globe devait amener à croire à une continuité analogue dans les formes vivantes et remplacer par l'hypothèse de la transformation des espèces celle de la destruction périodique de tous les êtres vivants. Quoiqu'il n'ait conduit qu'indirectement au transformisme par la compréhension des modifications lentes de la Terre, Lyell doit donc être placé à côté de Darwin et de Lamarck. La paléontologie est venue en aide à la géologie et a donné des preuves plus directes de la variation. Malgré la rareté des documents paléontologiques, malgré tous les hasards nécessaires à la conservation d'un fossile à travers les causes si nombreuses de destruction, on a pu reconstituer pour certaines espèces animales actuelles une véritable généalogie qui établit une continuité de formes ne pouvant s'expliquer que par des variations successives. L'exemple le plus célèbre est celui du cheval et de son pied monodactyle. On trouvera d'ailleurs un grand nombre d'exemples analogues dans les livres de Gaudry (les Enchaînements du monde animal) et de Cope (The primary factors ofbrganic Evolution), et la seule inspection des figures de ces ouvrages suffirait à convaincre un esprit non prévenu du bien fondé de la théorie transformiste. Comment se fait-il donc que, aujourd'hui encore, tant de livres contestent la valeur de cette théorie et la considèrent comme dénuée de fondement? C'est que, comme le dit plaisamment Huxley, Darwin a imposé à l'homme une des choses qu'il redoute le plus, la nécessité de reviser ses convictions. La transformation des espèces nécessite, pour être bien comprise, une étude longue et pénible, tandis que le dogme de la création immédiate ne demandait aucun effort. Il y a autre chose encore: le transformisme, s'étendant à tout le règne animal, atteint l'homme lui-même. Combien les ennemis de Darwin n'ont-ils pas tiré parti de ce fait que le grand évolutionniste anglais nous donnait les mêmes ancêtres qu'aux singes? Reaucoup d'hommes ne sont pas flattés de cette parenté, et la blessure d'amour-propre qui en résulte a conduit certains naturalistes à nier, contre toute évidence, les faits les mieux prouvés. La discussion entre Huxley et Owen est fort instructive à cet égard. Il est certain pour tout individu qui a désigné un singe anthropoïde que la structure de cet animal, tant par son squelette que par ses viscères, ne diffère en aucun point

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TRANSFORMISME

essentiel de celui de l'homme ; il y a seulement des variations dans les proportions. Owen, obéissant à des idées préconçues, affirma, sur la foi de figures trompeuses et sans avoir jamais disséqué un cerveau d'anthrophoïde, que certaines parties du cerveau de l'homme (parties en réalité peu importantes) manquaient à celui du gorille ou du chimpanzé. Cela fit beaucoup de bruit ; on crut ou l'on voulut croire, dans certains milieux, que le transformisme avait vécu. Huxley, ayant réussi à se procurer un cerveau de l'espèce incriminée, y découvrit sans la moindre peine les parties dont Owen avait affirmé l'absence. Il écrivit à Owen qu'il était en mesure de lui démontrer, }iôces en main, l'erreur matérielle dont il avait été victime. Cela n'empêcha pas Owen, deux ans plus tard, de répéter officiellement dans un congrès son affirmation première. Un tel exemple suffit à faire comprendre quelles difficultés a rencontrées le transformisme avant d'être adopté par la presque totalité des savants.

Ainsi donc, les espèces se modifieraient insensiblement, et ce serait l'accumulation de petites variations pendant une très longue suite de siècles qui aurait produit les divergences constatées aujourd'hui entre les divers types (lu règne animal et du règne végétal. Mais alor^,, disent les adversaires de cette manière de voir, puisque tout s'est fait par gradations insensibles, montrez-nous donc tous les intermédiaires. Darwin a répondu à cette objection en s'appuyant sur la pauvreté des collections paléontologiques ; il faut tant de conditions réunies pour qu'un fossile soit conservé à travers les chances de destruction que nous devons nous estimer bien heureux de trouver dans les couches géologiques les quelques débris que nous y trouvons. Quant aux espèces encore vivantes, Darwin explique également, d'une manière fort plausible, qu'elles ne comprennent plus les types intermédiaires moins bien armés, moins exactement adaptés. Il faut donc se contenter de constater la continuité, quand elle ressort par hasard des découvertes paléontologiques, comme dans le cas du cheval, et admettre dans les autres cas que les types intermédiaires ont disparu sans laisser de trace vivante ou fossile. Cette question de la continuité se posait en particulier pour l'homme avec plus d'intérêt que pour les autres espèces animales. Entre l'anthropoïde et l'homme, il y a des divergences indéniables. Huxley, comparant la descendance commune de Thomme et du gorille à la bifurcation d'un sentier au coin d'une crevasse de montagne, constate que la différence existant aujourd hui entre ces deux espèces ressemble au gouffre qui sépare les deux branches du sentier à mesure qu'on s'éloigne de la bifurcation. Pour franchir le gouffre, il faut remonter au point de départ. Mais, disent les adversaires du transformisme, montrez-nous ce point de départ. Par exemple, entre la capacité crânienne du singe le plus élevé et celle de l'homme le plus inférieur, il y a une différence qui est presque du simple au double ; montrez-nous le crâne de l'ancêtre qui a une capacité intermédiaire. A cela on répondait il y a dix ans par la pauvreté des archives paléontologiques et par la disparition des types intermédiaires : on n'osait pas espérer que des découvertes ultérieures combleraient la lacune, lorsqu'en 4892, le D"* Dubois trouva à Trinil, dans l'île de Java, le crâne intermédiaire demandé. On donne le nom de Pithecanthropiis à l'animal qui a laissé ce crâne, mais les non-transformistes qui promettaient d'avance de se laisser convaincre par la découverte de ce type, tant qu'ils espéraient qu*on ne la ferait pas, déclarent aujourd'hui que ce crâne n'a aucune valeur comme intermédiaire ; que c'est un crâne d'idiot, etc. Il est inutile d'insister sur celle question; il est probable que, longtemps encore, on niera la valeur de la théorie transformiste, pour des raisons qui n'auront rien de scientifique.

Cependant, si les espèces varient, on doit le constater soit expérimentalement, soit par l'observation, sur les êtres vivant actuellement et, en effet, la simple inspection des animaux prouve qu'ils varient sans cesse; les

enfants d'un même couple présentent, à côté de beaucoup de caractères communs, des divergences non moins appréciables : mais ces divergences sont-elles assez importantes pour permettre de dire que l'espèce a varié. Jamais en* une génération, cela est certain, et lorsqu'on a pu suivre ces divergences pendant un grand nombre de générations, l'observation n'a jamais été assez prolongée pour être comparable à la durée des époques géologiques pendant lesquelles se sont différenciées les espèces. Néanmoins, chez quelques types inférieurs, on a obtenu dans les laboratoires des variations très importantes, mais ces variations ont-elles, comme on dit couramment, dépassé les limites de V espèce? Naturellement, pour répondre à cette question, il faudrait une définition précise de ce qu'on entend par espèce en biologie, et il est extraordinaire que l'on discute depuis si longtemps la question de savoir si l'espèce est variable, sans s'être occupé d'avance de donner au terme espèce un sens absolument rigoureux. Quand une variation est obtenue, les non-transformistes prétendent toujours qu'elle a donné lieu à une variété et non à une espèce nouvelle. Qu'est-ce donc qu'une espèce ? Darwin a renoncé à le dire ; dans ses ouvrages, d'ailleurs, comme dans ceux de Lamarck, de Cuvier, etc., l'idée d'espèce est toujours encombrée de l'idée de parenté, et c'est là un manque de logique. Les êtres vivants jouissent d'une propriété qui les distingue des corps bruts ; c'est la faculté de reproduction. Que les rejetons soient, dans le cas des êtres inférieurs, identiques ^ dans le cas des êtres supérieurs, semblables seulement à leurs parents, c'est ce que chacun peut vérifier facilement. De là la complication qui existe dans la notion courante d'espèce. Il est, en effet, facile de constater que les enfants sont de la même espèce que leurs parents ; bien plus, au cours d'une observation limitée, on voit toujours que les êtres vivants, quels qu'ils soient, dérivent d'êtres de même espèce qu'eux. On peut affirmer qu'aujourd'hui il n'y a sur la terre aucun être vivant qui ne provienne d'un être de même espèce que lui ; Tespèce est héréditaire dans le cas normal, et il n'est pas d'être vivant qui ne tienne son espèce de l'hérédité. De cette constatation à la confusion entre la notion d'espèce et celle d'hérédité, il n'y avait qu'un pas ; on l'a franchi immédiatement. On a défini l'espèce par l'hérédité, par la parenté, comme si la notion d'espèce n'était pas une notion primitive, une notion logique indépendante des propriétés spéciales aux corps que l'on classe dans les espèces ; on peut définir rigoureusement l'espèce dans les corps bruts, et les corps bruts ne se reproduisent pas ; si les êtres vivants ne se reproduisaient pas, ils appartiendraient néanmoins à des espèces; s'il n'y avait pas deux individus qualitativement identiques, il y aurait autant d'espèces que d'individus, c.-à-d. que la notion d'espèce, applicable aux corps bruts, est indépendante des qualités spéciales des corps vivants. L'espèce, une fois définie logiquement, on constate que les êtres vivants ont la propriété tout à fait caractéristique de donner naissance à des êtres de même espèce qu'eux, mais, je le répète, cela est une propriété que l'observation découvre ; c'est, si l'on veut, le premier chapitre de l'hérédité, le premier résultat de son étude : V espèce est héréditaire. Dans tous les traités d'histoire naturelle, on retrouve la confusion entre la question de la définition de l'espèce et le fait que les enfants sont de même espèce que leurs parents ; le chapitre sur l'espèce commence toujours par la remarque de l'hérédité spécifique ; Cuvier a défini l'espèce : « la collection de tous les êtres organisés descendus l'un de l'autre ou de parents communs et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux ». Après une série de considérations sur les métis, Ed. Perrier écrit dans son traité de zoologie i « Il est donc bien clair que les individus appartenant à une même lignée, constituant, par conséquent, une espèce absolument authentique, peuvent différer beaucoup les uns des autres. Or, dans l'impossibilité où sont les naturalistes de savoir

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quels liens de parenté peuvent unir les individus plus ou moins semblables qu'ils étudient, ils décrivent comme autant d'espèces distinctes tous les groupes d'animaux entre lesquels ils constatent des différences d'une certaine grandeur. A la notion d'espèce basée sur l'origine commune se substitue donc, en fait, une autre notion basée sur la ressemblance, considérée comme signe de la communauté d'origine. Ces deux notions n'étant pas identiques, des variations individuelles, des variétés, des races naturelles sont souvent qualifiées du nom d'espèce. » Ces deux notions ne sont pas identiques, en effet, mais la notion réellement primitive est celle qui est basée sur la ressemblance, indépendamment de toute question d'origine. Montrez une petite cuiller à un enfant qui apprend à parler et enseignez-lui le mot cuiller, il appliquera naturellement ensuite cette appellation de cuiller à une cuiller plus grande que la première, à cause de la ressemblance et uniquement pour ce motif. La notion primitive d'espèce est fondée sur la ressemblance, et il suffit de réfléchir un instant pour se rendre compte que, de tous les groupes fondés sur la ressemblance, un seul peut être défini d'une manière précise et indépendante de toute convention : c'est le groupe défini par Videntité qualitatiue. C'est à ce groupe qu'il faut donner le nom d'espèce ; alors seulement on aura le droit de discuter la fixité ou la variabilité de l'espèce dans les générations successives d'êtres vivants ; on pourra poser la question du transformisme ; actuellement on ne la pose pas, ou, si on la pose, c'est avec un cercle vicieux évident : « Nous appelons êtres de même espèce des êtres qui descendent d'un ancêtre commun, et nous voulons démontrer que beaucoup d'espèces, actuellement vivantes, descendent d'un ancêtre commun, autrement dit que des êtres d'espèces différentes sont de même espèce ». Cela est parfaitement absurde, et c'est pourtant l'énoncé actuel de la question transformiste. L'absurdité ne saute pas aux yeux en général, parce qu'en biologie on est habitué à l'absence de précision ; quand un naturaliste dit que deux choses sont identiques, cela ne veut pas dire qu'elles sont réellement identiques, il peut y avoir entre elles de petites différence . Ce manque de rigueur dans le langage est déplorable ; il enlève aux sciences naturelles le droit de cité parmi les sciences exactes. Parlons rigoureusement : Le fils est, par définition, de l'espèce de son père ; le père est de l'espèce de son grand-père, et ainsi de suite,... donc, par définition, le fils est de l'espèce de son ancêtre le plus éloigné ; conclusion : l'espèce n'a pas varié. Le problème est résolu d'avance par la définition même, et cependant, à cause de l'élasticité du langage naturaliste, ceux-là même qui acceptent la définition de l'espèce par la descendance sont transformistes convaincus !

L'espèce est quelque chose de logique et est susceptible d'une définition logique indépendante des corps qui constituent telle ou telle espèce, indépendante des propriétés des espèces ; on peut définir l'espèce rigoureusement; on constate ensuite qu'il y a beaucoup d'espèces, et on étudie chacune d'elles séparément ; le but des sciences naturelles est l'étude des propriétés de chaque espèce isolément, puis la recherche de ce qu'il y a de commun à toutes, s'il y a quelque chose de commun, car ce quelque chose de commun c'est la vie. La définition de l'espèce doit être faite avant que l'on commence l'étude des sciences naturelles, la définition de la vie après qu'on l'a terminée, ou, du moins, parcourue dans son ensemble. Voilà la méthode logique. Définir la vie à priori et l'espèce à posteriori, c'est un contresens. Tandis qu'avec la définition qualitative de l'espèce, le problème du transformisme s'énonce en langage précis : des variations quantitatives se manifestent de la manière la plus nette à chaque génération d'êtres vivants ; peut-il aussi intervenir, au cours des générations, des variations qualitatives, des changements d'espèce ? A cette question, aucun naturaliste sérieux ne peut se dispenser aujourd'hui de répondre affirmativement.

La question du transformisme ne se borne pas à celle de la variation des espèces ; la science a aujourd'hui pour but de découvrir comment des variations successives ont conduit aux êtres actuellement vivants, et comment, sous l'influence des seules forces de la nature, se sont réalisés ces mécanismes merveilleux que nous appelons un chien, un chat, un singe, un homme î Le dogme de la création supprimait toute difficulté à cet égard ; il s'imjiosait quand la science était encore à l'état rudimentaire, et l'on peut affirmer qu'il y a un siècle, bien peu d'esprits étaient capables de s'élever à la conception d'une formation naturelle des êtres supérieurs. Il fallut le génie de Lamarck pour émettre cette opinion hardie, et il n'entraîna qu'un petit nombre de fidèles. Cuvier, ayant pour lui les croyances adoptées par la grande majorité des hommes, n'eut pas de peine à écraser dans l'œuf cette innovation dangereuse. Et, cependant, Lamarck avait donné aux hommes des armes à peu près suffisantes pour la compréhension de leur origine !

Le fond du système de Lamarck, c'est l'influence du milieu sur les êtres vivants ; aux variations de milieu correspondent des variations dans les besoins des animaux, d'où des réactions actives de ces animaux, et, comme résultat obtenu à la longue, des variations adaptatives dans leurs structures. Geoffroy Saint-Hilaire croit aussi à l'action du milieu sur les êtres vivants, mais son interprétation trop simpliste supprime presque totalement la réaction propre des organismes. Ainsi, par exemple, dans son système, les oiseaux doivent provenir des sauriens par suite de la diminution de la quantité d' acidecarbonique de l'atmosphère, parce que la respiration activée par l'abondance de l'oxygène a produit une élévation de la température du sang et une vitalité plus énergique dans les muscles et le système nerveux. Je ne fais que signaler cette conception mort-née de l'action directe du milieu, et je reviens à la théorie féconde de Lamarck. On peut la considérer comme résumée dans les deux principes qu'il a énoncés textuellement ainsi qu'il suit :

Premier principe : « Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et plus soutenu d'un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et lui donne une puissance proportionnelle à la durée de cet emploi ; tandis que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître ». C'est ce principe que l'on résume souvent dans la phrase trop courte et dangereuse par sa brièveté même : la fonction crée l'organe.

Deuxième principe i « Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée et, par conséquent, par l'influence de l'emploi prédominant de tel organe, ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus ». C'est la fameuse loi de l'hérédité des caractères acquis.

On voit aisément comment ces deux principes suffisent à expliquer l'évolution progressive des organismes. Voici un animal vivant aujourd'hui et se nourrissant d'une certaine manière dans des conditions d'existence qui sont réalisées depuis dix mille générations de son espèce : le caractère particulier, grâce auquel il se nourrit de cette manière dans ces conditions, a été acquis progressivement par ses ancêtres, il y a dix mille générations, mais acquis d'abord comme le résultat d'un effort constant, puis fixé petit à petit dans Thérédité de l'espèce au point d'être un caractère structural indépendant des conditions. L'être considéré dérive donc d'un ancêtre qui avait en moins le caractère en question. Cet ancêtre dérive lui-même d'un

TRANSFORMISME

ancêtre plus simple dépourvu d'un autre caractère de complexité, et ainsi de suite, on peut suivre, parla pensée, en remontant successivement la suite des générations pendant des périodes très longues, une série de formes de plus en plus simples, et l'on conçoit qu'en arrivant à l'origine on puisse trouver un être assez peu compliqué pour que sa génération spontanée ait été l'œuvre des forces naturelles. Telle est, brièvement résumée, la théorie de Lamarck, théorie dans laquelle on voit que l'adaptation de l'animal aux conditions de milieu résulte d'abord d'un effort direct de l'animal. Cette interprétation de l'acquisition des caractères utiles par un effort intelligent n'a pas satisfait les mécanistes. Vous voulez, disaient-ils, expliquer la formation des espèces actuelles sans l'intervention d'aucun acte surnaturel, vous avez la prétention de ramener la vie à des phénomènes purement mécaniques et vous ne vous apercevez pas qu'en faisant intervenir l'effort individuel dans le perfectionnement progressif des êtres, vous expliquez la vie par la vie même, ce qui est un cercle vicieux. En réalité cette objection des mécanistes est dénuée de fondement et l'on a pu donner de l'effort dit intellectuel une explication purement mécanique, mais elle a suffi pour faire préférer par beaucoup de savants le système de Darwin qui, du moins, ne fait appel à aucune intervention intelligente de l'être vivant pour expliquer la progression des espèces.

Darwin donne le premier rôle dans la réalisation de l'évolution progressive à ce qu'il appelle la sélection naturelle résultant de la lutte pour V existence. La repro- • duction des êtres donne, dit-il, beaucoup plus d'individus qu'il n'en peut vivre, car la quantité de matières nutritives existant à la surface de la terre est Hmitée ; un seul couple animal suffirait en quelques générations à peupler le monde si la plupart de ses descendants ne disparaissaient fatalement. Donc, parmi les individus beaucoup trop nom breux qui voient le jour, quelques-uns persistent, les autres meurent, succombent à la lutte. Il est logique de considérer comme plus aptes à vivre dans les conditions où ils se trouvent, ceux qui vivent que ceux qui meurent. On peut donc énoncer le principe évident de la persistance du plus apte en disant que, dans la lutte, ce sont les plus aptes qui persistent, et l'on est sûr de ne pas se tromper, pourvu que l'on définisse toujours plus apte, après coup, celui qui a persisté. De cette vérité de La Palisse, Darwin tire une conclusion très remarquable.

L'observation la plus élémentaire prouve que, dans les portées animales, il y a toujours des variations, des différences individuelles, grâce auxquelles on peut distinguer un frère de son frère. Quelles sont les causes de ces petites différences ? Elles sont tellement complexes qu'elles défient toute analyse, ce qui fait que Darwin les réunit sous le nom de hasard. Les variations sont donc fortuites, livrées au hasard, mais, par suite des différences qui en résultent, certains individus sont mieux armés que les autres pour lutter dans les conditions oii ils se trouvent. Ceux-là persistent et les autres sont éliminés dans la lutte par l'ensemble de toutes les causes naturelles que Darwin réunit sous le nom de sélection. Donc, si un caractère fortuit est utile à une espèce dans des conditions données, il avantage dans la lutte les individus qui en sont doués ; ces individus persistent donc au détriment des autres et ont des chances de transmettre à leurs descendants le caractère qui les rendait supérieurs, en vertu de la loi de l'hérédité des caractères congénitaux. Si les conditions de vie de l'espèce restent les mêmes pendant plusieurs générations, il est évident que, la sélection naturelle s'exerçant longtemps dans le même sens, il n'y aura plus au bout de quelque temps que les individus ayant ce caractère de supériorité dans les conditions considérées ; l'adaptation au milieu se sera donc faite tout naturellement, en vertu de variations fortuites, parce que la sélection naturelle aura fixé les caractères utiles. La progression de l'espèce résulte ainsi de la fixation successive des caractères utiles

que le hasard fait apparaître successivement dans les individus trop nombreux qui résultent de la reproduction. Voilà en quelques mots le système de Darwin ; il est très séduisant et il a entraîné immédiatement beaucoup de savants. L'auteur anglais a d'ailleurs publié à l'appui de sa théorie un grand nombre d'exemples prouvant que, même dans les cas où il ne paraît pas immédiatement évident, tout caractère existant dans une espèce actuelle, a été, au moins une fois, utile à l'espèce. La compréhension de l'utilité d'un caractère suffit donc à expliquer que ce caractère existe, et l'on voit le danger de cette manière de raisonner qui, dans un esprit peu armé, est capable de produire un finalisme tout à fait opposé au mécanisme de Darwin. Beaucoup d'auteurs, ayant mal compris la sélection naturelle, ont accusé Darwin de faire intervenir les causes finales en les déguisant ; beaucoup de darwinistes d'ordre inférieur sont finalistes sans s'en douter.

Il y a pourtant eu un cas dans lequel la sélection naturelle a semblé un défaut, un cas dans lequel Darwin a cru constater que la nature avait fixé dans les espèces certains caractères non seulement inutiles, mais même nuisibles en apparence. Il s'agit de la beauté, des couleurs voyantes et de la voix harmonieuse des mâles de la plupart des animaux supérieurs. Les couleurs voyantes empêchent l'animal de se cacher et le distinguent de loin à l'attention de ses ennemis ; la voix harmonieuse du rossignol doit attirer les chouettes et les chats-huants. C'est pour expliquer cette apparente contradiction avec le principe de l'utilité que l'auteur anglais a imaginé la sélection sexuelle. La sélection sexuelle résulte du fait que les heureux possesseurs des dons esthétiques ont plus de chances de plaire aux femelles ; ils courent plus de risques, ils peuvent être en butte à plus d'ennemis, mais ils ont aussi plus de chances de se reproduire et de transmettre par conséquent à leurs descendants leur beauté inutile. Ceci paraît différer au premier abord de la sélection naturelle et n'en est en réalité qu'un chapitre spécial, car, dans l'ensemble des causes naturelles de conservation, il faut compter aussi le choix par les femelles des mâles qui les féconderont. Pour les fleurs, c'était plus difficile, car les plus belles fleurs sont hermaphrodites, contiennent à la fois des éléments mâles et des éléments femelles. Darwin s'est précisément attaché à démontrer que, malgré les apparences, il n'y avait à peu près jamais auto-fécondation. La fécondation croisée est la règle, soit parce que les produits mâles et les produits femelles ne sont pas mûrs en même temps dans une même fleur (dichogamie), soit pour toute autre raison ; il faut que le pollen d'une fleur soit porté sur le stigmate d'une autre fleur, et dans certains cas le vent suffit à assurer ce transport du pollen, mais, le plus souvent, poiar les fleurs fermées, par exemple, comme celles du muflier, la fécondation croisée ne peut être effectuée que par les visites des insectes en quête de nectar ; on comprend donc que plus les fleurs seront belles et odorantes, plus efles auront de chance d'attirer les insectes et d'être fécondées, de sorte que si c'est Famour de la poule faisane qui a développé progressivement la beauté du coq faisan, c'est l'amour du papillon pour la rose qui a développé la beauté des fleurs. Et de fait, Darwin et Wallace montrent d'une manière bien intéressante l'évolution parallèle de la corolle de certaines fleurs et de la trompe des insectes suceurs de nectar. Un exemple devenu classique est celui dans lequel Darwin établit un rapport entre des choses qui paraissent d'abord n'avoir aucune relation, l'existence du trèfle rouge que seuls les bourdons peuvent féconder et la présence d'un grand nombre de chats dans le pays, chats qui détruisent les mulots ennemis des nids de bourdons... On voit combien est séduisante cette théorie darwinienne de la sélection naturelle et combien elle répond élégamment aux objections qui lui sont posées, Malheureusement, elle pèche par la base; elle suppose en effet que tous les caractères utiles, c.-à-d. en réalité tous les caractères de toutes les espèces

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vivantes, ont été produits une première fois par hasard' et il faut une foi bien robuste pour accepter un pareil postulatum; autant vaudrait admettre que tous les animaux se sont produits par hasard, tels qu'ils sont, ce qui supprimerait le problème.

Darwin n'a pas rendu justice à Lamarck ; ses élèves, plus intransigeants que lui-même, ont été jusqu'à nier le rôle que leur maître attribuait malgré tout à Thabiture et à l'hc^rédité des caractères acquis. Il y a aujourd'hui deux écoles antagonistes dans les naturalistes évolutionnistes, ce sont les néo-darwiniens et les néo-lamarckiens. Les néo-darwiniens ont pour chef Weissmann ; c'est le paléontologiste Cope, mort en 4897, qui était le plus autorisé des néo-lamarckiens, surtout nombreux aux Etats-Unis d'Amérique. Les deux écoles admettent le transformisme comme établi, mais elles diffèrent sur plusieurs points que je vais passer successivement en revue :

1^ Pour les néo-lamarckiens, les variations des êtres n'apparaissent pas au hasard, mais sont, au contraire, parfaitement définies par les conditions dans lesquelles elles apparaissent. Pour les néo-darwiniens, au contraire, les variations sont tout à fait fortuites, c.-à-d. qu'elles résultent d'un ensembl'e de causes très complexes, et qu'elles n'ont^ au moment où elles se produisent^ aucun rapport direct avec les besoins de l'être et les circonstances dans lesquelles il vit ; c'est ensuite l'utilité de ces caractères fortuits dans les conditions ambiantes qui détermine leur fixation par sélection naturelle. On voit qu'avec cette hypothèse, l'adaptation ne saurait être considérée comme réalisée dans un être unique, ainsi que le croient les néolamarckiens, mais résulterait de la conservation d'un ou plusieurs individus adaptés par hasard au milieu de l3eaucoup d'autres non adaptés qui disparaîtraient.

2*^ Cette divergence dans la manière dont les deux écoles envisagent la production des variations provient naturellement de la cause à laquelle elles attribuent ces variations mêmes. Les néo-lamarckiens considèrent avec Lamarck que la variation résulte de la réaction directe de l'organisme au milieu, autrement dit que les caractères qui apparaissent dans les espèces sont les caractères acquis par les individus au cours de leur existence, sous l'influence des efforts prolongés qu'ils sont obligés de faire pour se plier à des conditions particulières d'existence. Les néo-darwiniens nient, au contraire, ce mode d'acquisition des caractères spécifiques; ils prétendent que les seuls caractères acquis par une espèce sont ceux qui sont congénitaux dans les individus, c.-à-d. dont ils sont pourvus à leur naissance comme résultat de la manière dont s'est effectuée la fécondation qui a produit l'œuf d'où ils sortent. La seule cause de la variation serait donc le mélange en proportions variables des caractères paternels et maternels dans l'œuf fécondé ; mais il suffit de réfléchir un instant pour comprendre qu'en mélangeant d'une infinité de manières des caractères préexistants, on ne peut jamais faire apparaître un caractère réellement nouveau. Darwin avait été moins exclusif et n'avait pas nié l'acquisition possible des caractères sous l'influence des conditions du milieu, mais il avait accordé une grande importance au croisement dans la production des variations, tout en constatant les phénomènes de retour à l'ancêtre qui rendent presque inadmissible la formation d'espèces nouvelles par ce procédé. Aujourd'hui, l'on tend à admettre avec les néo-lamarckiens que la reproduction nouvelle a pour résultat de fixer le type moyen d'une espèce en faisant disparaître les variations fortuites qui n'ont atteint que l'un des progéniteurs ; une variation ne peut se fixer que si, comme le spécifiait Lamarck, elle atteint à la fois les deux sexes ; il est probable que les espèces auraient varié au moins autant si leur reproduction avait été agame.

3<* Autre divergence qui n'est en réalité que la conséquence logique de la précédente : les néo-lamarckiens croient à l'hérédité des caractères acquis par l'individu au

cours de son existence, tandis que les néo-darwiniens admettent seulement l'hérédité des caractères congénitaux ; autrement dit, si ces derniers savants ne peuvent nier l'acquisition de caractères spéciaux par un individu au cours de son existence, ils refusent du moins toute importance à cette acquisition au point de vue de l'espèce, en n'admettant pas qu'elle soit héréditairement transmissible. Darwin n'était pas de cet avis et croyait avec Lamarck à l'hérédité des caractères acquis. C'est Weissmann qui a introduit cette idée dans la science, comme conséquence d'une théorie de l'hérédité qui ne pouvait expliquer que la transmission des caractères congénitaux. La théorie de Weissmann, après avoir provoqué un grand engouement, semble aujourd'hui abandonnée de ses plus chauds partisans ; son auteur lui-même l'a sensiblement modifiée et, en la modifiant, l'a détruite. Les néo-lamarckiens gagnent du terrain chaque jour, tandis que leurs adversaires en ont beaucoup perdu depuis que la théorie de Weissmann a été battue en brèche.

Quelle que soit la manière dont sont acquises les variations, les deux écoles sont d'accord sur le rôle de la sélection naturelle dans la conservation et la fixation des caractères utiles. Les néo-lamarckiens n'ont, d'ailleurs, jamais refusé d'accorder beaucoup de valeur à l'œuvre de Darwin, tandis que les néo-darwiniens, suivant l'exemple de Darwin lui-même, ont tout à fait méconnu Lamarck.

Il faudrait maintenant envisager le transformisme à un nouveau point de vue, celui de la formation des instincts, mais pour tout naturaliste convaincu du déterminisme biologique et de la relation indestructible qui unit les phénomènes physiologiques et les épiphénomènes psychologiques, il est évident que cette question de l'origine des instincts n'est qu'un chapitre de la question de l'origine des caractères quelconques de structure. Là encore nous trouvons une divergence entre les vues des deux écoles évolutionnistes. Pour les néo-lamarckiens, les instincts dérivent d'actes intellectuels progressivement fixés par habitude dans l'hérédité des espèces ; pour leurs adversaires, les instincts résultent d'actes fortuits fixés par sélection naturelle.

Je crois que la lutte entre les deux écoles tire à sa fin ; j'ai essayé de montrer qu'une application rationnelle du principe dtrwinien à la lutte entre les éléments des tissus conduit directement aux principes de Lamarck, et que, par conséquent, les élèves du grand évolutionniste anglais auraient tout avantage à ne pas négliger les explications proposées par l'auteur de la Philosophie zoologique. En tout cas, la lutte aura été très profitable et aura fait progresser la science. y

Il n'est pas inutile de rappeler, dans un article sur le transformisme, une intéressante remarque faite par Cope et énoncée par lui sous le nom de The law of the unspecialized. Voici en quoi consiste cette loi :

Il suffit de jeter un coup d'œil sur ce que nous savons de la phylogénie des espèces pour remarquer que les lignes de descendance n'ont pas été continues, mais peuvent être représentées sous forme d'un système dichotomique, d'un arbre généalogique. En d'autres termes, le point de départ d'une série progressive de formes dans une période géologique n'a pas été un type terminal d'une série progressive de l'âge précédent, mais un type antérieur à ce type terminal, et, par suite, moins différencié. Ainsi, ce ne sont pas les plantes supérieures qui ont donné naissance au règne animal, mais bien les formes inférieures de protophytes et de protozoaires. Parmi les animaux, ce ne sont pas les arthropodes ou les mollusques, types spécialisés, qui présentent la plus étroite parenté avec les vertébrés, mais bien les simples vers ou tuniciers. Dans les vertébrés, ce ne sont pas les poissons les plus élevés en organisation (actinoptérygiens) qui présentent le plus de ressemblance avec la classe immédiatement supérieure des batraciens, mais bien les types beaucoup moins spécialisés de l'époque dévonienne (rhipidoptérygiens). Les types

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